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Full text of "Variétés sinologiques"

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VARIETES  SINOLOGIQUES  N"  3 


CROIX 


ET 


SWASTIKA 


EN  CHINE, 


PAR 


LE  P.  LOUIS  GAILLARD,  S.  J 


CHANG-HAI. 


IMPRIMERIE  DE  LA  MISSION  CATHOLIQUE 


A   L'ORPHELINAT   DE    ï'OU-SE-AVE. 


1893. 


DS 

647469 


PRÉFACE. 


-<>ot«<c-o- 


Au  premier  abord,  le  titre  de  ce  travail  éveillera 
peut-être  quelque  soupçon  mal  défini  :  inquiet,  plus 
d'un  lecteur  appréhendera,  nous  le  craignons,  d'y 
reconnaître  une  parenté  fâcheuse  avec  tels  opuscides 
de  M.  l'Abbé  Ansault,  visés  par  la  Congrégation  de 
l'Index.  Ils  ont  trait  au  Culte  de  la  Croix  avant  Notre- 
Seigneur,  et  soutiennent  parfois  une  thèse  hasardée, 
appuyée  sur  des  preuves  contestables  en  partie,  outrée 
surtout  par  des  exagérations  de  langage  que  l'auteur 
n'a  pas  tardé  à  réprouver  courageusement .  Sans 
rouvrir  le  débat,  clos  désormais  et  soidevé  jadis  à  ce 
propos,  avouons  que  nous  aurions  souhaité  à  cette 
polémique  plus  d'aménité  sereine,  plus  de  tolérance 
dans  la  forme:  soutenue  à  armes  courtoises,  la  joute 
en  eût-elle  moins  sûrement  tourné  à  l'avantage  décisif 
des  vues  qui  seules  méritaient  de  prévaloir  ?  En  fait, 
de  part  et  d'autre  la  même  bonne  foi, — ni  infaillible, 
ni  impeccable,  —  luttait  pour  2e  triomphe  désintéressé 
du  Vrai. 

Un  simple  coup-d' œil  jeté  sur  nos  pages  révélera 
que,  sauf  la  commune  droiture  des  intentions,  chez 
l'écrivain  nommé  plus  haut  et  chez  nous  presque  tout 
diffère:  point  de  départ,  sphère  d'exploration,  sour- 
ces, documents,  méthode,  mise  en  œuvre  et  manière 
de  voir. 

Nous  nous  bornons  rigoureu^sement  aux  recher- 
ches d'archéologie,  d'art  et  d'histoire,  protestant  par 
avance  que  nous  adhérons  de  tout  cœur  au  plus 
pur  enseignement  de  l'Eglise. 

Chang-hai.     Novembre  1893. 


AVERTISSEMENT. 


L'en-tcte  même  de  cette  étude  indique  qu'elle  voudrait  se  limi- 
ter à  quelques  points  spéciaux  de  sym])olique  décorative.  Peut-être 
semblait-il  préférable  de  circonscrire  le  champ  de  ces  recherches 
aux  seuls  faits  intéressant  la  Croix  proprement  dite  :  au  cours  de 
nos  travaux,  il  nous  devint  bientôt  évident  que  ce  plan  n'était 
exécutable  qu'aux  dépens  de  l'exactitude  et  de  la  netteté,  et  sous 
])eine  de  négliger  toute  une  série  de  documents,  accessoires  sans 
doute,  mais  qui,  outre  leur  intérêt  archéologique,  projettent  un 
surcroît  de  lumière  aux  abords  du  point  principal  de  la  thèse. 
Donc,  sans  céder  à  la  tentation  de  donner  au  sujet  plus  d'ampleur 
qu'il  n'en  comporte,  j'essaierai  tout  d'abord,  dans  des  considéra- 
tions préliminaires  sur  la  faufise  croix,  ou  swasft/ta  ^,  d'établir 
les  relations  probables  qui  éventuellement  rattachent  ce  signe  à 
celui  de  la  Croix  véritable.  Le  reste,  —  la  majeure  partie,  — aura 
pour  objet  ce  dernier  symbole,  caractéristique  rationnelle  de  la 
Religion  du  Christ. 

Un  mot  sur  notre  essai  d'illustration  indigène.  Outre  notre 
part  personnelle,  les  menus  dessins  sont  l'œuvre  de  mains  chinoi- 
ses; ils  ont  été  ensuite  gravés,  selon  les  antiques  procédés  du 
pays,  (bois  de  fîl,  couteau  et  fac-similé  au  trait,)  sur  des  blocs  de 
Ginko  biloba  ou  Salisburia  adiantifolia,  très  employé  autour  de 
nous  pour  ce  genre  de  gravure.  (1). 

Quant  à  la  romanisation  des  caractères,  le  système  suivi,  ici 
et  dans  les  deux  premiers  numéros  des  Variétés  sinologiquev ,  est 
celui  du  Cursus  littevaturse  sinicœ  du  R.  P.  Zottoli. 

Les  lignes  ci-dessous,  indiquant  par  des  mots  français  la  pro- 
nonciation chinoise  analogue,  en  rappelleront  suffisamment  l'éco- 
nomie. Négligeant  tons  et  accents,  on  y  insiste  spécialement  sur 
certaines  anomalies  qu'on  a  laissé  subsister  dans  ce  système  pour 
respecter,  autant  que  possible,  la  figuration  traditionnelle  des  an- 
ciens missionnaires  qui,  par  exem})le,  écrivaient  généralement  : 
«les  T'ang,  les  Song,  les  Liang,  les  Ming,  K'ang-hi,  KHen-long, 
Yang-tse-kiang,  Nanking,  Lao-tse,  etc.. 

Après  tout,  dans  l'impression  des  ouvrages  européens,  ïuni- 
forinité  de  romanisation  importerait  beaucoup  plus  que  la  logique, 
ou    la   perfection    relative   dans   une    système    quelconque,    car   le 


Nous  avons  cherché  à  en  exposer  le  mode  et  les  conditions  dans  le  n°  de  Murs  (1890) 
des  Etudes  rcliyieiises,  philosophiques,  historiques  et  littéraires. 


m 

système  choisi  restera  toujours  conventionnel  cl  ne  sera  jamais 
qu'un  guide  par  à-peu-près,  l'accord  désirable  dût-il  se  faire,  au 
moins  pour  chacune  des  principales  langues  étrangères. 

Remarque  générale.  Les  voyelles  isolées  ont  la  même  valeur 
qu'en  français.  Les  consonnes  prononcées  sont  partout  dans  le 
même  cas,  sauf  quelques  particularités  pour  //  iniiînle. 

1®.  Si,  précédée  de  C,  II  conserve  sa  prononciation  ordinaire, 
v.g.  cha,  che,  chou,  comme  dans  «chat,  cheval,  chou»,  —  II  ini- 
tiale devant  I  équivaut  toute  seule  à  Ch. 

Exemples  :  /ii  =  chi  ;  /u*a=chia;  /iien=:chien;  hio=r-Ch'\o\ 
/iîu=chiu;  /iiai  =  chiai,  de  «Achières,» — K'-nng-hi  se  prononcera 
comme  dans  «un  camp  c/iinois»;  —  hiang,  comme  en  liant  les 
deux  mots;    «  affranc/ii  eiitièrement.» 

G  est  ici  muet  et  négatif.  Son  rôle  est  d'indiquer  que  ang 
et  ong  prennent  le  son  nasal  qu'ils  ont  dans:  «sang,  rang,  long.» 
Les  monosyllabes  :  Lang,  fang,  kong,  tang,  fiang,  lang,  sang, 
reproduisent  les  sons  de  cette  phrase  un  peu  barbare  :  «L'enfant 
content  sent  l'encens.» 

Toutefois  G  n'est  pas  signe  de  nasalité  à  la  fin  de  ing  ou  eng; 
v.g.  king,  ding,  sing,  cheng,  ping  équivalent  presque  à  «  (juine, 
digne,  signe,  proc/ianie,  irépigne.  » 

Par  contre,  AN  non  suivi  de  G  se  prononce  comme  dans 
«faim,  sein,  teint,  enfin.»  On  a  admis  cette  figuration  parce 
qu'en  quelques  Provinces  AN  équivaut  à  ane  dans  «plane,  fane, 
platane.  »  Donc  la  syllabe  chinoise  pan  pourrait  se  représenter 
par  les  mots  a  pain  et  panne»,  tandis  que  les  mots  npan,  paon  et 
pend))  figureraient  la  syllabe  pang.  Au  demeurant,  la  ville  de 
Ki-ngan-fou  peut  très  exactement  se  figurer  par  les  trois  mots 
«quine,  gain,  fou.» 

2".  H  initiale  devant  a,  e,  o,  ou,  ai,  ang,  ong,  indique  une 
aspiration  énergique  manquant  en  français,  une  sorte  d'R  guttu- 
rale, prononcée  du  gosier  en  grasseyant  fortement,  quelque  chose 
comme  J  (jote)  en  espagnol. 

D'après  ces  règles,  Chang-hai-hien  pourrait  s'écrire  «Chant, 
hait,  chien,»  pourvu  qu'on  exagère  violemment  l'H  de  had.  Aussi 
est-ce  bien  à  tort,  et  au  mépris  de  toute  ressemblance  phonétique, 
que  les  Anglais  ont  transformé  Chang-hai  (ou  Shanj-haï)  en  Chan- 
gage,  le  son  final  é  devenant  une  diphtongue. 


QUELQUES  AUTRES  REMARQUES. 

EN,  IN,  UN  se  prononcent  comme  dans  «eîinemi,  im\6,  mine, 
lune.» 

lEN,  comme  dans  «mien,  bien,  sien.» 

AI  forme  une  fausse  diphtongue  uniquement  pour  l'œil  ;  elle 
équivaut   à  è.    V.   g.    :    lai,    lai,  pai,  mai,  sai  =  «laie,  taie,  paie. 


IV 

mets,  c'est.»  En  quelques  endroits  cette  syllabe  se  mouille  comme 
dans  atciyauij  ^ullis.» 

LIAO  se  rencontre  exactement  dans  «galiote,  souliote.» 
AO    indique   ïo  de   «sort,    port,   or,»,   (sauf  en  quelques  pro- 
vinces ou   l'A  se   sépare,   mais   demeure  très  bref.)  Ainsi  siao  se 
trouve  dans  «nahonal,  passionné,  achonnaire,  —  lao  dans  «Torfè- 
vre»,  —  mao  dans  «morale.» 

Liang  se  fait  entendre  dans  «  concih"a?ib)  ;  —  liu  dans  «reh'u- 
re»;  —  lieou  dans  «CoUioure;»  —  choei  dans  «éc/iouer;»  lu  dans 
«é/u.»  etc.. 


I"  PARTIE. 


LE  SWASTIKA  ET  SES  ANALOGUES 


CHAPITRE  I. 

LE  ^  SYMBOLIQUE. 


Etymologie  et  origine.  —  Le  ft  f^ux  Indes,  au  Japon,  dans 
les  catacombes.  —  La  croix  chrétienne  n'en  dérive  pas.  —  Le  pt! 
ou  le  Lpj.  —  Le  py  chinois  dans  la  vie  civile  et  religieuse.  —  Dif- 
fusion de  ce  symbole.  —  Applications  et  variantes  chinoises.  — 
C'est  un  signe  de  bon  augure. 


CHAPITRE  I. 


LE  Ft!  SYMBOLIQUE. 

L'état  présent  de  nos  connaissances,  enrichies  même  des 
plus  récentes  acquisitions  de  l'épigraphie,  de  l!ethno2rraphie  et  de 
l'archéologie  monumentale,  ne  permet  pas  d'assigner  l'époque  pré- 
cise de  l'apparition  de  la  croix  gammée,  ou  s\^astika,  ni  d'en  nom- 
mer la  vraie  patrie  d'origine. 

Ce  nom  de  croix  gammée,  lui  vient^  on  le  sait,  de  sa  forme 
même  :  quatre  gamma,  (quatre  L  retournées.)  implantés  autour 
d'un  point  central,  et  opposés  par  leur  base  (fîg.  1.).  Aussi  avons- 
nous  peine  à  imaginer  ce  que  peut  vouloir  dire  cette  phrase  d'une 
Revue  spécialiste  :  on  rencontre  aux  Indes  «  le  swastika  dépourvu 
de  ses  gammas.»  (1). 

Son  nom  sanscrit  de  swastika  serait  dérivé,  d'après  le 
G"^  Cunningham^  de  la  devise  d'une  secte  indoue.  «Les 
swastikas  athées,  dit-il,  ont  reçu  leur  nom  de  leur  signe 


Fig.  1. 


Ï1 


favori,  le  s\<'astika,  ou  croix  mystérieuse,  qui  symbolisait  leur 
croyance  en  swasti.  Ce  mot  se  compose  de  su.  bien,  et  asti,  C*est, 
équivalant  à  «c'est  bien!»  ou,  «qu'il  en  soit  ainsi!»  impliquant 
une  complète  résignation  dans  n'importe  quelle  circonstance.»  (2). 
Ce  serait  donc  l'analogue  indou  de  notre  Ainsi-soit-il!  Amen! 
fiat! 

G.  Dumontier  explique  ainsi  le  même  mot  sanscrit  :  «Les 
Chinois  ont  conservé  le  s\K'astiha  dans  leurs  signes  figuratifs;  c'est 
le  n^  2i  de  la  table  des  214  clefs  ou  radicaux...  Il  se  prononce 
ché,  représentait  exactement  autrefois  la  croix  gammée  rtî  et  ne 
s'est  aujourd'hui  que  très  jieu  modifié  -{-.  Il  comporte  une  idée 
de    perfection;    c'est    la   clef  de    l'excellence;    il    signifie    aussi   le 

(1)  Revue  d'Ethnographie.  Tome  IV.  ii"  4.  Juillet- Août  188o.  "Le  sioastika  et  ht 
roue  solaire  dans  les  caractères  chinois,  par  Gustave  Dumoutier.'"  p.  329.  L'auteur  s'aiipuie 
trop  sur  l'ouvrage  éruclit  du  P.  de  Prémare,  Selecta  vesti(/ia  do(>matnm,  manuscrit  traduit 
et  publié  pour  la  première  fois  par  Bonnetty  et  Perny  :  "  Vestiges  des  principaux  dogmes 
chrétiens...''^  Cent  fois  plus  pauvre  en  ressources  théologiques  que  l'ancien  missionnaire, 
il  exagère  encore  sa  méthode  d'interin-étation  fantaisiste  et  d'analogies  risquées,  sans  par- 
tager ni  les  mérites  ni  les  excuses  de  son  zèle  abusé.  Eu  outre,  il  admet  (p.  327)  les  puéri- 
lités d'exégèse  essayées  ces  derniers  temps  au  sujet  du  culte  liturgique  d'Agni  "l'enfant 
divin,  le  CHRISTOS  des  Indes,"  et  s'étonne  (p.  330)  de  ce  que  "le  clergé  du  moyen- 
âge"  ait  employé  la  croix  pour  exorciser  les  démons  !  Quant  à  sa  compétence  en  choses 
chinoises,  il  est  plus  oourtois  peut-être  de  ne  pas  insister. 

(2)  Cf.  Dennys;  The  folk-lore  of  China,  p.  49. 


4  CHOIX    ET    SWASTIKA. 

nombre  10.»  Si  les  Chinois  emploient  l'expression  «10  fois,»  dans 
le  sens  du  suj^erL-ilif,  devant  un  adjectif,  par  exem|)lc  «cet  hom- 
me est  10  fois  bon,»  pour  «cet  homme  est  très  bon,»  il  est  juste 
de  faire  remarquer  que  les  aspérités  des  lig'nes  transversale  et 
verticale  du  signe  -p,  (énormes  du  reste  dans  la  tigure  donnée 
par  l'auteur,)  ne  sont  que  les  bavures  voulues  du  i)inceau  chinois 
et  n'ont  aucune  relation  avec  les  crochets  du  pt.  Dumoutier  jiour- 
suit  (1)  :  «Analysant  le  mot  sanscrit  sx^^mstiha,  nous  lui  trouvons 
une  signification  identique  :  su,  radical  qui  signifie  bien,  excel- 
lent, d'où  fiuvida>i,  prospère,  (en  grec  EYEIûlIS.)  —  Asti,  3®  pers. 
sinff.  de  l'indicatif  présent  du  verbe  as,  Otre,  lequel  n'est  autre 
que  le  sum  des  Latins  et  que  EIMI  (ESMI)  des  Grecs.  —  Ka, 
sufïixe  formant  les  substantifs.  SxK'astika  veut  donc  dire  :  ce  qui 
est  bien,  ce  ({ui  est  excellent.»  (2). 

Nous  croyons  cette  théorie  plus  plausible  que  celle  d'Emile 
Burnouf,  citée  ici  pour  mémoire  :  «Ce  signe  (de  la  croix,)  est 
celui  que  l'on  trace  sur  le  front  des  jeunes  bouddhistes,  et  qui 
était  usité  chez  les  brahmanes  de  toute  antiquité.  11  porte  le  nom 
de  s\<'aslika^  c.  à.  d.  de  signe  de  salut,  parce  que  le  swasti  était 
dans  l'Inde,  ce  que  la  cérémonie  du  salut  est  chez  les  chré- 
tiens.» (3).  L'arrière-pensée  de  l'auteur  est,  sans  contredit,  plus 
transparente  que  son  explication. 

Ce  sM'astika  remonte,  en  Asie,  à  un  âge  asseî;  reculé,  puis- 
qu'on le  trouve  mentionné  dans  le  liamayana,  (sur  le  navire  de 
Pâma.).  D'autre  part  les  livres  bouddhistes  prétendent  que,  lors- 
qu'on voulut  brûler  le  cadavre  de  Sakyamouni,  on  découvrit 
qu'il  était  incoml)uslibh^  au  moyen  du  feu  naturel.  Mais  un  jet 
de  flammes  jaillit  soudain  du  py  inscrit  sur  sa  poitrine,  pour  ré- 
duire le  corps  en  cendres.  (4). 


(1)  Gust.  Dumoutier;  article  cité  :  p.  329.  Nous  ne  nans  arrêteroD'S  p-.is  h  l'assertion 
de  Tauteur  qui  reconnaît  une  croix  dans  les  cinq  points'  du  centre  des  deux  tableaux  m.ngi- 
ques,  (p.  321)  ^o-foM  '/Pj  (^  et  Lo-ehou  Y^  §,  attribués,  le  premier  à  TEmpereur 
Foa-hi  y^  ^^,  29Ô3  ans  av.  Jésus-Christ,  le  second  au  "Grand  Vu  7^  1^-"  Tout  ce 
qu'on  peut  dire,  c'es>t  que  ces  points  sont  disposés  en  croix. 

Quant  au  caractère  ~|  ,  dix,  il  ne  semb'e  pas  importer  une  autre  idée  de  perfection 
que  celle  qui  lui  vient  de  son  utilité  dans  le  système  décimal;  c'est  ai  si  que  le  i^3C  le  «dé- 
finit ^^^M^  }^,  "Le  complément  des  nombres,  (uu  chiffres.)"  Pris  dans  le  sens  de  très,  com- 
plètement, devant  un  adjectif,  il  est  oi\linairement  accomjiagné  du  mot  yj*  fvn  (parties,) 
et  avec  lui  i-ignifie  entièrement;  littéralement  :  dix  i^arties  "T"  vT  ehe-fen,  (sous-ent.  sur 
dix.)  Parfois,  niais  rarement,  on  se  dispense  d'ajouter  fen,  qui  est  alors  sous-entendu; 
V.  g.  "p  SB  che-ts'iuen,  '"absolument  complet;""  dans  les  deux  cas  l'explication  est  la  même. 

(2)  Au  mot  swdstika,  dîins  le  Dictionnaire  d'apologétique  de  l  ahbé  Jautjeij,  on  lit  : 
"le  sioastika  expriine  un  souhait  de  bonheur,  ce  qui  sans  doute  lui  a  valu  sa  diffusion." 

(3)  E.  Bui  nouf  ;  La  science  des  Relir/ions. 

(4)  D"-  Eitel;  Titrée  lectures  on  Buddhism.  2'ï  edit.  Hongkong  1873.  —  p.  13.  L'au- 
teur prouve  que  le  Bouddhisme,  au  lieu  d'être  le  précurseur  du  christianisme,  n'en  est  que 


I.     LE    rtî    SVMBOLIQl'E.  5 

Le  rtî   est  connu  au  Japon  sous  le   nom   de    Mang  ziou  (le  si- 
gne des  10.000  années,)  et  on  le  trouve  souvent  ainsi  disposé  : 


fi 


"iVr 


M* 


Si  on  l'a  assimilé  au  fylfot,  d'autres  y  ont  vu  le  marteau,  la 
massue,  le  foudre,  de  Thor,  le  dieu  du  tonnerre,  ou  le  Jupiter 
tonnant  des  Scandinaves.  C'est  le  monogramme  de  Vishnou  et  de 
Siva;  ou  bien  encore  la  «croix  des  Manichéens.»  dont  c'était,  à-t- 
on dit,  Tunique  image. 

L'un  des  caractères  les  plus  frappants  de  ce  symbole,  c'est 
son  universalité,  dans  le  temps  et  dans  l'espace.  On  le  signale 
dans  l'immense  région  qui  s'étend  sur  le  parallèle  des  Iles  Bri- 
tanniques à  celles  du  Japon,  englobant  le  continent  eurasien  pres- 
que entier,  avec  les  rives  africaines  elles-mêmes  et  les  archipels 
de  la  Méditerranée,  où  il  était  en  usage  au  temps  de  Confucius, 
(551-479).  (1).  Il  a  même  traversé  l'Atlantique,  ou  le  Pacifi- 
que (?)  on  l'a  rencontré  chez  les  Péruviens  et  Mexicains  du  Nou- 
veau-Monde, au  Yucatan,  au  Paraguay  et  aux  Etats-Unis.  Il  n'est 
guère  de  fouille  imjiortante  qui  ne  le  révèle,  et  le  temps  n'est  peut- 
être  pas  éloigné  où  Ton  pourra  dresser  la  carte  exacte  de  son 
aire  géographique,  plus  étendue  même  que  celle  de  la  civilisa- 
lion.  Quand  sera-t-ii  permis  de  marquer  le  temps  précis  où  nos 
ancêtres,  iraniens  ou  touraniens,  se  sont  aventurés  à  l'esquisser? 

Il  semble  hors  de  doute  que  le  swastika,  pour  lui  garder  son 
nom  indien,  a  été  avant  tout  et  primitivement  un  symbole  au  sens 
mystique  et  mystérieux.  Nous  verrons  qu'on  en  a  fait  bien  vite, 
par  une  conséquence  fort  naturelle,  soit  un  ornement,  soit  le 
membre  d'une  ornementation  décorative. 

Avant  de  passer  'outre,  mentionnons  une  théorie  démodée, 
plus  ou  me';;:;  J.:.  \cç.  dans  le  principe,  condamnée  par  une  scien- 
ce moins  aveugle,  écrasée  enfin  sous  les  répliques  de  spécialistes 
autorisés.  En  1872.  M.  Em.  Burnouf  écrivait  dans  son  ouvrage 
La  science  des  religions:  «Les  archéologues  chrétiens  pensent  que 
c'est  la  forme  la  plus  ancienne  du  signe  de  la  croix  :  nous  le 
croyons  aussi....  Quand  Jésus  eut  été  mis  à  mort  "  par  les  Juifs, 
ce  vieux  symbole  aryen  lui  fut  aisément  appliqué,  et  le  svastika, 
par  des  transformations  successives,  devint  la  croix  hastée  des 
modernes  chrétiens.»  Ces  affirmations  si  osées  n'avaient  pas  paru 
dans  la  Revue  des  Deux-Mondes  qui,  en  1868,  avait  eu  la  primeur 


le  plagiaire,  (p.  14)  en  ce  qui  concerne  la  juaitie  historique  des  récits  sur  la  vie  de  N.  S., 
copiés  ou  travestis  vers  le  V^  ou  VP  siècle. 

(1)  Cf.  Alexandre  Bertrand,  La  Gaule  avant  les  Gaulois.  Ce  passage  est  cité  par 
M.  l'abbé  Ansaiilt,  qui  donne  une  longue  liste  bibliographique  d'ouvrnges  relatifs  à  la 
croix  (jamniée. 


6  r  110 IX    ET    SWASTIKA. 

dos  articles  réédilês  dans  l'ouvrago  sus-nommo.  L'autour  so  bor- 
nait à  dire  que  «les  catacombes  les  premières  en  date»  offraient 
plusieurs  de  ces  ((sym])oles  do  rOri(MU  indo-i>orse,  en  y  attachant 
le  même  sens  métaphysique.» 

«Ses  assertions,  dit  Paul  Allard,  qui  est  ici  notre  guide  (1), 
peuvent  se  résumer  ainsi  :  1**,  c'est  la  forme  la  plus  ancienne  du 
signe  de  la  croix;  2**,  elle  se  rencontre  à  Rome  dans  les  cata- 
combes les  premières  en  date;  3",  ce  symbole,  étranger  à  l'Egypte, 
à  la  Grèce  et  à  la  Judée,  a  été  emprunté  par  les  premiers  chré- 
tiens aux  livres  des  Indiens  et  des  Perses.  Aucune  de  ces  pro- 
positions n'est  exacte.» 

Contrairement  à  la  première,  M.  de  Rossi  affirme  qu'  «au- 
cun archéologue  moderne  n'a  émis  une  ]iarcille  opinion,  qui  est 
contraire  aux  résultats  les  plus  certains  des  fouilles  faites  depuis 
30  ans  dans  les  Catacombes.»  Dans  le  second  volume  de  Roma 
sotterranea,  publié  en  18G7,  c.  à.  d.  un  an  avant  les  articles  de 
M.  Burnouf,  le  même  auteur,  (t.  II.  p.  318.)  déclare  que  la  croix 
gammée,  ne  se  trouve,  à  sa  connaissance,  sur  aucune  pierre  tom- 
bale portant  gravés  les  symboles  les  plus  anciens;»  et  il  en  donne 
la  preuve  irréfutable.  Enfin,  «il  lui  parait  évident  que  ce  n'est 
pas  là  une  des  formes  originaires  de  la  représentation  de  la  croix; 
mais  plutôt  une  de  ces  combinaisons  de  lignes,  que  les  chrétiens, 
dans  leur  désir  de  représenter  ou  de  dissimuler  le  signe  sacré, 
empruntaient  volontiers  à  des  sources  étrangères.»  En  1868,  à 
propos  des  articles  de  ^I.  Burnouf,  M.  de  Rossi  a  brièvement 
résumé  ce  sujet  et  a  prouvé  que  le  ptj  ne  fait  son  aj^parition  dans 
les  monuments  chrétiens  qu'à  une  époque  relativement  récente; 
la  croix  gammée  «apparait  et  se  multiplie  dans  les  régions  ap- 
partenant à  la  fin  du  III®  Siècle  et  se  maintient  sur  les  monuments 
du  IV^»  (2). 

«En  outre,  M.  de  Rossi,  dit  Paul  Allard,  démontre  que  la 
combinaison  de  lignes  connue  sous  le  nom  de  croix  ycttiîr.:'?,  loin 
d'être  propre  aux  Indiens  et  aux  Perses,  se  retrouve  chez  tou 
les  peuples.  Elle  a  été  rencontrée  sur  des  statues  assyriennes, 
dans  des  sépultures  étrusques  et  samnites,  et  sur  des  j  oteries 
anglaises  et  italo-grecques...  Sous  l'Empire,  les  Romains  la  des- 
sinaient  souvent.»  (3). 

«La  croix  gammée,  poursuit  Paul  Allard,  n'apparait  pas  sur 
les  inscriptions  chrétiennes,  avant  le  IIP  Siècle;  sur  les  peintures 


(1)  Home  souterraine,  p.  311. 

(2)  BoJet.  di  arcli.  crist.  1868.  p.  90-91.  —  Nous  ne  citons  plusieure  de  ces  ouvrages 
que  de  seconde  main.  M»""  de  Havlez  n'admet  pas  l'opinion  des  auteurs  qui  pensent 
que  le    rt.  a  été  imaginé /or^»«<c?ne>«i  par  plusieurs  peuples. 

(3)  Cf.  Journal  officiel,  10  Janvier  1873.  —  De  Mortillet  ;  Le  s^inne  de  la  croix  arant 
le  Christianisme,  p.  14:0-1.53.  Paris.  18G6. 


I.     LK    Ptj    SVMnOLIQUE.  7 

il  en  est  (le  niénie.»  (1).  Les  ehn-tiens  s'emparrrenl  assez  tard  de 
cette  combinaison  «  Ibrt  inoCfensive»  de  lig-nes.  pour  dissimuler 
la  croix,  en  l'aperecvant  sur  des  monuments  soit  orientaux,  soit 
plus  voisins  d'eux.  «Peut-être  la  ressemblance  du  siç^^nc  dont  il 
s'agit  avec  le  tnu  des  Phéniciens  fut-elle  la  raison  (pii  le  leur  fit 
adopter.»  (Analogue  est  la  genèse  du  mythe  chrétien  d'Oriihée). 
On  ne  peut  donc  continuer  à  dire  que  le  Christianisme  a  em- 
prunté à  la  civilisation  indo-persique  le  symbole  de  la  croix,  copie 
ou  contrefaçon  du  «uvish/^a,  signe  peu  fré(|uent  et  peu  ancien  dans 
les  Catacombes. 

Au  surplus,  en  tenant  comité  de  sa  distribution  géograi)hi- 
que  et  des  incertitudes  de  son  origine,  M.  Burnouf  serait  embar- 
rassé pour  prouver  que  le  ptî,  qui  ne  veut  ])as  dire  sijpu*  do,  sn- 
lut,  est  exclusivoiuent  aryen  (*t  nullement  touranien.  En  tout  cas, 
là  n'est  pas  l'origine  de  la  croix  chrétienne.  (2). 

Mais  la  thèse,  ou  })lutôt  les  corollaires  sournois  de  la  thèse, 
plaisent  à  plus  d'un  savant,  pour  qui  les  recherches  soi-disant 
platoniques  de  la  science  déguisent  mal  d'autres  préoccupations, 
moins  sérieuses  et  plus  sectaires  : 

«L'emblème  du  Christianisme,  assure  >[.  de  Mortillet,  est 
tout  bonnement  emprunté  aux  vieilles  religions  indiennes.  (3).» 
Et  l'auteur  fait  })asser  sous  nos  yeux  une  longue  série  de  croix, 
plus  ou  moins  croix,  ({u'il  dit  antérieures  à  la  venue  de  X.  S.  sur 
cette  terre.  Mais,  demande  justement  ^[.  Ilamarvl,  s'ensuit-il  que 
«le  fait  de  la  Rédemption  est  un  mythe!  Que  X.  ^>.  n'est  point 
mort  sur  une  croix?  et  que  l'unique  motif  de  l'adoption  de  ce 
signe  par  les  chrétiens  est  la  vénération  dont  il  était  déjà  l'objet 
à  l'avance?  nous  ne  pensons  pas  que  j\[.  de  Mortillet  aille  jus({ue 
là!...    Ou  bien  ces  prétendues  croix    sont  de  simples    figures    géo- 


(1)  Par  exemple,  le /ossw  D/o(?^«c.ç,  dans  le  cimetière  de  Domitille,  et  le  Bon  PaS' 
teur,  dans  le  cimetière  creusé  sous  le  bois  des  Arvales. 

(2)  "  On  peut  y  voir  une  sorte  d'emblème  caractéristique  de  lu  race  aryenne  ou 
indo-germanique,  à  laquelle  appartiennent  presque  tous  les  peu])les  de  l'Europe,  ainsi  que 
les  Persans  et  les  Indous...  On  l'a  trouvé  chez  la  plupart  de  ces  peuples  et  rarement 
ailleurs....  Le  mieux  est  d'y  voir  un  emblème  sacré,  d'origine  védique,  caractérisant,  non 
une  religion,  mais  un  groupe  ethnique  considérable  et  dont  la  véritable  signification  est 
restée  pour  le  moins  douteuse."  Dictionnaire  d'ApoIot/étique.  par  l'abbé  Jaugey-Article 
de  Ms'  de  Harlez.  p.  3025.  —  INIourant-Brock  a  soutenu  dans  son  ouvrage  ''Croix  païenne 
et  croix  chrétienne"  (Paris,  Leroux,  2^  édition  traduite  de  l'anglais,)  que  la  croix  des 
chrétiens  était  d'origine  païenne  et  que  ceux-ci  l'avaient  adoptée  pour  faciliter  ainsi  le 
passage  des  religions  anciennes  à  la  l'cligion  nouvelle.  Pour  ruiner  le  misérable  échaf- 
faudage  d'allégations  qui  prétendent  appuyer  cette  théorie,  il  suffit  de  remarquer  que  la 
croix  des  chrétiens  est  un  instrument  de  supplice,  rappelant  le  Christ  et  sa  Passion, 
tandis  que  la  croix  accidentelle  des  païens  est  tout  autre  chose.  Formelle,  elle  ne  seniit 
tout  au  plus  qu'une  amulette.  —  Cf.  Diction,  d'apofof/étique,  p.  675. 

(3)  Musée  préhistorique,  pi.  99.  —  Cf.  également  ;  Le  siijne  de  la  croix  avant  le 
Christianisme. 


8 


CHOIX    ET    SWASTIKA. 


métriques,  résultat  du  croisement,  en  (luehjue  sorte  accidentel, 
de  deux  lignes  droites,  ou  bien  elles  sont  postérieures  au  Christia- 
nisme. La  plupart  rentrent 
assurément  dans  la  j^remiè- 
re  catégorie.»  (1).  Il  l'ait  re- 
marquer à-propos  que,  de 
fait,  elles  sont  grecques,  et 
710/j  latines.  Au  sujet  d'une 
libule  en  bronze,  trouvée 
en  Grèce,  et  ornée  d'une 
croix  gammée,  (tournée  à 
droite),  comme  sujet  prin- 
cipal, (fig.  '2.)  l'abbé  Ha- 
mard    continue  :  jp-^^  2, 


«D'ailleurs,  la  figure  que  M.  de  Mortillet  confond  ici  avec 
la  croix  chrétienne  n'y  ressemble  que  de  fort  loin  :  c'est  la  C70i.v 
gamniêe  ou  le  swashTja;  or,  comme  la  roue  (pii  eut  elle-même  sa 
signification  religieuse,  spécialement  chez  les  Gaulois,  la  croix 
gaminée  semble  avoir  été  considérée  dans  l'antiquité  comme 
l'image  du  soleil,  et,  à  ce  titre,  honorée  à  l'origine  d'une  sorte 
de  culte;  mais  ni  l'une  ni  l'autre  de  ces  figures  n'est  la  croix 
proprement  dite.» 

D'accord  avec  Paul  Allard  et  l'abbé  Martigny  (2),  qui  don- 
ne la  variante  ci-contre,  (fig.  3.)  il  affirme  que  les 
Chrétiens  ne  l'ont  accepté  temporairement  que  pour 
cacher  la  vraie  croix  aux  païens  comme  ils  avaient 
adopté  certaines  figures  ou  rébus  sacrés,  (fig.  4.  5.) 
l'ancre,  le  poisson  IX(h)TS,  le  palmier,  le  pélican,  le 
^i(j.  3.         paon,  et  Orphée  pour  le  Christ. 

C'est  dans  le  même  but 
qu'en  Egypte  surtout,  le  thau 
sorte  de  potence,  i)rise  dans 
l'alphabet  hébreu,  et  la  croix 
ansée,  symbole  de  vie  ou  d'im- 
mortalité, eurent,  sanctifiés  par 
cet  usage,  l'honneur  de  paraî- 
tre sur  des  monuments  chré- 
tiens. Mais  c'est  un  fait 
bien    constaté    que,    quand    le  ^'^-  4- 

Christianisme    put    se   montrer  le  front    haut,  il  abandonna  le  py, 


(1)  Cosmos.  —  N"  du  27  Août  1887.  p.  87. 

(2)  Martigny,  Dictiommire  des  antiquités  chrétiennes,  p.  168. 


I.    LE     py    SYMBOLIQUE.  9 

le  T,   et    la   croix   animée,    (fig.  G.)  pour    en    revenir   simplement  à 
la  croix    grecque    ►!<,    et   mieux    encore   à    la  croix  la- 
tine -]-. 

Le  swastika  n'est  donc  point  une  vraie  croix,  ou 
la  croix  des  Chrétiens  n'est  point  d'origine  païenne.  Ce 
résultat  admis,  et  l'hypothèse  contraire  écartée,  nous 
sommes  plus  libres,  grâce  à  ces  considérations  pré- 
liminaires, d'aborder  l'étude  propre  du  ptl  en  Chine.  ^iy.  6. 

Les  sinologues  d'outre-mer  et  les  lettrés  indigènes  s'accor- 
dent à  y  voir  la  forme  antique  ou  abrégée  du  caractère  3S' 
qui  signifie  10.000  et  se  prononce,  soit  comme  la  diphthongue 
française  oin  dans  le  participe  passé  ointj  du  verbe  oindre, 
soit  comme  le  son  complexe  oanne  dans  le  nom  de  la  ville  de 
Roanne.   C'est  donc  avec  raison  et  intention  qu'on  le  figure  wan. 

Les  dictionnaires  chirois  (1)  confirment  tous  ce  sens  et  cette 
dérivation,  ajoutant  que,  tracé  sur  la  poitrine  des  idoles  boud- 
dhiques, comme  la  marque  spéciale  des  divinités  adorées  par 
l'école  du  Lotus  Jj  ^,  il  passe  pour  le  symbole  imprimé  sur  le 
cœur  de  Bouddha.  (2). 

Les  légendes  qui  parlent  des  32  perfections  du  corps  de 
Gâutama  (Bouddha),  y  ajoutent  18  espèces  d'excellences,  en  com- 
mençant par  des  ongles  démesurément  longs  et  en  finissant  avec 
le  ^  ^,  caractère  10.000  ou  swastika  py  sur  la  poitrine.  Ce 
Ptj,  c.  à.  d.  le  fou  sin  yn  ^^  tij>  P|),  «le  sceau  du  cœur  de  Boud- 
dha», est  le  résumé  de  toute  l'intelligence  bouddhique.  En  mou- 
rant, Sakya-mouni  aurait  laissé  à  son  disciple  Maha-kashiapa  le 
Tcheng-fa-yen-tsang,  «le  pur  secret  de  la  droite  doctrine.»  Le 
■wan^  ainsi  figuré  ptl,  serait  le  symbole  de  ce  principe  ésotéri- 
que,  communiqué  oralement,  sans  livres.  (3). 


(1)  C'est  ainsi  par  exemple  que  le  -^  ^  1^>  cité  par  le  diction,  de  K^ang-hi-,  le 
définit   ?îl  :«■  H  î?. 

(2)  Fou  sin  yn  "^  >L?  Pp.  On  l'appelle  sôtthika  en  pâli,  ou  suvatthika,  et  bkachiapa 
en  thibétain.  Eitel,  {Hand-book  of  chinese  Buddhisni,  p.  167,  2*  édit.)  donne,  avec  un  son 
thibétain  différent,  plusieurs  équivalents  chinois  du  son  qu'il  écrit  svastika.  Il  ajoute 
une  explication,  ( tirée  des  livres  bouddhiques,)  du  mot  sanscrit,  c.  à.  d.  ki  sianp  ivan  té 
tchesouotsi  "^  M  M  M  i,  PJï  ^,  "felicis  augurii  myriades  virtutum  ubi  cumu- 
lantar."    Il  indique  enfin  quatre  emplois  de  ce  caractère. 

(3)  'Ma.y  ers  ;  Chinesereadcr'smanual. '-Eitel;  Hand-hookfor  the  student  ofChinese 

huddhism,  p.  1C7. 

Edkins;  Chinese  Buddhism,  p.  63.  Plus  récemment  ce  dernier  auteur  écrivait  :  "The 
symbol  man  Ffc!  on  Buddha's  breast  has  now,  by  Goblet  d'Alviella,  been  traced  to  India 
and  Sicily  B.  O.  350,  and  to  Asia  Minor  and  Greece  B.  C.  600  to  B.  C.  1200.  He  states 
it  to  be  the  symbol  of  the  sun  and  the  équivalent  of  the  Egyptian  urœus  snakes,  two  in 
number  and  known  as  the  winged  sun.  In  Thrace  it  reads  mes  for  Mithras.  This  is  curions 
if  true.  The  use  of  this  mark  is  characteristic  of  northern  Buddhism.  It  belongs  to  the 

2 


10  CROIX    ET    SWASTIKA. 

Wells  Williams,  (page  1040» de  son  Dictionnaire,)  lui  rccon- 
nail  aussi  un  sens  décoratif  ornemental.  Comme  ft  ^  J^  veut 
dire  «rornement  qui  a  la  forme  du  caractère  rt»,  il  l'appelle 
Vitriivian  scroll,  le  méandre  gréco-romain.  Nous  reviendrons 
dans  un  paragraphe  spécial  sur  cette  fonction  particulière.  (1). 

Dans  le  3®  vol.  des  Notes  and  Queries  on  China  and  Japan, 
(p.  98,)  le  D""  Eitel  présente  un  aperçu  des  plus  intéressants  sur 
ce  symbole.  Les  pays  pénétrés  par  l'influence  Indo-bouddhique, 
tels  que  les  Indes,  l'Indo-Chine,  le  Thibet,  la  Chine,  la  Corée  et  le 
Japon,  le  regardent  ordinairement  «comme  la  réunion  des  signes 
d'heureux  présage,  possédant  les  10.000  vertus,  et  l'une  des  65 
figures  mystiques  que  l'on  peut  reconnaitre  sur  les  fameuses 
empreintes  des  pieds  de  Bouddha.  Cette  interprétation  prouve 
bien,  qu'au  moins  en  Chine,  le  swastika  est  d'importation  boud- 
dhique.» (2).  Ainsi,  il  n'y  serait  guère  antérieur  à  l'ère  chré- 
tienne :  de  l'uluros  découvertes  pourraient  bien  infirmer  la  ri- 
gueur de  cette  double  conclusion. 


image  worshîp  of  this  religion.  As  such  it  did  not  attain  at  ail  to  primitive  Buddhism. 
Magical  signs  with  the  hands  are  another  feature  of  northem  Buddhism.  Primitive  Bud- 
dhism knew  nothing  of  thèse  things.  When  the  early  preachers  of  this  religion  were  in 
Afghanistan,  Persia  and  adjoining  countries,  they  adopted  the  magie  there  prevailing  and 
found  it  useful  as  a  popular  weapon  to  advance  their  interest  with  the  common  people. 
This  is  the  best  account  to  give  of  the  adoption  by  Buddhist  of  a  sun-worship  symbol," 
The  Messenger.  March  1893  p.  41. 

(1)  Les  acceptions  que  fournit  le  récent  dictionnaire  de  Giles  présentent  cette 
particularité  remarquable,  que  le  caractère  ni  ne  paraît  qu'en  composition  avec  ^  tse. 
Le  mot  ainsi  composé  signifie  "le  caractère  wan'\  ou  bien  "ayant  la  forme  du  caractère 
ti>an'\ 

Outre  l'exemple  ci-dessus  emprunté  à  W.  "Williams,  nous  trouvons  cet  autre  IT.  ^r 
tPi  TT  '  'Balustrade  dont  les  pièces  décoratives  ont  la  forme  du  caractère  wan'\  nZ  ^ 
^  '  'Fruit  ayant  la  forme  du  caractère  wan".  =  Hovenia  dulcis. 

Enfin  on  pourrait  citer  deux  autres  expressions,  dont  Tune  empruntée  au  ^U  WL  pÏ 
(Cf.  Dict.  de  K^ang-hi)  attribue  poétiquement  une  origine  céleste  au  caractère  wan,  et 
l'autre  rappelle  sa  forme  excentrique  /p  J'J  ^M- 

(2)  M.  Alabaster,  dans  son  ouvrage  sur  le  bouddhisme  siamois  :  La  roue  de  la  Loi, 
porte  à  108  le  nombre  de  ces  figures.  Cf.  Dennys;  The  folk-lore  of  China,  p.  49,  Nous 
reproduisons  ici  cette  empreinte  des  pieds  de  Bouddha,  copiée  dans  le  travail  de  J.  Fer- 
gusson  :  Description  of  the  Amravati  tope  in  Guntur.  (  Journ.  of  the  Royal  Asiatic  Society; 
vol.  III.  P.  /.  p.  159.  - 1867.^  et  coUationnée  sur  une  photographie,  malheureusement 
pâlie,  de  son  hel  in-folio:  *'Tree  and  serpent  worship...  in  the  first  and  fourth  centuries 
after  Christ,  from  the  sculptures  of  the  buddhist  topes  at  Sanchi  and  Amravati.  —  London. 
India-Museum.  1868.  —  Cette  empreinte  des  pieds  de  Bouddha  s'appelle  S'ripâda. 


I.    LE    1^    SYMBOLIQUE. 


Il 


Voici  une  Empreinte  des  pieds  de  Bouddha,  avec  les  em- 
blèmes ordinaires  :  le  ichakra,  ou  «roue  de  la  loi,»  le  trisul, 
espèce  d'oméga  renverse,  le  swastika,  ou  if^  ;  iorii^nnal  est  en- 
cadré  de    lotus,  (fig.  7.). 


Fig.  7. 

Sur  la  copie  insérée  ci-dessus,  on  reconnaîtra  de  vraies 
croix  latines,  nettement  tracées,  à  côté  des  autres  signes; 
ce  qui  incline  à  contester  l'antiquité  reculée  de  cette  curi- 
euse empreinte.  Le  bouddhisme  a  tant  imité,  et  même  il  imite 
tant,  de  nos  jours  et  sous  nos  yeux,  des  rites  et  pratiques  ex- 
térieures du  Christianisme!  (1). 

M.  Dennys  renvoie  à  une  récente  étude  sur  le  travail  éru- 
dit   de   M.    Waring  (Cer amie  art  in  remote  âges,)  où  l'on   disait: 


(1)  Cf.  Hue;  Le  Christianisme  en  Chine,  p.  18,  2®  vol.  —  M»'  Laouenan;  Le  Brahma- 
nisme, passim.  —  Il  est  avéré  que  le  canon  des  livres  sacrés  du  bouddhisme,  (bouddhisme 
du  Nord,  notamment,)  n'a  été  complété  qu'à  la  fin  du  16«  ou  au  début  du  17"  siècre.  (1573- 
1619.)  —  Cf.  Eitel;  Three  lectures  on  Buddhism-London,  1873.  —  p.  24.  —  et  Hand-hook..., 
p.  180.  Le  canon  du  Sud  (Nankin)  daterait  de  1368-1398,  celui  du  Nord  (Pékin),  de  1403- 
1424. 


12  CROIX    ET    SVVASTIKA. 

«Une   autre   forme   de   la   croix,    dont  l'auteur   a   réuni   des   spé- 
cimens  fort   nombreux,    est   le   fylfot.y) 

En  donnant  l'explication  habituelle  du  pb!,  il  l'estime  autre 
chose  qu'un  simple  ornement,  et  il  soutient  que,  chez  les  boud- 
dhistes, cette  croix  a  un  sens  absolument  opposé  à  celui  du 
thdiU  des  Egyptiens,  ou  de  la  croix  des  Chrétiens,  puisqu'il  est 
le  symbole  des  sectes  athées,  mentionnées  plus  haut.  (p.  3.). 
«A  la  collection  de  faits  rapportés  par  M.  Waring,  (c'est 
M.  Dennys  qui  parle),  il  faut  ajouter  que,  quand  les  femmes 
indoues  lavent  leurs  pauvres  chaumières  et  enduisent  le  sol, 
en  terre  battue,  d'un  épais  mélange  de  vase  et  de  bouse  de 
vache,  elles  ne  manquent  pas  de  tracer  un  swastika  sur  le 
seuil.»  Elles   prétendent   en   écarter  de   malignes   influences.   (1). 

«Le  D""  Eitel...  fait  ressortir  que  les  Scandinaves,  les  Danois, 
les  Allemands  et  les  Anglais  attachent  encore  une  importance 
superstitieuse  à  ce  charme  magique  pt,  cher  à  leurs  ancêtres 
païens  et  aux  bouddhistes  chinois  de  nos  jours.  Jusqu'en  notre 
temps,  le  Marteau  de  Thor  est  employé  parmi  les  paysans  alle- 
mands et  irlandais,  comme  un  talisman  mystérieux  pour  écarter 
la  foudre.»  [Mythes  curieux  du  Moyen-âge ;  article  :  Marteau  de 
Thor.)  «Il  n'est  pas  rare  de  voir  ce  symbole  fondu  sur  les  clo- 
ches (d'Angleterre)  et  beaucoup  d'entre  elles  portent  cette  mar- 
que... Le  fait  que  le  dit  symbole  est  commun  au  bouddhisme 
et  à  la  mythologie  Scandinave  dénote  une  origine  identique 
dans  les  temps  reculés;  —  avant  que  la  race  aryenne  eût  com- 
mencé ses  migrations  vers  l'Ouest,  alors  que  la  dynastie  des 
Chang  régnait  encore  sur  la  Chine,  à  l'époque  de  Cadmus,  l'in- 
venteur des  alphabets  occidentaux!»  (2).  C'est  bien  l'universalité 
dans  le  temps  et  dans  l'espace  dont  nous  parlions  quelques  pages 
plus  haut. 

Naguère  on  comprit  mieux  la  fréquence  avec  laquelle  les 
poteries    les    plus   anciennes   reproduisaient  ce  ptî,    en    exhumant 

(1)  Les  jambes  si  employées  dans  Tile  de  Man  se  rapprochent  du  fylfot...  Ce  ne  sont 
parfois  que  des  lignes  courbes,  mais  le  plus  souvent  3  angles  obtus.  Parfois  on  y  compte 
cinq  ou  six  bras.  Cette  disposition  rappelle  la  roue  de  la  Loi,  ou  la  roue  de  Bouddha. 
Cette  figure  à  trois  jambes  est  commune  au 
Pendjab  et  dans  le  Nord  de  l'Inde,  où  elle 
passe  pour  un  charme.  Certaines  sectes  la 
placent  dans  leurs  maisons,  mais  générale- 
ment au-dessus  de  la  porte,  au  témoignage 


III       III 

de  Dennys.  En  Chine  cette  place  est  ré-        '^^V  >  T^ 


servee  aux 


pa-koua    /\  ^b>   trigramnies,  \     ■«  ■«   vr  j^j-^    9^ 

disposés   circulairement,  { fig.  8.  )  avec  ou  et-      o 

sans  le  yang    |^   et  le   yn    1^,   principe 
mâle  et  principe  femelle  (fig.  9.).  Le  rc  s'y  voit  aussi,  notamment  à  Nankin.  Cf.  p.  19. 

(2)  Dennys;  The  folk-lore  of  China,  p.  49. 


I.    LE    py    SYMItOLIQUE, 


i:j 


une  des  matrices  en  terre   qui   l'estampaient   dans    la    pâte    molle 
des  ustensiles  encore  à  cuire.  (1).  (fig.   10.). 


Fifj.  11. 


Fi</.  10.  Fig.  10, 

Un  dessin  contemporain  que  je  copiais  ces  jours-ci  se  pré- 
sente ainsi,  (fig.  11.).  Le  maçon  qui  l'a 
exécuté  a  conservé,  en  l'orientant  différem- 
ment toutefois,  la  disposition  de  l'orne- 
ment imprimé,  il  y  a  deux  mille  ans 
peut-être,  par  le  potier  des  stations  lacus- 
tres. (2). 

On  conviendra  sans  peine  que,  pour 
l'œil  qui  n'est  pas  sur  ses  gardes,  cette 
figure,  trouvée  au  lac  du  Bourget,  a  beau- 
coup plus  l'aspect  d'une  croix  que  d'un  p^; 
par  là  s'explique  peut-être  la  séduction 
qu'elle  exerça  sur  les  décorateurs  chré- 
tiens du  IIP  siècle.  Ils  y  découvrirent  avec 
joie  un  équivalent  facile  à  substituer  sans 
scandale  au  symbole  préféré  de  leur  reli- 
gion. 

J'introduirai  ici  le  croquis  d'un  frag- 
ment des  vestes  gammadiœ;  ce  sont  d'an- 
ciens tissus  brodés,  redevables  de  leur  nom 
à  la  présence  de  la  croix  gammée.  L'Italie 
en  possède  qui  offrent  des  combinaisons 
originales,    (fig.    12.)    (Cf.    Cosmos.    Mai    1887.    p.    204.). 

(1^  Dessin  emprunté  aux  Comptes-rendus  du  Congrès  des  Orientalistes.  Lyon  1878, 
t.  II;  pi.  VIII.  "Palaffite  de  Grésina,  Poterie  du  lac  du  Bourget.  — Sistres  et  swastika 
des  Palaffites.  — " 

(2)  C'est  une  grossière  peinture  au  trait,  noire  sur  fond  blanc,  exécutée  sur  le  sou- 
bassement qui  porte  la  vitiine  du  Dieu  du  soleil,  (tenant  un  coq  dans  un  cercle,)  dans  la 
pagode  de  San-wanq-miao  ZL  3E  ^,  la  "Pagode  des  trois  empereurs"  au  bas  de  la  col- 
line du  Fé-ki-ko  ^t  S  ffil>  à,  Nankin.  Ces  trois  Ifi  à  branches  courtes  surmontent  (  une 
pêche?)  un  fruit  symbolique.  La  vitrine  qui  fait  pendant  est  décorée  d'une  peinture  ana- 
logue, mais  avec  deux  "JÏ  seulement,  de  même  orientation  pourtant.  Nous  attirons  l'at- 
tention sur  cette  orientation,  à  cause  d'une  remarque,  plus  ou  moins  justifiable,  du 
nouveau  dictionnaire  chinois-anglais  de  Giles,  d'après  laquelle  le  signe  ni  devrait  s'ap- 
peler sauastika  et  non  sioastika;  les  branches  recourbées  de  ce  dernier  sont  tournées  dans  le 
sens  delà  marche  des  aiguilles  d'une  montre:  in.  M»'  de  Harlez  admet  cette  dénomi- 
nation. 


Fig.  12. 


\\ 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


Fig.  14. 


Au  reste,  le  vieil  art    occidental  ne  peut    prétendre  au  mono- 
pole de  cet  ornement.   Voici  que  le  numéro  I  de  j^ 
la  nouvelle  Revue   consacrée   aux   choses    de    la      ^V/ni    Tjfi) 
presqu'ile  coréenne,  The  Korea  repository,  donne           V.  ^A^ 
la  rude  illustration  reproduite  ici.  (fig.  13.).                      Fi(j.  13. 

C'est  un  pot  à  gentiane  en  pierre,  (la  gentiane  remplace  le 
thé  en  ce  pays,)  récemment  découvert  dans  un  tumulus  de  date 
incertaine,  mais  fort  reculée. 

Guimet,  dans  ses  Promenades  japonaises  (p.  109.)  esquisse 
un  cheval  consacré  à  Quanon^  la  Koan-yn  JJ  -Ç  chi- 
noise émigrée  au  Japon,  lequel  porte  sur  la  croupe 
un  yî  bien  formé.  (1).  Une  fin  de  chapitre  de  son 
Petit  Guide  illustré  (p.  186.)  présente  en  cul-de- 
lampe  un  blason  japonais,  sans  indication  de  prove- 
nance, (fig.  14.).  C'est  peut-être  celui  que  Audsley, 
(Keramic  art  of  Japan),  donne  comme  le  blason  du 
daïmio  à'Asciu  :  (fig.  15.).  Le  P.  de  Charlevoix 
écrivait  il  y  a  longtemps  :  Avant  Saint  François 
Xavier,  Tévangile  n'avait  point  été  prêché  au  Japon, 
cependant  nous  avons  vu  que  les  cérémonies  du  culte  supersti- 
tieux des  Japonais  paraissent  copiées  d'après  les  nôtres.»  C'est 
le  fait  (lu  bouddhisme.  «D'ailleurs  le  Saint  Apôtre  trouva  que  le  roi 
de  Saxuma  portait  une  croix  dans  son  écusson,  ce  qui  est  sur- 
prenant dans  un  pays  où  la  croix  est  un  supplice  infâme.  Cela 
me  fait  croire  qu'il  y  a  au  Japon  quelques  familles  originaires 
c-hinoises,  qui  avaient  eu,  à  la  Chine,  connaissance  de  notre  sainte 
Religion.»  (2).  Il  serait  vraiment  intéressant  de  savoir  s'il 
s'agit  d'une  vraie  croix,  d'un  simple  ornement  crucifor- 
me, ou  d'un  fi^,  signe  qui  déconcertait  un  peu  la 
critique  d'alors,  et  que  l'on  trouve  fort  ancienne- 
ment employé  parmi  les  marques  de  porcelainiers  et 
de  faïenciers  japonais.  De  Milloué  (Petit  Guide  illus- 
tré, p.  248. j  attribue  ce  blason  à  «Shimadzou,  prince 
de   Satzouma  :»  [i\g.  16.). 


Fin.  15. 


Fiy.  16. 


(1)  Est-ce  pax  inadvertance  que  le  ÎjI  est  retourne?  Le  cas  est  fréquent  dans  les 
illustrations  européennes,  où  le  fait  est  souvent  dû  aux  exigences  mal  comprises  de  la 
typographie  en  relief.  Il  ne  faut  donc  point  se  hâter  de  décider,  sur  de  simples  dessins, 
et  avant  d'avoir  les  originaux  sous  les  yeux,  s'il  y  a  swastika  ou  sauastika. 

(2)  Histoire  du  Japon.  Louvain,  1828.  —  Livre  I.  p.  31.  —  S*  François-Xavier  écri- 
vait en  1552  au  sujet  des  Japonais  :  "Dans  ce  pays,  j"ai  travaillé  longtemps  et  avec  ap- 
plication afin  de  connaître,  d'après  toutes  les  anciennes  traditions,  si  les  Japonais  ont 
jamais  eu  connaissance  de  Jésus-Christ  ;  et  j'ai  fini  par  me  convaincre,  qu'ils  n'en  avaient 
jamais  rien  connu.  A  Cangoxima,  où  nous  sommes  demeurés  pendant  une  année,  je  me 
suis  apei'çu  que  le  souverain  et  ses  parents  avaient  une  croix  blanche  dans  leurs  armoiries 
de  famille,  mais  néanmoins  qu'ils  ignoraient  entièrement  le  nom  de  Jésus-Christ."  Lettres 
de  S.  François-Xavier.  Tome  II,  p.  230.  Edition  Pages. 


I.    LE    py    SYMBOLIQUE. 


IT) 


George  Moore,  dans  son  très  curieux  ouviaiic  The  los;t  tribeK, 
(Londres  1861.)  reproduit,  page  215,  ce  double  détail  fort  signi- 
ficatif, qu'il  dit  emprunter  aux  bas-reliefs  indiens  de  Sanchi,  et 
qu'il  explique  comme  représentant  Bouddha  ou  la  rouo  de  la  Loi, 

(le       bouddhisme). 


(fig.  17.).  On  ne  peut 
qu'être  frappé  de  la 
disposition  spéciale, 
en  forme  de  croix, 
qu'afïectenl  ces  qua- 
tre py.  Ils  cor- 
roborent sans  con- 
tredit des  affirma- 
tions du    D""  Schlie- 


Fig.  17. 


man 


«Les    signes  yî  et  ►!<    (fig.  18.)    ont   été,  dès  les  temps  les 
j— 1  plus   reculés,    les    symboles   les    })lus    anciens    de    nos 

r— '    ^—^      ancêtres  aryens...  Je  suis  à  même  de  prouver  que  cet- 
^n    I —      te  croix,  ainsi  que  le  Uj,  étaient,    pendant  des  milliers 
* —  d'années    avant    J.-C,    des    svmboles    relii»-ieux   de   la 

plus  haute  importance,  chez  les  premiers  ancêtres  des 
races  aryennes,  en  Bactriane  et  dans  les  vallées  de  TOxus,  à 
l'époque  où  les  Germains,  les  Indiens,  les  Pélasges,  les  Celtes, 
les  Perses,  les  Slaves,  les  Iraniens,  ne  formaient  qu'une  seule 
nation  et  parlaient  tous  le  même  langage.»  (1).  Il  y  a  là  quel- 
ques exagérations  qui  se  corrigent  d'elles-mêmes. 

Aucun  archéologue  n'ignore  maintenant  qu'Assurbanipal  (900- 
830)  parait  avec  une  large  croix  au  cou  dans  un  bas-relief  nini- 
vite  au  British  Muséum.  Au  même  Musée,  Samsi-Voul,  (ou  Ra- 
man  III.  822-809,)  porte  aussi  cette  croix  pattée;  si  bien  qu'un 
enfant  se  figurait  voir  des  évêques  dans  ces  statues  mitrées!  L'n 
collier  royal,  des  bracelets,  des  harnais  assyriens  en  sont  aussi 
décorés.  (2).  A  Londres  encore,  une  peinture  égyptienne,  datant 
de  15  siècles  av.  J.  C.  montre  la  croix  grecque  au  cou  d'ambas- 
sadeurs asiatiques  apportant  le  tribut  à  un  Pharaon.  Tout  cela 
est  si  connu,  a  été  rappelé  si  souvent,  que  nous  n'osons  repro- 
duire ici  la  gravure  de  ces  documents.  Contentons-nous  de  redire 
qu'on  aurait  tort  d'y  signaler  autre  chose  que  des  amulettes  orne- 
mentales. 

Elle  est  bien  singulière  aussi  la  vignette  que  George  Moore 
dispose  en  cul-de-lampe  à  la    page    10    de    son    ouvrage    The    lost 


(1)  Rapport  sur  les  fouilles  de  Troie,  p.  48. 

(2)  Cf.    Lenormant;    Histoire  ancienne  des  peuples  de  l'Orient  ;    4*"    vol.    p.    105, 
20G,    etc. 


J6 


CROIX    ET    SWASTIKA, 


Fi'i.  19. 


Tvibos  cl  qu'il  intitule  «Tarbro  de  Bouddha,»  sans  indifiucr 
où  il  la  i)rcMid  (lig.  10.).  Los  amateurs  d'analogies  pi(iuan- 
tes  y  verront  sans  elïort  une  croix  sur 
un  pit3destal,  une  crux  ge)m)nita,  florida,  de 
même  style  que  plusieurs  aulr(^s  tirées  des  Cata- 
combes. Leur  en  fera-t-on  un  crime,  et  n'y  a-t- 
il  là  qu'une  pure  coincidence,  absolument  for- 
tuite? Tâche  ardue  que  celle  d'en  décider  : 
reste  à  savoir  si  de  pareilles  représentations  ne 
sont  pas  dans  les  Indes  postérieures  au  sacrilice 
du  Calvaire. 
hc  Bôdhidruma  ^  ^  i^  «  Tarbre  de  Bouddha»  [BodhUvoo, 
ou  Bo-troe  des  Anglais,)  est  le  pippahi^  le  bô,  ou  ficus  rehVy/osa, 
ù  l'ombre  duquel  Sakyamouni  fit  sept  ans  de  pénitence  et  devint 
Bouddha.  Le  tâla,  sorte  de  palmier,  (Borassus  flahelliformis)  est 
également  cher  au  bouddhisme.  Dans  })resque  toutes  les  .'incien- 
nes  religions,  notamment  en  Asie,  on  a  retrouvé  ce  respect  pour 
un  arbre  sacrè^  reste  indubitable  des  traditions  jiaradisiaques  sur 
«l'arbre  de  la  science  du  bien  et  du  mal.»  Un  bas-relief  du 
Louvre  représente  Sargon  (Salmanazar)  devant  cet  arbre  mysté- 
rieux, symbole  d'immortalité,  toujours  vert,  odoriférant,  chargé 
de  fruits.  «L'arbre  de  vie,  la  plante  de  vie»,  est  un  thème  cou- 
tumier  pour  la  sculpture,  la  peinture  et  la  glyptique  de  la  Chal- 
dée.  Qu'on  l'identifie  avec  tel  ou  tel  végétal  des  Indes,  c'est  la 
même  plante  que  le  célèbre  soma,  plante  sacrée  des  anciens  rites 
aryas,  et  il  faut  y  voir  l'un  des  emblèmes  les  plus  élevés  de  la 
reli«-ion.  (Cf.  Viaouroux,  La  Bible  et  leti  découvertes  ïnodernes. 
3^  c^d.  L  p.  199. )^ 

Il  va  sans  dire  que  les  légendes  de  la  race  jaune  présentent 
aussi  leur  «arbre  de  vie,  d'immortalité.  »  Elles  le  nomment  K'iong^ 
chou  et  le  placent  sur  le  mont  K''oen-len  (Indou-kouch),  sorte  de 
paradis  terrestre,  où  la  Si~\K-ang-mou  "^  ^  -^,  la  «mère  du  roi 
de  l'occident,  »  lient  sa  cour.  Cet  arbre  prodigieux,  tout  de  jade 
et  de  chrysoprase,  a  10.000  coudées  de  hauteur  et  1.800  pieds 
de  circonférence;  il  ne  porte  de  fruits  que  tous  les  3.000  ans. 
Les  fées  en  donnent  alors  à  leurs  favoris  qui  deviennent  immor- 
tels. Taoïstes,  lamaïques  ou  bouddhistes,  les  artistes  chinois, 
mongols,  thibétains,  japonais  ou  coréens^  reproduisent  à  l'envi  ce 
motif,  sous  sa  forme  hiératique  et  conventionnelle,  emprunté  pro- 
bablement, avec  la  légende  elle-même,  au  folk-lore  hindou.  En 
réalité,  les  Brahmanes  révéraient  le  ficus  indica  :  les  Bouddhistes 
lui  ont  substitué  le  ficus  religiosa.  Pauthier  {Chine  moderne  I. 
p.  188.)  mentionne  un  phou-ti,  ou  bô-dhi^  planté  dans  un  temple 
thibétain  de  Pékin.  Notons  en  passant  que  la  croyance  à  ce  para- 
dis de  V Occident^  auquel  préside  Amithâbha  Bouddha,  (la  lumière 
substantielle,  infinie,)  qui  porte  «l'étrange  croix  du  swastiha  pt  » 
sur  la  poitrine,  est  postérieure  au  Christianisme  et  en  contradiction 


I.    LK   py   sv.MHoi.inri:, 


formelle  avec  le  nirnhia,  annihilation;  car  elle  suppose  un  honlieur 
sans  fin,  en  excluant  les  renaissances  de  la  métempsycose.  ('<; 
dogme,  exotifjue  aux  Ind(^s,  inconnu  du  bouddhisme  S('|)tentrional 
avant  l'an  li7,  popularisé  au  V"  siècle,  encoici  ignoré  en  IJiinia- 
nie,  à  Ceylan  et  au  royaume  de  Siam^  ce  culte  accom|)agnant 
habituellement  celui  de  la  vierge  Koan-yn.  a  la  Déesse  de  la  misé- 
ricorde,» est  originaire  du  Cashmir,  du  Néi)aul,  et  dénote  l'in- 
fluence des  idées  Gnosti({ues  de  la  Perse.  Ces  ra))prochements 
donnent  à  réfléchir.  Le  nom  d' A^nithâlthii,  ou  Amida,  est  actuelle- 
ment beaucoup  plus  répandu  en  Chine  (juc  celui  de  JUjuddfia- 
Sakyamouni.  (1). 

En  ce  pays,  le  s\'^\%stiha  s'est  glissé    jusque  sur  les  })lus  hum- 
bles   objets    de    ménage.     Voici    le    dessin    exact    d'une    vulgaire 

brosse,  où  trois  ,*-v,t:C—f.-^v -/.:,:.-;*•.■ 

py  se    dessinent  .•.:.;:.ir«fî:. ...... ••î.r..  r;  r??»..  .iilll 

en  crins  de  cou- 
leur sur  un  fond 
uni  :   (fig.  20.). 


riiiiimiHH'.iHiHniiimiuiiiniHHiiiiiiiniiiiiiiiurnmaTn 


Fifj.  21. 

Les  femmes  chinoises  retiennent  leur 
chignon  avec  une  sorte  de  navette  en  ar- 
gent, ornée  parfois  de  deux  j^  émaillés 
en  bleu  foncé  (fig.  21.). 

Certains  gâteaux,  vendus  sur  la  rue, 
portent  ce  py  imprimé  dans  la  pâte  avant 
la  cuisson. 

J'ai  trouvé,  à  l'étalage  d'un  brocan- 
teur de  Nankin,  bien  achalandé  en  dinan- 
derie  chinoise,  un  simple  chandelier  de 
laiton  ainsi  conçu  :  (fig.  22.).  Le  ^tusée 
Guimet  en  possède  d'analogues. 

J'ignore  si  c'était  un  ustensile  réservé 
à  des  usages  rituels  ou  domestiques.  Il  est 
curieux  de  le  rapprocher  d'une  sorte  de 
lustre  ou  suspension,  dont  on  peut  voir 
plusieurs  spécimens  dans  la  pagode  boud- 
dhique de  Long-hoa  (||  ^)  près  Chang- 
hai,  (fig.  23.). 


Fia.  22. 


(1)  Cf.  Eitel;  Three  lectures  on  bti(jl({hi)i))i,  p.  97, 
Sonia,  Patra,  Tâla,  Bôdkid ruina  et  Amithâbha. 


Item;   Handbook...    aux    mots 


IcS 


CROIX    ET    SWASTIKA, 


^ 


r 


Fi(jure  23. 


I.    LE    Py    SYMBOLIQUE.  1  î) 

Sur  les  Concessions  étrangères  do  la  mOnw  ville,  siirnalons  un 


Fin.    24. 


carreau  ajouié  en  \K)i- 
caro,  éniaillô  en  vert, 
et  servant  do  grille  à 
une  bouche  de  soujji- 
rail.  (lig.  2i.).  On 
l'emploie  aussi  à  for- 
mer, par  juxlai  osition 
et  encastré  dans  la 
maçonnerie,  des  clai- 
res-voies très  bien 
comprises.  (1). 

Voici  une  varian- 
te assez  élégante  du 
rb!.  Je  l'ai  copic'e  sur 
une  enseigne  japonai- 
se, longue  planche 
verticale,  hupiée  en 
noir,  (avec  caractères 
cursifs  en  or),  dont  les 
quatre  coins,  renforcés  en  tôle,  présentent  chacun  un  ptj  résultant 
de  quatre  T  enchevêtrés,  découpés  dans  la  plaque  même,  avec 
assez  d'ingéniosité,  (fig.  25.).  Par  le  même  artiiice  un  double  pt 
se  détache  dans  les  anses  d'un  Jnang-lou  chinois,  (fig.  20.). 

Près  de  Nankin,    au-dessus  de  l'entrée    d'une    maison    neuve, 

en  dehors  de  la 
porte  de  T'ai-p'  ing- 
}non  i'J^^^f^),  sur  la 
p;irtie  l'orniant  lin- 
teau, ajiparait  uni- 
cjuement  un  py  ^^(" 
10 centimètres  dans 
un  cadre,  le  tout  en 
.    .  ^''•'^-  ^^-  '  relier,  (fig.  27.). 

Plus  haut  (p.  12.)  nous  avons  mentionné  que  cet  usage  était 
en  vigueur  au  Pendjab.  En  Egypte,  c'était  parfois  la  ])lace  du  signe 
I  I  (fig.  28.).  Les  Hébreux  y  ont  mis  le  T  mystérieux,  figure 
^t""  de  la  croix  que  les  chrétiens  devaient  y  installer  (pielques 
Fitf.2S.     siècles  plus  tard.  (2). 


Fir/.  25. 


Fia.  27, 


(1)  On  donne  improprement  ce  nom  (le  ^yocfva-o  à  des  terres-cuites  à  i)âte  jaunâtre, 
très-nombreuses  en  Chine,  à  Ciiuse  de  leur  resseniblauce  avec  la  poterie  fubri<iuce  dans  la 
ville  portugaise  de  Boccaio.  Hiiniide,  la  pâte  a  été  moulée  et  parfois  re- 
maniée à  lébauch  ir;  parfois  aussi  on  y  reconnaît  le  trav-.iil  du  oiselet  sur 
la  terre  séchée,  avant  la  mise  au  four.  (y.  Petit  Guide  illustré  du  musée 
Ouimet.  p.  219. 

(2)  A  titre  de  ccnijaraison,  nous  deirsinons  ici  le  Sru-astai/d.  (fig.  29.) 
autre  diagramme  de  bon  augure  pour  le  DJaïais/ne  et  le    Vishjiouïsine.    Les  Fio 


:?() 


CHOIX    KT    tSWASTIKA, 


Parmi  los  imagos  poi)iilairos  onluminôos,  dont  on  fait  une  si 
active  cons(pmmalion  aux  ai)proc'h('s  du  nouvel  an  chinois,  il 
s'on  vend  une  très  caractéristicjue  intitulée  :    g  ^i|  ^Ju  i^  ki-sianij- 

jou-i. 

Au  contre  d'une  couronne  de  fleurs,  deux  enfants,  ou  génies, 
descendent  les  marches  d'un  perron,  sous  un  portique  somptueux, 
qui  rappelle  les  fonds  d'architecture  conventionnelle  de  nos  vi- 
traux. Ces  gracieux  baml)ii.s  fléchissent  sous  le  i)oids  d'un  grand 
}/ur}i-})no  d'or  {jf^  '■^)  plus  gros  ((u'eux,  lingot  fondu  habituelle- 
ment en  forme  de  sabot.  Comme  maints  souliers  dans  les  chemi- 
nées d'Europe  la  nuit  de  Noël,  le  yuon-});u)  regorge  des  présents 
de  la  nouvelle  année.  On  y  distingue  un  jon-i  (^p  ^,)  sorte  de 
sceptre  (1)  dont  le  nom  signilic  «à  vos  souhaits,  à  votre  gré»; 
—  des  perles  précieuses  ;  —  une  branche  de  corail  réi)uté  de 
l)on  augure  en  Chine  comme  sur  certains  rivages  do  la  Méditer- 
ranée; —  une  paire  de  nœuds,  rébus  et  calembour  tout-à-la  fois, 
éciuivalent  de  ((félicité,»  —  un  che-tse  (^rfî  ^)  ou  fruit  rouge 
du  diospyros  kaki,  —  enlin,  deux  grands  jJî 
(fig.  30.)  ainsi  orientés,  et  complétant  toute  la 
série  des  bonheurs  ou  des  l)énédictions  que 
Ton  ])uisse  désirer  pour  soi  ou  souhaiter  à  au- 
trui. Nul  ne  peut  donc  s'y  méprendre  :  les  py  sont 
ici    des  emblèmes  de  félicité.   (2). 

Le    dessin    suivant    (fig.    31.)    est    calqué    sur 
l'en-tête  en  rouge  d'un   registre  ou  cahier  de  com- 
ptes ;    c'est  encore  un  sigle   de    l)on    augure    et   un 
rébus  parlant,  où  le  rtî  figure  bien  décidément  avec   son   sens  de 


Fi'j.  30. 


^ 


h 


Fiyj.  32, 


Chinois  le  trjuluisent  par  «  Wt  ki-siang  "heureux  présage."  Sa 
disposition  cruciforme  est  assez  accentuée.  Cf.  Eital  ;  Haiidhook  of 
Chiiiese  biiddliism.  L'art  chinois  de  M.  Paléologue,  p.  229,  l'appelle 
Ciie-li-molm    (^  ^'J  |"^  «Hj  et  le  représente  ainsi  :  (fig.  32.). 

(1)  'Lq  joa-i  é  lit  adis  un  insigne  de  commandement.  Le  taoïs- 
me l'avait  adopté  comme  une  m:irque  de  puissance  surnaturelle  et 
superstitieuse.  Il  est  devenu  un  simple  objet  profane,  emblème 
dheureux  présage,  sans  caractère  officiel.  Cf.  Paléjlogue.  Art 
chinois,     jj.    299. 

(2)  Cet  ensemble  paraît  être  la  transcription  chinoise  et  graphique  du  .sapta  ratna 
sanscrit  et  bouddhique,  (scptem  pretiusaj,  "les  sept  joyaux."  Les  livres  des  bonzes  en 
contiennent  Ténumération  ;  mais  l'identification  est  incertaine,  ou  contestée,  pour  plusieurs 
d'entre  eux.  Ce  sont  probablement  :  l'or,  l'argent,  le  lajîis  lazuli  ou  le  jade  verdâtre,  le 
ciistal  de  roche,  (la  goutte  d'eau  pétrifiée  pour  1.000  ans),  les  perles,  l'agate,  l'ambre,  ou 
le  rubis,  etc..  Cf.  Eitel;  Handhook  of  chinesehtiddhism;  \^.  \2?t.  La  traduction  chinoise  du 
sapta  ratna  est  T'si-pao  '\t  ^f . 


I.   Li:   rb!   SYMiJOLign: 


21 


Figure    31. 


l'J 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


bénédiction.   Le   carattère  si  compliqué   du   centre    doit  se  décom- 
poser  en   quatre   autres    caractères  : 

5^  hoang  =  jaune,  doré; 
^  h  in  =  Tor; 
■^  wan  =  10  000,  ou  le  RJ  ; 

pg  liang  =  taël,     l'étalon    (monnaie    fictive)    qui 
équivaut    au    poids    d'une   once   d'argent. 

Aussi,  à  Tentour,  ressortent  d'abord  les  deux  py ,  —  assez 
clairs  désormais  pour  le  lecteur,  —  reliés  par  quatre  sai)è(|ues, 
le  tout  sur  des  yuen-pao,  ling-ots   d'or  ou  d'argent,    avec   le  )^§  -^ 

hié-tse,    qui     signifie 

nœud  ;    ces  entrelacs 

prennent  souvent  cet- 

Fiu.  33.  Fiy.  34.  ^e    forme  :    (fig.    33. 

et  31.). 
En  haut,  l'effluve  bouddhique,  l'influence  céleste  de  la  pros- 
périté. Puis,  la  corbeille  est  intitulée  :  Tsiu-pao-p'en  ^  *^  ^ 
«le  vase  qui  renferme  tous  les  trésors.»  Le  pourtour  exhibe  la 
devise  alléchante  et  emphatique  :  Je  tsin  teou  kin  0  JÉ  ^  ^  • 
«Il  entre  chaque  jour  un  teou  (boisseau)  d'or.  »  En  bas  enfin  on 
lit  l'enseigne  de  la  boutique  de  papeterie  :  K'ing  long  hao  tche 
M  r^.  SÈ  Sî  •  ^^  ^^  magasin  de  la  grande  félicité,»  situé  dans  la 
rue  de  la  Porte  du  Sud,  Nan-men  (^  P^),  séjour  du  bonheur 
dans  toute  ville  chinoise.  Notons  que  cette  porte  s'appelle  elle- 
même  TsU'pao-men  (|p^  ^  f^)  «la  porte  très  précieuse,  la  porte 
des  trésors»,  auprès  de  laquelle  s'élevait  encore,  il  y  a  30  ans, 
la  fameuse  Tour  de  Porcelaine,  abattue  par  les  Rebelles. 

Le  ptî  s-'est  si  bien  acclimaté  en  Chine  qu'une  maison  russe 
de  Batoum,  qui  y  exporte  du  pétrole  en  concur- 
rence avec  le  pétrole  américain,  a  cru  bien  faire  en 
adoptant  ce  signe  pour  sa  marque  de  commerce, 
trade  mark,  imprimée  sur  toutes  les  caisses.  On  y 
remarquera  pourtant  une  légère  modification,  dont 
le  type,  du  reste,  n'est  pas  introuvable  en  Chine.  (1). 
Les  bras  du  rtj  sont  repliés  à  angle  droit  une  se- 
conde fois.  (fig.  35.). 
Les  numismates  recherchent  des  piai^tres,  dollars,  ou  carolus, 
contrefaits  sous  l'Empereur  Tao-koang  jg  ^  (1821-1850),  pour 
la  paie  des  soldats.  Le  fac-similé  de  ces  pièces,  inséré  dans  le 
travail  de  Wylïe  :  «Les  monnaies  de  la  dynastie  actuelle»,  pré- 
sente trois  Ptî .  L'un,  caractérisé  par  ces  bras  deux  fois  recour- 
bés, termine  une  inscription,  en  caractères    sigillographiques,  qui 


Fin.  35. 


(1)  Cf.  notamment  infià  p.  27  et  30.    A   Chang-hai,  la  maison  Jardine,  Matheson 
and  C"  imprime  sur  ses  cotonnades  un  flacon  orné  des  Pa-Koua  entounint  le  ijanij  et  le  yn. 


I.   LE  py  svMnoLiQui:.  23 

entoure  le  Génie  de  la  longévilé  et  indique  l;i  valeur  de  cette 
piastre.  Les  deux  autres,  au  revers,  ornent  une  sorl(;  de  vase 
entre  des  caractères  mandchoux,  qui  nous  apprennent  que  la  inèce 
a  été*  fondue  à  Taiwan,  dans  l'île  de  Formose.  (1).  (fig.  3G.). 


Fia.     3C. 


TJne  sapèque  dessinée  dans  le  2*^  vol.  du  Kin-cJie-so  (2)  (^ 
^  §^)  montre  encore  le  ptj,  (fig.  37.)  lequel 
figure  ])resque  toujours  dans  les  conihinai- 
sgiis  ornementales  qui  surchargent  les  piao- 
tse  (®  ^),  coupures  ou  billets  de  banque, 
si  usités  en  Chine. 

A  un  autre  ouvrage  chinois  de  numis- 
matique indigène  [T'sien  tclie  sin  pien  §^  jg 
^  |g)  nous  emprunterons  les  quatre  dessins 
de  ces  bizarres  poinçons,  qui  ont  dû  servir, 
soit  à  la  frappe  des  monnaies,  soit  à  l'im- 
pression de  billets,  coupons,  lettres  de  chan- 
ge, sur  papier,  étoffe  ou  cuir,  soit  plutôt  à  l'estampage  en  creux 
sur  métal,  du  py  ^^  ^^  quelque  autre  marque.  On  pourrait  y 
voir  également  des  sceaux,  des  timbres  et  des  cachets.  A 
première  vue,  on  accordera  difficilement  à  l'auteur  de  l'ou- 
vrage^    que    ce    sont    «des    monnaies    russes    ou     mahométanes, 


Fia.  37. 


(1)  '^  Coins  of  the  Ta-ts'inf)  di/nasti/,  hy '^'ylie.    Journal  de  li  Soc.  asial.   de  Chant/- 
hai.  1858-1859. 

(2)  Le  ^/»-c/ie-.so,  (Rec'.ierches  sur  les  instruments  en  métal  et  en  pierre),   est  un 
ouvrage  d'archéologie  peu  ancien. 


2\ 


CROIX    KT    SWASTIKA, 


d'après    les    dires    des    marchands    étrangers.»    (I).    (fig.    38). 


Fil/.    38. 

Mais  c'est  en  vertu  d'une  ignorante  méprise,  moins  d(Uileuse, 
que  le  Kin-che-so  [^  ^  ^)  insérant  les  lac-similé  de  cinq  mé- 
dailles catholiques,  les  l'ait  passer  pour  des  monnaies  européennes. 

On  aura  sans  doute  remarqué  que  l'un  des  poinçons  devait 
imprimer  un  Ptî  irrégulier,  pourvu  d'un  retour  additionnel,  (cf. 
suprh  p.  2'2 ),  si  l'on  peut  se  lier  à  l'exactitude  du  dessin  an- 
nexé.  (2). 

J'ai  lieu  de  croire  que  la  forme  ci-contre  n'est 
qu'une  variante  ornementale,  due  au  caprice  in- 
ventif d'un  architecte  européen:  (fig.  39.).  Je  n'ose 
l'assurer  pourtant.  C'est  le  résultat  d'une  construc- 
tion géouTétrique  tellement  simple  qu'elle  a  pu 
être  obtenue  fortuitement. 

Je  ne  la  mentionne  que  pour  mémoire,  comme 
transition  aussi  avec  le   paragraphe    qui  va  suivre. 


Fin.  39. 


(1)  Voici  le  texte  chinois  :     f^     >(j» 


^.   HJfc  M  W  0   ffl.W 


S  -  M  H  î^  «.  fi-  1:  -  PB  H  M  «\  W  S  -  M  «.  R 
'3.~  m  ^  ^\m±  -^  >P  ffi)  *J.  ^  â^.^  H  ^  w.fft  ^ 
ffi  »  »f.  S  ia  ^  iS  A  «f  H. 

(2)  Le  Po-Koa-Voii  J^  D*  I®  "Figures  d'un  grand  nombre  d'antiquités"  recueil  da- 
tant  des  Sonri  /^C  (composé  vers  l'an  1200,)  contient  plusieurs  reproductions  d'objets  ana- 
logues aux  poinçons  (?)  à  rt.  i  présentés  à  la  suite  de  quelques  cachets,  et  encore  plus 
bizaiTes  de  forme.  Cf,  p.  16.  L'ouvnige  les  donne  comme  d'anciennes  monnaies  en  métal 
(étain,  cviivre,)  aussi  vieilles  que  les  bronzes  des  Césars  de  Rome.  Après  tout,  les  anti- 
ques sapèques  en  couteaux  et  lamelles  des  collections  numismatiques  laissent  à  cette  attri- 
bution de  monnaies  une  certaine  vraisemblance.  Le  Fo-Iœu-t'oa  été  traduit  en  anglais, 
en  1851,  ])ar  P.  Thoms.  Cf.  Bibliot.  si/iica  d'H.  Covdier,  i>.  294,  —  Itc7n,  Journal  of  the 
lioyal  As.  Soc.  1  et  2«  vol. 


CHAPITRE  II. 


LE   Ft!  ELEMENT  DECORATIF, 


a        <J        I 


§  I.    LE  FH  ISOLE. 
Exemples  pris  en  Chine. — Passementerie,  pierres  et  métaux. 


§11.   LE  Flî  COMBINE. 


Exemples  concrets.  —  La   «grecque»    chinoise  et  japonaise. 
Méandres,  damas  et  entrelacs. 


CHAPITRE  II. 


LE  Ft  ELEMENT  DECORATIF. 

D'après  quelques-uns  des  exemples  cités  précédemment,  il 
est  manifeste  que  le  PK  symbolique  tendit  promptement  à  devenir 
décoratif.  L'étude  même  des  monuments  chinois  nous  amène  donc 
à  le  considérer  sous  son  aspect  ornemental,  isolé  ou  bien  faisant 
partie  d'un  tout  où  l'intention  symbolique  est  moins  sensible. 
Nous  avouons  que  la  distinction  entre  la  croix  gammée  symbole 
et  la  croix  gammée  ornem,ent  est  plus  théorique  que  réelle  dans 
bien  des  cas,  et,  qu'en  fait,  une  partie  de  notre  dissertation  em- 
piète et  chevauche  nécessairement  sur  l'autre.  Mais,  à  cette  dis- 
tinction notre  travail  gagnera  un  surcroît  de  clarté,  et  la  classi- 
fication des  divers  types  qui  nous  restent  à  étudier  en  sera  d'au- 
tant plus  aisée. 

Aussi,  pour  obéir  au  même  dessein,  je  subdivise  encore  cette 
partie  en  deux  paragraphes.  Dans  le  premier,  §  I,  —  le  pt  se 
présente  isolé,  sans  attaches,  mais  répété  dans  un  système  plus 
ou  moins  compliqué  où  on  lui  a  réservé  un  rôle  prépondérant, 
jouant,  pour  ainsi  dire,  sa  partie  en  sourdine  dans  une  symphonie 
ornementale.  Dans  le  2®,  §  II,  —  on  le  verra  combiné,  rattaché  à 
une  structure  générale,  relégué  au  second  plan  et  n'ayant  plus  la 
valeur  d'un  motif  intéressant  par  sa  propre  figuration.  Au  reste, 
les  exemples  parleront  plus  clairement  que  nos  explications. 


§1. 

Nous  empruntons  notre  premier  spécimen  à  un  crépissage  de 
date  fort  récente.  C'est  celui  du  soubassement  du  kiosque  de  la 
grande  cloche  de  Nankin,  relevée  en  1886.  (1).  Les  bonzes  taoïstes 
qui  desservent  la  pagode  annexée  ont  appelé  les  maçons  du  pays. 
Sans  penser  à  mal,  ceux-ci  ont  noirci  l'enduit  de  ravalement  des 
briques,  puis,  par-dessus,  ont  gratté  cet  enchevêtrement  de  lignes 


(1)  Nous  donnons  plus  loin  des  détails  complémentaires  sur  cette  cloche  qui  nous 
intéresse  à  un  autre  titre.  Pour  le  moment  nous  nous  bornons  à  renvoyer  à  un  excellent 
article  paru  à  ce  sujet  dans  les  Etudes  Reliffieuses,  (N"  d'Octobre  1888)  et  signé  du 
R.  P.  Golombel  S.  J. 


28 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


blanches  et  de  swasiikas.  Les  pèlerins  et  visiteurs,  —  marchands, 
paysans  ou  lettrés,  — ne  s'occupent  pas  plus  de  ces  graffiti  asiati- 
ques, en  allumant  leurs  bâtonnets  superstitieux  sous  la  cloche, 
qu'ils  ne  raisonnent  lé  sens  et  la  portée  de  leur  culte  envers  ce 
fourreau  de  métal  de  20.000  kilogrammes,  transformé  en  ido- 
le. (1).  C'est  une  simple  variante,  dans  des  dessins  géométriques 
analogues,  usités  en  pareille  place.  Les  pagodes  en  fournissent 
tant  d'exemples  qu'ils  ne  sollicitent  même  plus  le  regard,  (fig.  40.). 


x_x_x 


^ 


X       X        X       X       X       X       X 


Fig.  40. 

Nous  réunissons  ici  divers  types  de  galons,  de  fabrication 
courante,  où  les  fl^  font  tous  les  frais  de  décoration,  et  dont  l'éco- 
nomie s'affiche  assez  d'elle-même.  (fig.  41.  A — .  B- — .  C — .  D — .). 


[jËf IILig 


V  ::^  ^ ''■''' ^iff  a  ^  ■'''■' Y  aï  ■'^ 


aasa 


asKi 


^22 


c 


a 


,3  3  j  >">.  il'>  j  j  j  j  j^vil^  ^^jyWT^ 


w\ 


»^^^J>J»'^^>^J>J 


'ir^'^d^tfiiàLé 


D 


Fig,    41. 


(1)  Elle  mesure  7  mètres  de  circonférence  et  4  m.  50  de  hauteur. 


II.     LE     py     I^ÉCORATir 


•29 


Une   urne   déterrée   à  Bologne,  en   Italie,  porte   sur  sa  panse 
une  double  ceinture  de  y^,  juxta- 
posés comme  dans   le  galon  de 
la    figure   B.     {Cosmos   1887.  p. 
205.)  (fig.  42.). 

J'ai  vu  des  chasubles  ca- 
tholiques bordées  de  ce  galon, 
et  l'on  me  montre  un  fong-hoang 
{M*  IIL  phénix,)  superbement 
brodé,  qui  le  porte  en  collier. 

Un  autre  galon  beaucoup 
plus  typique  est  celui  qui  pare 
le  costume  de  guerre,  (surtout 
ou  cotte  de  mailles,?)  des  qua- 
tre mandarins  militaires  en  mar- 
bre, qui  gardent,  à  Nankin,  les 
approches  du  tombeau  de  Hong- 
ou,  le  fondateur  de  la  dynastie 
des  Ming.  (1368-1399).  Cette 
passementerie  est  soigneusement  sculptée  en  relief  et  contraste, 
par  son  fini,  avec  le  dessin  ridiculement  médiocre  de  l'ensemble 
des  personnages.  Nous  ignorons  si,  aux  autres  sépultures  de 
Moukden  et  des  environs  de  Pékin,  le  ^  s'accuse  aussi  nettement. 
Peut-être  aurons-nous  occasion  de  revenir  dans  un  travail  spécial 
sur  les  éléments    décoratifs   de   cette    bordure    étrange,  (fig.  43.). 


Fiy.  42. 


^     c=:)    <3     <3e> 


\(» 


Fig.    43. 

Plaçons  ici  deux  y^,  formant  claire-voie  à-jour  dans  la  paroi 
de  fer  d'un  grand  hiang-lou  (Ç  j[j  brûle-parfums),  de  la  cour 
intérieure  d'une  pagode,  (fig.  4i.). 
Cette  ornementation  se  présente  par- 
fois moins  heureusement  sur  les  dal- 
les de  pierre,  également  ajourées,  de 
certains  p'ai-Zeou  ()}$  ^)  oU  p'ai-fang 
(S^  J)J),  et  portiques  commémoratifs 
semblables,  (1)  selon  le  type  de  ce 
panneau     d'un     autre      hiang-lou     de  jp^^y      44 


(1)  Owen  Jones,  Grammaire  de  rOrnement,  pi.   XLV,  a  relevé  cet  ornement,  ainsi 

(li.si>o5;é,  sur  den  monuniOTits  pors;uis. 


30 


CHOIX    ET    SWASTIKA. 


Nankin,  où   la   forme    du  py,   légèrement   altérée,    semble    singer 

une    large    croix,    (fig.    45.). 

Dans  la  grande  rue  du  Nan-men,  à 
Nankin  aussi,  une  grille  en  fonte  de  fer,  d'un 
aspect  semi-européen,  agrémente  le  milieu  de 
ses  barreaux  verticaux,  trop  grêles,  par  un 
lozange  très  allongé,  où  s'agence  assez  bien 
un  vrai  rlf.  (fig.  46.). 

Un  hoa-t'siang  (:ff  J|§),  (mur  en  claire- 
voie,)  de  cette  ville,  nous  apporte  un  type 
plus  curieux  qu'élégant;  on  a  disposé  les  tui- 
les courbes,  qui  souvent  composent  ces  claires- 


Fiy.    46. 


Fi{/.    47. 


voies,  au  milieu  d'un  mur,  de  façon  à  leur  faire  supporter  et  en- 
cadrer un  py  occupant  le  centre  d'un  décor  mal  concerté.  Un 
cercle  reçoit  sans  peine  un  pentagone  ;  mais  il  faut  violenter  un 
carré,  ou  un  lozange  pour  l'inscrire  dans  ce  pentagone,  (fig.  47.). 
Tout  autre  est  l'aspect  d'une  belle  pierre  sculptée,  couchée 
par  terre,  près  de  la  mission  catholique  à  Nankin,  dans  la  grande 
rue  conduisant  du  Han-si-men  ^  W  P^  ^  l'ancien  Palais  im- 
périal. Il  est  impossible  d'en  déterminer  actuellement  la  prove- 
nance; les  ruines  sont  si 
abondantes  dans  cette  vi- 
eille capitale  de  la  Chine, 
qui  les  respecte,  hélas,  si 
peu!  (fig.  48.).  Sur  une 
illustration  moins  rudi- 
mentaire  que  la  nôtre  on 
admirerait  comment  l'ar- 
tiste a  su  varier  et  pon- 
dérer sa  composition,  en 
sauvegardant    la    symétrie 


Fii/.   48. 
requise     pour    son    œuvre. 


II.    LE    rt     DÉCORATIF. 


31 


Une  potiche  multicolore  m'a  fourni  l'originale  indication  d'un 
î^  obtenu    par    la    distribution    mi- 
partie  d'émail  rose  et  d'émail  vert, 
(fig.  49.). 

On  remarque  souvent  des  se- 
mis réguliers  sur  des  papiers,  des 
étoffes^  des  parois  d'intérieur,  des 
fonds  quadrillés,  selon  le  tracé  sui- 
vant, pris  sur  l'envers  d'une  carte 
à  jouer,  de  25  millimètres  sur  60. 
Cet  usage  rationnel  d'en  décorer 
ainsi  le  revers,  est-ce  une  mode 
que  l'Occident  a  imitée  de  l'Orient, 
ou  réinventée  à  son  tour?  (fig.  50.). 

Le  couvercle  d'un  vieux  vase 
à  sacrifices  du  Po-kou-Vou  montre 
exactement  la  même  combinaison.  Le  Lou^king-t'ou  7^  ^^  @, 
recueil  des  illustrations  correspondantes  aux  6  livres  canoniques, 
figure  ainsi  la  paroi  d'un  autre  vase    rituel,   (fig.  51.).   Le  îfj  est 


i 

W 

J 

'éM. 

m 

îM 

Fig.    52. 


Fig.    50.  Fig.    51. 

obtenu    sur   la  carte   ci-dessus  par  le  même   procédé  que  dans  le 

blason   japonais   de   la   page  14  :    un    carré  à  peine 

entamé,    (sur  l'original    que    nous    transposons,)  par 

quatre  minces  lignes   blanches.    Une    autre    famille 

japonaise  portait  ce  blason  si  caractéristique  (fig.  52.) 

analogue  du  fylfot  ou  de  la  roue-à-jambes  de  l'île  de 

Man.  (1).  (Cf.  p.  12.). 

Une  troisième  famille  du  Nippon  arborait  le  blason,  (fjg.  53.) 
dessin  si  commun  en  Chine,  qui  se  retrouve,  cousu 
en  velours  noir,  sur  les  jambières  de  l'uniforme 
bleu-clair  des  soldats  tartares,  «hommes  des  ban- 
nières» k'i-jen  "1^  J\^.  C'est  presque  l'amulette  en 
jade,  gage  de  richesse,  dont  une  sapèque,  simple 
ou  couplée,  koU'laO't'sien  "É"^  ^,  constitue  le  thème 

(1)  Petit  Guide  illustré  du  Musée  Guimet.  p.  176. 


Fig.  53. 


3*2  CHOIX    KT    SWASTIKA. 

sullisamment  éloquent,  (fig.  54.).    J'insisterai   de   nouveau   sur  ce 

fait  que,  dans  beaucoup  des  spécimens  déjà 
représentes,  les  croix  gammées  ne  sont  pas 
tracées  dans  leur  sens  habituel.  Est-ce  parce 
que  l'auteur  de  la  planche  originale  les  a 
dessinés  directement  sur  le  bois  à  graver  et 
~Z.     .^  dans  leur  vrai  sens,  sans   prendre    garde  que 

l'impression  les  retournerait  ou  les  orienterait 
différemment?  De  plus  savants  répondront  et  décideront  d'un 
point  qui  ne  peut  être  établi  que  sur  une  quantité  notable  d'ob- 
servations. Nous  inclinons  à  croire  que  les  dessinateurs  du  Céleste 
Empire  ne  distinguent  plus,  s'ils  ont  jamais  distingué. 

Le  plus  nouveau  des  dictionnaires  chinois  à  l'usage  des  eu- 
ropéens, celui  de  H.  Giles  (Shang-hai  1892,)  prétend,  avons-nous 
dit  à  la  page  13,  que  le  sauvastika  fti  «le  4®  signe  de  l'empreinte  du 
pied  de  Bouddha,  »  ne  doit  pas  être  confondu  avec  le  yî  s'wastiha 
ou  «marteau  de  Thor»  qui  a  les  branches  tournées  vers  la  droite. 
H.  Giles  n'explique  pas  sur  quoi  il  base  sa  distinction;  il  n'admet 
pas,  évidemment,  que  les  populations  des  bords  du  Gange,  grâce 
à  leur  parenté  indo-germanique,  aient  jamais  eu  connaissance  du 
marteau  de  Thor,  le  dieu  Scandinave.  Ces  Scandinaves  auraient-ils 
emprunté  leur  marteau  aux  Indes? 

M.  Tabbé  Hamard  écrivait  déjà  en  1887  :  «Régulièrement, 
les  crochets  du  swastika  doivent  être  dirigés  vers  la  droite  ;  quand 
ils  ont  une  direction  contraire,  ils  s'appellent  proprement  sauvas^ 
tika;  on  a  beaucoup  disserté  sur  l'origine  et  la  véritable  signifi- 
cation de  ce  signe.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  probable,  c'est  que,  à 
l'origine,  c'était  un  emblème  du  soleil  lançant  de  toutes  parts  ses 
rayons,  d'autant  que  dans  les  védas,  le  soleil  est  appelé  une  roue 
d'or  ou  une  roue  brillante.  La  roue  elle-même  a  joué  dans  l'anti- 
quité, spécialement  chez  les  Gaulois,  le  même  rôle  symbolique. 
Le  swastika  n'en  diffère  que  par  ses  crochets  qui  ont  pour  but 
d'indiquer  la  direction  du  mouvement.  On  a  pensé  qu'ils  indi- 
quaient soit  le  soleil  du  printemps,  soit  celui  de  l'automne,  selon 
qu'ils  étaient  tournés  à  droite  ou  à  gauche.»  (1). 

Pour  contribuer  à  fournir  les  documents  à  l'aide  desquels 
sera  tranché  peut-être  ce  différend,  notons  qu'au  seuil,  garni 
d'une  lame  de  laiton,  d'une  boutique  chinoise  de  Changhai,  on 
a,  par  de   gros  clous  en  cuivre  à  tête  ronde   réalisé   un   système 


(1)  Cosmos.  1887.  p.  204.  En  fait,  les  spécimens  de  la  page  suivante  montrent  presque 
tous  des  iri. 


II.   LE   py   i)K^:onATir. 


.{:{ 


ovidcnimcnt  syml)oliqiie  de  décoration,  dont  la  croix  constitue  les 
éléments  principaux.    (1).  (fig-.  55.). 


./\ 

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J3L 

Fit/.    55. 

Le  semis  composite  de  l'étoffe  représentée  au  frontispice  de 
l'ouvrage  de  Audsley,  ( Kermnic  art  of  Japnn)  procède  de  la  même 
pensée  figurative,  semble-t-il.  (fig.  56.).  Le  ptl  y  est  en  noir;  le 
reste  en  or  sur  fond  noir  aussi.  Quant  aux  deux  autres  signes 
qui  alternent,  on  y  lira  peut-être  le  caractère  k'eou  P,  bouche  et 
le  caractère  i  g,,  ou  bien  encore  ki  2*-  Audsley  n'indique  pas  la 
provenance  de  ce  morceau  sinico-japonais  ;  il  nous  manciue  donc 
un  des  éléments  qui  pourraient  mettre  sur  la  voie  d'une  explica- 
tion plausible. 

Signalons  la  planche  XIV  du  même  ouvrage,  (hg.  57.).  L'é- 
toffe qui  recouvre  rétagère,  supportant  le  vase  reproduit,  se  pré- 
sente avec  plus  de  netteté  et  offre  moins  de  complications  : 
3  lignes  droites  se  croisant  normalement  et  emprisonnant  des  pt!. 
répétés  dans  chacun  des  carrés  de  ce  treillis.  Le  système  n'est 
autre,  en  dernière  analyse,  que  celui  de  nos  graffiti  nankinois, 
insérés  à  la  page  28. 


a 

Ft! 

5 

Fy 

B 

Ft! 

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D 

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B 

Ft 

B 

Ft! 

Fi(^.    56. 


Fig.    57. 


(1)  lie  format  de  ce  livre  nous  oblige  h  la  figurer  en  deux  lignes.  Dans  la  seconde, 
la  Chauve-souris  forme  le  rébus  usuel,  basé  sur  ce  fait  que  le  son  chinois  fou  signifie  à  la 
fois  cet  animal  et  le  honheur.  Ce  genre  de  calembour,  auquel  se  prêtent  admirablement 
les  quelques  centaines  de  monosyllabes  de  la  langue  chinoise,  est  des  plus  communs.  Le 
seuil  représenté  a  plusieui's  mètres  de  longueur. 


3\  CROIX    ET    SWASTIKA. 


§  n. 


Audsloy  nous  fournira  encore  le  début  de  ce  paragraphe  et 
son  lien  avec  le  précédent.  Nous  avons  à  relever,  on  s'en  sou- 
vient, quelques  exemples  où  le  py  n'est  plus  isolé,  (quoique  ré- 
pété), mais  relié,  rattaché,  combiné  avec  un  ensemble  dont  il 
forme  partie  intégrante,  sinon  princi})ale.  Car  il  ne  faut  pas  ou- 
blier que,  dans  un  système  décoratif  de  cette  sorte,  l'attention  se 
portant  de  préférence  et  exclusivement  sur  un  motif,  en  change, 
à  son  gré  et  tour  à  tour,  le  sens  subjectif  et  par  conséquent  aussi 
la  signification  suggestive.  En  vertu  de  ce  travail  de  transposi- 
tion arbitraire,  les  formes  principales  peuvent  devenir  subor- 
données. 

Appliquant  même  cette  théorie  au  py ,  si  nous  voulons  dé- 
composer, analyser,  disséquer  la  croix  gammée,  nous  la  trou- 
verons formée  d'une  croix  -f-  i  et  de  quatre  lignes  parallèles  deux 
à  deux,  s'embranchant  à  angle  droit  sur  chacun  des  bras  de  la 
croix.  Ou  bien  si  l'on  préfère  s'en  rapporter  au  nom  même  de 
croix  gammée,  c'est,  avons-nous  dit,  la  disposition  dans  un  ordre 
particulier  de  quatre  gammas,  opposés  par  la  tête  autour  d'un 
point  central. 

Or,  dans  les  exemples  empruntés  soit  à  Audsley,  soit  à  cer- 
tains monuments  originaux,  la  présence  du  pt!  est-elle  formelle  ou 
simplement  matérielle?  Est-elle  voulue,  intentionnelle,  ou  simple- 
ment accidentelle?  N'y  doit-on  signaler  qu'un  croisement,  une 
intersection,  un  raccord,  un  artifice  commode  ou  ingénieux  pour 
relier  symétriquement  deux  motifs  de  mouvement  contrarié? 

Owen  Jones  (1),  estime  que  l'ornement  grec  était  un  orne- 
ment inférieur,  en  tant  que  système,  vu  qu'à  ses  yeux  l'art  est 
symbolique  par  essence.  Les  ornements  chinois,  où  entrait  le  ptf 
originairement  symbolique,  pourraient  peut-être  se  prévaloir  au 
moins  de  cet  avantage  sur  les  rinceaux,  les  volutes  et  arabesques 
de  l'ornementation  hellénique  ou  gréco-romaine.  On  objectera 
que  l'art  classique  contenait  aussi  les  éléments  du  pb!  dans  la 
a  grecque)).  Mais,  cela  fût-il  exact,  le  ptj  y  était-il  autre  chose, 
avons-nous  demandé,  que  le  résultat  d'une  rencontre  fortuite,  le 
fruit  d'un  renversement  d'allure,  d'un  échange  de  direction,  un 
cas  d'aiguillage  sur  une  autre  voie,  comme  cela  se  pratique  par 
nos  ornemanistes  modernes?  Les  yeux  des  Grecs  le  saisissaient- 
ils  par  sa  signification  figurative?  Etaient-ils  capables  de  l'isoler 
dans   ce   système    décoratif,    purement   géométrique,   imaginé  par 


(1)  Grammaire  de  l" Ornement. 


II.     LK     ptî     DKCORATIF. 


ri 


Fiy.   58. 


le  désir  d'innover,  de  varier,  ou  l)ien  rencontré  par  un  chanceux 
hasard,  (fig.  58.)  ou  encore  trouvé  sous  bénéfice  d'inventaire 
parmi  le   lot,   l'héritage  des 

traditions  venues  des  ancê-  _^...^_-^  __ 

très,  lesquels  n'avaient   i)as  ^-|-| 

su  lui   garantir  à  jamais  sa 
valeur  représentative? 

Il    est   vrai    qu'on    objectera   de    nouveau  :    vos 
Chinois  eux-mêmes  sont-ils  plus  aptes  que  les  Grecs 
et  les   Romains  à  l'elfort  d'intelligence,   requis   ])Our 
analyser,  élaguer,  dégager  le  symbole,  le  motif  i)rin- 
cipal,  parmi  l'encombrement  des  accessoires?  Ainsi, 
—  nous  venons  au  concret,  — dans  l'exemple  sinico- 
japonais  (fig.  59.)  est-ce  le  ft|  qui  est  le  motif  prin- 
cipal, on  bien  l'espèce  de  croisé   écossais   qui   le   re- 
çoit? Libre  à  chacun  de  répondre   comme 
il    lui    plaira.    La    discussion  de  ce  puéril 
problème    serait   de    mince   profit;    mieux 
vaut  soumettre  à  l'examen  du  lecteur  quel- 
ques-uns  des    plus   saillants  exemples  sur 
lesquels  s'engagerait  le  débat. 

On  pourrait  les  répartir  en  plusieurs 
catégories.  La  première  comprendrait 
ceux  du  type  des  figures  GO  et  61,  où 
le  py  résulte,  par  construction,  du  simple 
croisement   des   lignes,    sans    être   le    but  Fi<j.  nu. 

spécial  du  dessinateur. 

Dans  la  deuxième  catégorie  on  rangerait  les  exemples  où  les 
rt)  entrent  en  composition  avec  les  lignes  droites.  Deux  sections 
subdiviseraient  cette  dernière  catégorie  :  la  première    comprenant 


1 

Fig.     60. 


Fio.     (il. 


30 


CROIX    KT    SWAS'I'IKA. 


V/>N 

\///\  \\ 

VV^ 

S 

M 

F\q.     0: 


uniqiKMnont   dos   angles   droits,    ((ig.  62.  et  G3.);    Taiilro,    des  an- 
gles aigus  et  obtus,  (fig.  Gi.). 

Le  système  liguré  ei-eon- 
tre  et  analysé  plus  haut  s'ex- 
écute avec  plus  de  richesse 
encore,  comme  le  montre  un 
des  rares  blocs  de  marbre 
blanc,  ({ui  subsistent,  à  Nan- 
kin, de  la  décoration  ])rimi- 
tive  du  tombeau  de  lloni)- 
ou,  le  fondateur  de  la  dynas- 
tie des  Mimj.  Nombre  de 
((chinoiseries»  exploitent  cet- 
te combinaison.  C'est  un  mo- 
tif répété  à  foison  dans  les 
})la({ues  de  cérami([ue  grise 
que  les  sculpteurs  indigènes 
se  plaisent  à  ciseler,  en  re- 
lief, en  creux,  ou  à  jour; 
c'est  également  un  des  thè- 
mes préférés  qui  ornent  les 
chaussures  d'étoffe,  les  co- 
tonnades imprimées,  les  sa- 
tins, les  tafïetas  et  les  ve- 
lours estami)és,  tissés  en  noir 
ou  en  couleur  pour  hal)iller 
les  élégants.  Il  présente 
une  ressource  décorative  tou- 
te indiquée  quand  il  s'agit 
d'égayer  une  paroi  nue,  un 
ravalement,  un  champ  uni, 
un  fond  dépourvu  de  sail- 
lies. (1). 

Aussi,  M.  Audsley  ne 
craint-il  pas  de  l'appeler  (de 
méandre  japonais  par  excel- 
lence». Or,  les  Japonais  le 
tiennent  probablement  des 
Chinois.  Car  l'auteur  exagè- 
re, à  notre  avis,  en  affir- 
mant^ dans  son  Introduc- 
tion, que  les  Japonais  trouvèrent  peu  à  prendre  chez  les  Chinois, 


Fia.     G3. 


±i</.     bi. 


(1)  Je  l'ai  rencontré  souvent,  dans  la  région  de  Nankin,  ressortant  en  argent  sur  la 
plateforme  des  lourds  étriers  et  sur  les  larges  boutons  en  fer  damasquinés  du  harnaclie- 
nieut  des  mules,  chevaux  et  ânes. 


II.     LE     rtî     DKCOIIATII'. 


37 


ajmj^jmj^ 


FLg.    65. 


I5I51SIS1S1S1Î 


Fig.    m. 


Il  est  plus  heureux,  croyons-nous,  quand  il  fait  observer  que 
le  fret  (méandre)  ou  zigzag^  est  une  des  caractéristiques  de  l'art 
ornemental  à  l'origine  des  ])euj)les.  Pourtant,  à  moins  de  mettre 
la  Chine  hors  de  cause,  nous  ne  partageons  qu'imi)arfaitement  sa 
manière  de  voir  sur  le  point  suivant  :  «L'art  grec,  dit-il,  compte 
plus  de  variétés  de  méandres  (fret)  que  l'art  japonais;  et,  à  notre 

connaissance,  on  ne 
trouve  jamais  dans  ce 
dernier  la  forme  carrée 
continue,  si  commune 
dans  le  premier.  La 
fig.  I  de  la  pi.  II,  (lig. 
65.)  prise  sur  un  j)lat 
de  porcelaine,  est  celle 
qui  s'en  rapproche  le 
l)lus.  On  verra,  par  com- 
paraison avec  la  gra- 
vure ci-jointe  (fig.  66.), 
que  l'amour  de  la  variété  a  engagé  l'artiste  à  se  départir  de  la 
division  carrée,  sévère  et  uniforme,  du  modèle  grec,  pour  ado})ter 
une  division  de  parties  longues  et  hautes  alternées.  La  ligne  qui 
forme  le  dessin  est  continue,  comme  chez  les  Grecs;  ce  qui  rend 
l'exemple  intéressant,  car    les    grecques   en   lignes    ininterrompues 

sont  rares  dans  l'art 
japonais.  La  figure  "2, 
(fig.  07.)  représente 
lui  e  des  formes  les 
plus  fréquentes.  On 
pourrait  l'appeler  une 
grecque  oblongue  et  dis- 
continue, chaque  partie 
étant  parfaitement  dis- 
tincte... La  figure  3. 
(fig.  68.)  est  un  autre 
exemi)le  de  méandre  in- 
terrompu. »  (1). 
Ces  remarques  ne  sauraient  s*appliquer  sans  réserves  à  lart 
chinois.  Dans  ce  dernier,  la  répartition  régulière  de  la  grecque 
en  carrés  parfaits  n'est  pas  rare;  de  nombreux  exemjiles  pour- 
raient être  apportés  à  l'appui  de  cette  assertion,  mais  on  les 
tirerait  principalement  d'anciens  objets  en  métal,  en  céramique 
et  en  marbre. 

Nous  accordons    toutefois   que   le   dessinateur  chinois   de   nos 
jours    allonge    le    plus   habitu(^llement   en   rectangles    la    partition 


Fia.     67. 


l-l 

1 

^\ 

n 

Fig.    (SS. 


(1)  G.  Audsley.  Keramk  art  of  Japon.  —  Londoti.  —  1881,  —  p.  8. 


;i8 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


carrée    do    sa   grecque 


indigène. 


^1 


L'exemple  suivant  comi)lètera 
noire  pensée  :  (fig.  69.) 
Il  est  réduit  de  moi- 
tié d'après  l'original  : 
le  bord  supérieur  d'un 
hiang-lou  (brûle-parfums) 
en  marbre  blanc,  mal- 
beureusement  mutilé,  qui 


git  à  Nankin  dans  un  coin 


Fiy.    09. 

des  ruines  du  tombeau 
des  Ming.  Sur  la  panse  s'enroulent  de  belles  sculptures  de  dra- 
gons impériaux  :  rare  et  intéressant  témoin  de  Tbabileté  techni- 
que des  praticiens  chinois,  au  début  du  XV"  siècle  ! 

Les  mêmes  ruines  nous  conservent  une  grecque  plus  étirée 
encore  ;  elle  se  développe  sur  le  dos  des  quatre  mandarins  civils 
en  marbre  grisâtre  qui  gardent  depuis  cinq  siècles  les  abords  de 
la  tombe  impériale.  Leur  uniforme  oificiel  est  en  effet  couvert  de 
broderies    finement  et  scrupuleusement    sculptées    en    relief,    avec 

les  moindres  détails 


lj] 

[r| 

h 


Fia.    70. 


du  costume  manda- 
rinat d'alors.  Ce 
motif,  tracé  d'un 
pinceau  bien  souvent 
très  sûr,  à  main  le- 
vée, orne  d'innom- 
brables potiches  en 
porcelaine,  (fig.  70.). 
Un  vase  plus  vulgaire  et  bien  plus  ancien,  trouvé  dans  la 
République  de  San  Salvador,  offre  une  combinaison  rudimentaire 

dont  l'effet  optique  est 
presque  le  même.  (1). 
Elle  passerait  sans  pei- 
ne pour  un  ornement 
chinois  :  (fig.  71.). 

Une  boîte  coréenne 
en  fer,  que  j'ai  eue  entre 
les  mains,  fournit  cette 
décoration  damasquinée 
sur  son  couvercle  in- 
crusté d'argent  :  (fig. 
72.).  Un  médaillon  cen- 
tral y  montre  le  carac- 
tère cheou  modifié  se- 
lon l'usage  courant. 


ÊJfËllÊlIÊllBÊlEJE 


Fig.    71. 


(1)  Cf.  La  Nature.  14  nov.  1891. 


II.     LE     ptî     DÉCORATIF. 


M) 


Aux  exemples  de  méandres  continus,  qu'Audslcv  prétend  si 
rares  au  Japon,  nous  ajoutons  ee  niotif  cliinois,  omettant  les  vari- 
antes peu  compliquées,  qui    essaient   d'en    rompre   la   monotonie  : 

(fiir.  73.).  C'est 

une    des   orne- 

7  /  /-y  /"T-/  i^-Zy  r^  /  rn   ri7  EL    mf-ntalions  ha- 


l)iluelles       des 


Fiu.    73. 


ai^Bij^ 


zones  de  rac- 
cord sur  ces 
hauts  brûle-parfums,  d'allure  monumentale,  (|ui  ornent  les  cours 
de  pagodes,  et  dont  l'étude,  étendue  à  la  Chine  entière,  serait 
si  fructueuse.  Toute 
une  classe  de  méan- 
dres s'y  adapte  aus- 
si à  des  partitions 
triangulaires,  selon 
ce  type   copié    dans 

le  Ou-miao  (|^  }^)  de  i^Vi/.   74. 

Nankin,  (fig.  74.). 

Nous  compléterons  ces  données,  un  peu  épisodi(iues,  par  ces 
réflexions  empruntées  à  Owen  Jones  :  «  Les  méandres  chinois 
sont  moins  parfaits  que  tous  ceux  dont  nous  avons  parlé.  (Grecs, 
celtes,  arabes,  mauresques,  etc.,).  De  môme  que  les  méandres 
grecs,  ils  sont  formés  de  lignes  perpendiculaires  et  horizontales, 
qui  s'entrecoupent,  mais  ils  n'ont  pas  la  même  régularité,  et  le 
méandre  est  plus  généralement  allongé  dans  une  direction  hori- 
zontale. Ils  forment  d'ailleurs  le  plus  souvent  des  méandres  bri- 
sés, c.  à.  d.,  qu'il  y  a  la  répétition  constante  de  la  même  frette 
placée  à  côté  l'une  de  l'autre,  ou  l'une  au-dessous  de  l'autre,  sans 
qu'elle  forme  un  méandre  continu.»  (I). 

On  entrevoit  notre  réponse  :  ce  sont  de  justes  obs  rvations  ; 
toutefois  il  nous  semble  hasardeux  d'atïirmer  que  «  les  méandres 
chinois  sont  moins  parfaits»  que  les  autres.  Leur  tracé  est  tout 
aussi  élégant,  tout  aussi  varié,  tout  aussi  heureusement  adapté 
à  la  surface  à  décorer,  surtout  quand  le  py  J  domine.  A  ces  mé- 
rites, les  Chinois  ont  ajouté,  nous  le  verrons,  celui  d'ajourer  ])ar- 
fois  leurs  méandres,  de  les  édifier,  d'en  faire  des  balustrades, 
des  membres  utiles  de  la  construction,  non  de  purs  ornements 
rapportés,  appliqués  par  superfétation. 

Nous  groupons  dans  deux  planches  plusieurs  des  grecques, 
chinoises  ou  autres,  éparses  en  divers  ouvrages  européens,  ou 
copiées  d'après  nature,  choisissant  les  plus  typiques,  avec  celles 
où  le  rtj  se  rencontre  mieux  accusé.  A  l'aide  de  ces  motifs,  le 
lecteur  établira   plusieurs   comparaisons    utiles.    Il    se   souviendra 


(1)  Grammaire  de  VOrnement,  y.  35. 


\0 


CHOIX     Kr     SWASriKA. 


I 


I. 


H  n^  H  [TiifBr^rBr 


m. 


LJ 


I      I  [ 


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TV. 


17 


K^X.^ 


VI. 


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vil. 


viii. 


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II. 


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~p  PJ 

pTB- 


IX 

• 

1 

1 

l-l 

1— 1 

F>g.     75. 


II.     LK     py     DÉCORATIF. 


X. 


XII. 


xm. 


nu     ra     m     ra 


XYI. 


PBf^IHJ 


XVII. 


ni 


ni 


XIV.  XV. 


D 
D 


D 


d 


3 


V- 


A 


XVIII. 


D 

a 

XIX. 
XX. 


/'/'/.     T'î. 


'r?  CHOIX  i:t  swastika. 

aussi  que  plus  d'un  peintre,  plus  d'un  architecte  moderne,  séduit 
par  leur  grand  ctïot  décoratif,  s'est  contenté  de  reproduire  telle 
frise  à  s\K'astihas,  ombrés  et  ligures  parfois  avec  leur  déformation 
pcrsi)ective.  (1).    (lig.  75.  70.). 

Il  va  sans  dire  que  cette  grecque,  si  souvent  nommée,  est  en 
réalité  le  lei-\^en  des  Chinois,  ('^H  35;;).  Et  nous  nous  en  occupons 
ici  un  peu  i)lus  longuement;  car  ])lusieurs  de  nos  faux  plf  ne  sont 
dûs,  croyons-nous,  (ju'à  des  variations  sur  ce  thème  original  de  la 
grecque,  que  Ton  devrait  i)lus  justement  ai)peler  une  chinoise,  si 
l'on  en  croyait  les  habitants  du  Céleste  Em])ire,  tellement  ils  la 
considèrent  comme  i)arliculière  à  leur  art  indigène. 

Eug.  Flandin,  dans  son  Voyage  en  Mésopotamie  (2),  mentionne 
des  grecques  sur  des  monuments  de  cette  région,  grecques  qui 
seraient  ainsi  d'origine  ninirite.  Il  est  vrai  que  M.  Terrien  de  la 
Couperie  émet  une  opinion  quelque  peu  dilïérente  :  «Le  prin- 
cipal ornement  de  l'art  chinois,  dit-il,  est  une  sorte  de  grecque 
ou  ))ièn}}dre.. .  (jui  semble  congér.ial  avec  le  goût  chinois...  Ils 
l'appellent  le  yuu-Iei-ouen  g  f|  3J[,  «l'ornement  du  tonnerre  et 
des  nuages.»  Ils  expliquent  (juil  dérive  de  quelc(ue  ancien  symbole 
signifiant  le  tonnerre.»  On  nous  le  i)rouve  juir  plusieurs  textes 
chinois.  «Bien  que  nous  puissions  refuser  d'admettre  cette  expli- 
cation, il  nous  faut  avouer  que  la  grecque  peut  être  originaire  de 
Chine;  puisque  c'est  une  forme  si  simple  qu'elle  s'est  présentée 
plusieurs  fois  indépendamment  et  spontanément  un  peu  partout.» 
Nous  avons  appliqué  cette  observation  au  pt  auquel  elle  convient 
a  fortiori.  (3).  «Il  est  assez  curieux  de  remarquer  que  la  grecque 
est  presque  inconnue  dans  l'art  ussyro-babylonien  ;  mais  qu'on  la 
rencontre  souvent  dans  l'ancienne  Egypte,  en  Judée,  à  Ilissarlik, 
en  Grèce,  et  aussi,  sous  une  forme  recourbée,  sur  des  bronzes 
primitifs  du  Danemark.»  (i). 

Millin  d'abord  (5),  Pauthier  ensuite,  ont  attiré  l'attention  sur 
ces  ressemblances  entre  des  arts  si  différents.  A  propos  d'un 
vase  contemporain  de   la   Guerre  de  Troie,  (6)   ils  suggèrent,  avec 

(1)  Dans  ces  deux  planches,  les  numéros  I.  II.  V.  sont  pompéiens;  VI.  VIL  X. 
XIV.  XVI.  XVII.  grecs;  III.  VIII.  IX.  XI.  XII.  XIII.  XV.  XIX.  XX.  chinois; 
XVIII.  vient  du  Yucatan,  et  le  IV.  est  à  la  fois  persan  et  chinois. 

(2)  Cf.  Le  Tour  du  Monde.  18G1.  2«  semestra  ;  p.  78. 

(3)  Plus  justement  encore  elle  s'applique  à  la  croix,  ornement  plus  simple  que  la 
grecque  et  le  uZ ,  dont  elle  est  le  point  de  déi>art  à  tous  deux.  Maspéro  {L'Archéologie 
éiiiqytienne  •^.  281,  fig.  201),  prouve,  par  Un  exemple  frappant,  que  la  croix  était  un  des 
éléments  de  Y  Ornementation  courante  en  Egypte.  Sans  grands  frais  d'érudition,  on  pour- 
rait étendre  la  preuve  à  tjute  l'antiquité. 

(4)  Oriiiia  from  Bahylonia  and  Elam  of  thc  carly  Chinese  civilisation.  i>.  188. 

(5)  Cf.  également,  de  Millin;  Atlas  d'un  voyage  dans  le  midi  de  la  France.  Imprimé 
en  1807.  Une  mosaïque  encadrant  le  combat  de  Thésée  et  du  Minotaure,  (trouvée  à  Aix 
en  1700),  est  composée  d'entrelacs  que  Von  dirait  chinois. 

(6)  Pauthier;  Chine  moderne  T.   I.   p.  205. 


II.   m:   py   i)i;<;nn AI  iK 


I  » 


quelquos    I)()nnes    observations    do    drlail,     plusicni's    explications 
bizarres,  excusables  pourtant  chez  ^[iIlin.   \  ii  l'(''lal  des  rechcrclies 
ai'chéologiques   à   son  époque.    [Monumcnls  nnliqui-s  iurdits    T     ] 
p.  13->). 

Peut-être  serait-ce  ici  le  cas  de  })roduir(î  ccilains  li(fn-l.'<i:uHf 
(ift  ÎIÈ)'  "^^ii*s  à  compartiments  ajourés^  où  ces  j^  résultent  du 
hasard  seul  de  la  construction,  ordonnée  à  un  autre  but,  ou  bien 
du  caprice  du  maçon  qui  les  a  combinés.  Les  modèles  en  sont 
des  plus  variés;  en  admirant  la  soui)lesse  et  rimj)révu  du  dessin 
de  ces  claires-voies,  on  se  prend  à  souhaiter  que  rarchil(;cture 
européenne  s'en  approprie  plus  souvent  les  ressources  charmantes 
et  presque  infinies.  Les  découpages  de  certaines  fenêtres  gréco- 
byzantines,  les  entrelacs  persans  et  mauresques  à  jour,  des  vi- 
trages à  la  mise  en  plomb  un  peu  lourde,  les  meneaux  fleuris  du 
style  gothique  flamboyant  et  Renaissance,  mais,  avec  plus  d'évi- 
dence encore,  certaines  œuvres  chinoises  elles-mêmes,  montrent 
l'heureux  parti  décoratif  qu'on  en  pourrait  tirer.  Si  la  place  ne 
nous  faisait  défaut,  nous  nous 
arrêterions  spécialement  à  cel- 
les de  ces  claires-voies  où  l'œil 
arrive,  sans  grand  eftort,  à  dé- 
couvrir notre  croix  gammée.  De 
même,  dans  ce  découpage  ajouré 
en  bois,  si  souvent  exécuté  par 
tout  menuisier  en  Chine,  les  vi- 
des, (les  c/air.s  en  langage  techni- 
que), figurent  des  croix  grec- 
ques, tandis  que  les  pleins  des-  2,.,v, 
sinent  des  py.  (fig.   77.). 

Les  dessins  de  nom- 
breuses tapisseries  anti- 
ques, conservés  grâce  aux 
bas-reliefs  exhumés  à  Nim- 
roud,  ne  sont  pas  sans 
analogie  avec  certaines 
combinaisons  chinoises. 

Quelques-uns  des  car- 
reaux d'une  étoiîe  à  com- 
partiments, donnée  par  le 
Wen  miao  se  tien  W'ao  ^ 
M  %^  ^  ^  comme  pro- 
venant du  tribut  d'anciens 
rois  vassaux  du  FiLs  du 
ciel,  sont  ornés  du  pU 
(fig.  78.).  Fi,,.   7s. 


W  CHOIX    KT    SWASriKA. 

Lii  Chine  a  encore  employé  les  dessins  géométriques  de  co 
style  pour  former  certains  entrelacs,  tracés  en  briques  émaillées 
sur  de  larges  parois  revêtues  de  faïences  multicolores.  Je  citerai 
comme  spécimen  les  murs  extérieurs  du  pavillon  du  tombeau  de 
Yonp-lo  ;^<  ^JJI,  [Che-san-ling  +  ^  F^J  ,  près  T'chang-p'ing-tcheou 
^  ^j'H.  au  Nord  de  Pékin),  et  j'en  ai  trouvé  des  traces  à  la  sé})ul- 
ture  de  son  père,  Hong-ou,  à  Nankin.  C'est,  on  le  sait,  une  tradi- 
tion assyro-chaldéenne,  devenue  indo-chinoise,  recueillie  et  con- 
tinuée par  l'art  persan.  Aussi,  verra-t-on  sans  trop  d'étonnement 
la  croix  gammée  se  détacher  décorativement  sur  le  fût  du  minaret 
de  Souk-el-Gazel,  magnifique  production  de  l'art  iranien  du  XII® 
siècle.  (1). 


(1)  Cf.  Le  Tour  du  Monde.  1885.  l^r  semestre,  p.  159.  "La  Perse,  la  Chaldée  et  la 
Susiane,  "  par  Jane  Dieulafoy. 

Item,  .année  1886,  l**"  semestre,  p.  93.  et  p.  101.  Plusieurs  des  dessins  persans 
(v.  g.  sur  le  Minaret  de  Chouster),  s'identifieraient  avec  certains  motifs  sinico-japonais. 

C'est  le  cas  aussi  de  la  décoration,  constellée  de  croix  latines,  de  la  façade  du" 
tombeau  de  Midas  en  Phrygie. 


CHAPITRE  III. 


CONSTRUCTIONS  ET   Ftî  • 


Ebénisterie    et    menuiserie.  —  Claires-voies    et    balustrades. 
—  Architecture. 


i«as>'S< 


CHAPITRE  III. 


CONSTRUCTIONS  ET  ftJ 


Une  «'uilre  particularité  des  constructions  du  Céleste  Empire, 
ce  sont  ces  enchevêtrements  de  bâtonnets,  de  barreaux,  de  min- 
ces tringlettes  en  bois,  analogues  en  menuiserie  à  ce  que  les 
hoa-tsiang  (^  JH)  sont  en  maçonnerie.  Si  la  plupart  sont  con- 
çus d'après  le  système  asymétrique  et  bizarre,  qui  est  une 
des  caractéristiques  populaires  de  l'art  chinois,  (fig.  79.) 
et  qui  semble  parfois  rappeler  le 
jontoiement  réticulé  ou  craquelé 
des  murs  en  pierres  meulières, 
(fig.  80,  80  bis),  nous  en  avons  où 
le  ptf  se  dessine  aussi,  (fig.  81.). 


P 


FIfi.    79. 


Fii/.    80. 


Fi</.    80    b's. 


=^ 


H-i  I  r-^. 


Fi[l.    81. 

Voici  une  figure  représentant  un  pavillon  fort  ancien,  d'après 
le  Lou-king-tou  /^  J§i  H,  (illustration  des  G  livres  canoniques)^ 
avec  deux  exemples  de  ces  curieux  motifs.  Dans  celui  de  l'étage 
supérieur,  le  j^  semble  à  jour,  ou  bien  obtenu  soit  par  de  la  pein- 


ÏS 


CHOIX    ET    SWASTIKA. 


ture,  soit  par  des  applications  de  céramique  en  couleur.  La  ba- 
lustrade de  Tétage  inférieur  est  au  contraire  une  claire-voie,  dont 
les  barreaux,  d'un  dessin  très  contourné,  mais  encore  de  mode 
actuellement,  forment  par  leur  intersection  deux  py  bien  ac- 
centués, en  place  honorable,  et  voulus  sans  conteste,  au  moins 
comme  ornement,  (lig.  82.). 


1 


Fia.     82. 


Les  rt!  du  haut,  (comme  ceux  de  l'étoffe  de  tribut,  suprà 
p.  43.)  sont  orientés  vers  la  droite;  pas  plus  que  précédemment, 
je  n'en  tirerai  ici  de  conclusion  positive,  interprétant  cette  par- 
ticularité comme  une  distraction  de  dessinateur,  ou  un  cas  de 
non-retournement  de  la  gravure  pour  l'impression,  si  l'orientation 
du  rt!  n'est,  en  soi,  chose  parfaitement  indifférente.  (Cf.  p.  16.). 

Disons  toutefois  que  le  dessin  de  la  balustrade  inférieure  est 
incomplet  :  construite,  elle  manquerait  de  solidité.  Au  reste,  ces 
dessins  n'offrent  aucune  garantie  d'authenticité;  nous  les  donnons 
uniquement  comme  spécimen  du  goût  chinois  moderne.  Une 
preuve  entre  dix.  c'est  la  présence  de   ces    angles    de    toits    si    re- 


III.    CONSTUUC'llONS    ET    flf .  'i'J 

courbés  :  d'anciens  dessins,  d'anciens  monuments,  (v.  g.  les  bas- 
reliefs  de  Kia-siang-hien  ^  jj^  0,,  au  Chnn-torif),  et  le  pat^odin 
en  pierre  de  Si-hia-chan,  près  Nankin),  démentent  la  vérité  de 
ces  détails  architectoniques^  relativement  récents  en  Chine.  Ainsi, 
nos  critiques  d'exégèse  et  d'archéologie  sacrée  restituaient  na- 
guère, en  style  de  Vignole,  le  temple  de  Jérusalem  et  son  mobi- 
lier liturgique,  décrits  par  Moïse. 

Il  y  a  donc  profit  à  transcrire  ici  une  très  judicieuse  remar- 
que de  Biot,  applicable  à  d'innombrables  illustrations  originales 
tirées  des  ouvrages  chinois  :  «Ces  figures,  dit-il  à  propos  de  des- 
sins extraits  de  l'édition  impériale  du  Tcheou-li  (]^  jpg),  ces 
figures  ne  doivent  être  employées  qu'avec  le  correctif  d'une  criti- 
que prudente.  Leur  premier  défaut,  c'est  d'être  postérieures  au 
texte  de  beaucoup  de  siècles.  Elles  expriment  donc  les  opinions, 
les  conjectures  des  antiquaires  chinois,  plutôt  que  des  objets 
réels.»   (1). 

Rien  à  ajouter  à  ces  lignes.  Elles  expliqueront  au  lecteur 
pourquoi,  aux  dessins  fournis  par  les  recueils  indigènes  d'anti- 
quité chinoise,  nous  avons  préféré,  sans  contester  la  valeur  rela- 
tive de  ces  derniers,  la  reproduction  directe  des  objets  eux-mê- 
mes, toutes  les  fois  que  nous  l'avons  jugée  praticable. 

Je  ne  détaillerai  pas  longuement  ces  assemblages  compliqués 
de  frêle  menuiserie,  soutenant  et  emprisonnant  les  écailles  de 
placunes,  qui  laissent  filtrer  la  lumière  du  sud  dans  les  T'ing  ^ 
ou  salles  d'architecture  chinoise.  Il  y  aurait  pourtant  à  y  glaner 
d'heureux  motifs.  Le  Japon  a  exagéré,  avec  moins  de  raison  en- 
core, ce  goût  de  l'asymétrie  dans  les  combinaisons  de  ses  cabinets 
de  laque  et  d'ébénisterie;  il  en  a  même  abusé,  sans  mesure,  jus- 
qu'au plus  ridicule  enfantillage. 

C'est  du  même  système  aussi,  et  en  vertu  des  exigences  du 
même  style,  que  procèdent  les  dessins  de  ces  lan-kan  f^  ^  ou 
balustrades,  que  les  Chinois  prodiguent  le  long  des  corridors  qui 
réunissent  ou  bordent  les  pièces  principales,  ou  bien  qui  forment 
les  garde-fous  des  promenoirs,  galeries  et  vérandas,  aux  di- 
vers étages  des  Kiosques  et  tours  de  pagodes.  L'ingéniosité  in- 
ventive et  patiente  des  ouvriers  chinois,  laquelle  triomphe  si  bien 
dans  le  détail,  n'a  pas  dédaigné  cette  occasion  de  varier  à  l'envi 
les  combinaisons  géométriques  de  ces  capricieux  panneaux  à  jour. 
Le  revers  de  la  médaille  est  que  ces  claires-voies,  cette  grêle 
menuiserie,  ces  balustrades  à  assemblages  multiples  et  hors  de 
saison,  accentuent  encore  le  caractère  éphémère,  et  ruineux  par 
avance,  des  constructions  de  la  Chine,  relativement  si  indigente 
en  anciens  monuments. 


(1)  "Le    Tcheou-li  ou   Rites    des    Tc/icon,    traduction    d'Edouard    Biot.  —  Paris, 
1851."    p.  601. 


lO 


r.UOlX    KT    SWASTIKA. 


^ 


m 


mm 


Il  n'y  a  pas  à  s'y  nu'i)i(Mulrc,  voici  bien  un  py,  dont  ragence- 
ment  symétrique  compose  presque  à  lui    seul  les  diverses  sections 
de  la  balustrade    minuscule   d'un   baut   hiai^g-loH  §  ^  ou  brûle- 
parfums,    vi- 
sible    encore  r^T — " — -^  t^. — H — r!>  r^^-: — ^ — r^ 
à    la    pagode 
du     T-che)}tj- 
hOciiKj       mi  no 

la      cité      de 
Cbang-bai.    (fig\  83.). 

Le  spécimen  suivant 
constituerait  peut-être  ce 
que  j'appellerais  un  faux 
i^ij.  (fig.  8i.)  faux,  dans 
l'intention  du  dessinateur, 
au     sens     expliqué     précé-  2r,v/    84. 

demment. 

En  debors  de  sa  disposition  bien  curieuse,  il  olïre  un  sérieux 
intérêt  par  sa  provenance;  c'est  un  des  singuliers  ornements,  en 
relief,  que  Ton  voit  sur  un  seul  côté  de  la  cloche  en  fer,  suspen- 
due sous  le  vestibule  de  la  Pagode  Militaire,  Ou-miao  jÇ  ^ffi'  ^ 
l'est  du  Pé-ki-ko  :[[;   gi  ^1],  à  Nankin. 

Cette  cloche  est  de  fabrication  récente.  Mais  on  n'ignore  pas 
que,  pour  établir  leurs  moules,  les  fondeurs  chinois.se  contentent 
aujourd'hui  de  faire  des  surmoulagcs  d'anciens  bronzes  et  qu'ils 
conservent  religieusement,  pour  leurs  objets  rituels,  des  galbes 
déjà  vieux  au  temps  de  Confucius.  Au  reste,  ce  motif  paraît  aussi 
dans  certains  panneaux  à  jour  d'ustensiles  en  fer. 

Je  n'hésite  guère  à  rapprocher  ce  méandre  d'un  ornement  de 
la  même  famille  tracé  sur  l'orbe  d'un  vase  grec  très  ancien,  en 
or.  L'art  chinois,  étudié  plus  à  fond,  réserve  et  fournira  d'autres 
surprises.   (1).  (fig.  85.). 


© 


© 


© 


® 


© 


Fi</.    85. 


Le  py,  en    dehors   de    sa   valeur    symbolique   et    alors    même 
qu'il  ne  serait  pas  la  résultante    fortuite  du  tracé  de  lignes    aven- 


(1)  Les   arts  du  métal,   p.    24.  Album   jiaru  chez  Kouam.  Paris  1890. 


fa 


III.    CONSTllUCTIONS    El    rt  .  .'il 

tureuses,  a  dû  tenter  de  bonne  heure  rornonianisU,'  chinois  en 
quête  de  motifs  singuliers,  par  sa  structure  bizarre,  dcscquilibrée, 
symétrique  et  asymétrique  à  la  fois.  Je  n'ai  pas  îi  dire  qu(;l  parti 
l'art  sinico-japonais  a  su  tirer  de  cette  asymétrie,  trop  vite  désap- 
prise par  notre  art  moderne  pseudo-classique.  Ce  qui  caractérise 
en  efîet  le  py,  c'est  certainement,  (i)lut6t  que  sa  croix  centrale), 
la  présence  de  ses  bras  rei)liés  à  angles  droits,  de  ses  quatre 
gammas  tournant  dans  le  même  sens.  Or  ce  gamma  se  trouve 
implicitement  dans  un  grand  nombre  des  conceptions 
de  l'ornement  chinois,  qui,  dédaignant  les  harmonieuses 
volutes,  les  floraisons  cadencées  et  la  souplesse  un  i)eu 
banale  des  enroulements  ioniques  ou  corinthiens,  de 
l'art  occidental,  leur  préfère  les  retours  brisés,  cassés. 
abruptes,  dont  on  voit  ci-contre  une  des  composantes 
typiques  principales,   (fig.  86.). 

Appliqué  au  ptl,  le  procédé  a  donné  sans  etïort  rorncment 
(fig.  87.).  Nous  accumulons  à  la  suite,  sans  beaucoup 
d'ordre,  quelques  spécimens,  soit  de  balustrades  ré- 
elles ou  figurées,  soit  de  galons  et  encadrements 
usuels.  Un  grand  nombre  reproduisent  d'une  façon 
schématique  des  types  de  balustrades  observées  dans 
la  ville  de  Chang-hai,  où  on  les  y  compterait  par 
milliers,  comme  dans  toute  agglomération  chinoise, 
distribuées  en  panneaux  limités,  ou  bien  en  longueurs  indé- 
finies, (fig.  88.  page  52  ). 

On  voit  que  parfois  le  thème  adopté  dérive  plutôt  de  la  grec- 
que continue,  (fig.  89.),  bien  que  plusieurs  des  combinaisons, 
isolant  les  rt  deux  par  deux,  ne  semblent  guère  s'y  ratta- 
cher,  (fig.   90.). 


Fir,.    80. 


b 

n 

/Vf/.    b7. 


MmMm 


3 


n 


c 


Fùj.     89. 


Sî^  ^  S 


Fit/.     90. 

Pour   éviter   l'excès    des   classidcations    arbitraires,    nous   ne 


î 


52 


CHOIX    ET    SWASTIKA. 


Fia.     88 


III.    CONSTRUCTIONS    ET    pt! 


53 


ferons  pas  un  groupe  à  part  d'une  série  qu'on  sulxliv  iserait  volon- 
tiers, comme  ci-dessus,  en  motifs  rattachés,  et  en  motifs  géminés 
et  renversés,    (fig.  91.). 


j^^  ^F^i^  n^Ji^  r^jFir, 


Fi(j.     91. 

Cette  particularité  se  rencontre  dans  les  petites  balustrades 
en  céramique  délicatement  exécutées  au-dessus  des  i)orl('s  d'en- 
trée des  maisons.  On  en  fait  aussi  des  bordures  de  cadre.  Ce 
n'est  qu'une  variante  de  cette  autre  balustrade  copiée  aussi  sur  un 
de  ces  dessus  de  portes  ornementées,  (fig.  92.).    Nous    avons  pré- 


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Fia.     92. 


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venu  plus  haut  que  nous 
ne  figurions  ici  que  des 
réductions  schématiques; 
l'aspect  vrai,  et  meilleur, 
serait  celui  de  ce  frag- 
ment, (fig.  93.),  dont 
l'original  est  en  bronze. 
Plus  tranché  est  le 
groupe,  qui  comprend 
des  méandres  où  des 
éléments,  en  partie  iden- 
tiques aux  précédents,  se 
combinent  d'une  façon  analogue,  avec  cette  difïérence  que,  tous  les 
angles  restant  droits,  l'ensemble  des  motifs  s'oiïre  à  l'œil  oblique- 
ment, (fig.  94,  95  et  96.).  Cette  inclinaison  à  45"^  des  axes  principaux 


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Fuj.     93. 


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CROIX    ET    SWASTIKA. 


Fui.     l)."). 


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Fie/.     9G. 

donne  naissance,  par  un  eiïet  d'opti- 
que très  connu,  à  des  sensations 
visuelles  tout  autres  et  produit,  en 
général,  un  décor  moins  pauvre  d'as- 
pect. Tel  est  le  cas  de  ce  panneau 
carré,  laqué  or  et  rouge,  et  formant 
une  robuste  balustrade,   (fig.  97.). 

Nous  avons  dit  que  les  angles 
restaient  droits  :  la  règle  n'est  pas 
inexorable,  et  de  sa  violation  résulte 
le  modèle  suivant  dont  l'économie 
est  très  saisissable  :  les  axes  hori- 
zontaux n'ont  pas  varié  ;  seuls,  les  axes  verticaux,  demeurant 
parallèles,    se    sont  inclinés  sur  la  gauche,  (fig.  98.). 


Fi(/.    97. 


Fig,     98. 

On  ne  saurait  analyser  les  principales  formes  de  ces  Icin-kan 
(tfl  W'  balustrades),  sans  signaler  un  motif  des  plus  chinois  qui 
en  occupe  le  plus  souvent  le  centre  et  auquel  le  py  ne  sert  parfois 
que  d'accessoire,  d'encadrement.  Ce  motif  central  c'est  le  Jii  ^-, 
«joie»,  modifié  et  régularisé  selon  la  forme  ornementale  du 
caractère.  Il  nous  intéresserait,  sans  aucun  doute,  par  la  forme 
cruciale  qu'il  afïecte  ordinairement.  Nous  y  reviendrons  un  peu 
plus  loin,  (cf.  p.  67).  Il  se  prête  admirablement  par  sa  distribu- 
tion symétrique  et  en  dehors  de  sa  signification  littéraire   et   litté- 


m.    CONSTULCTIONS    ET    ft!  .  .'>.") 

raie    («heureux    augure,   joie,    réjouissance»),    au    rôle   décoratif 
qu'on  lui  réserve  en  celle  occurrence. 

C'est  une  pratique,  du  reste,  usitée  en  Chine  que  de;  concré- 
tiser, pour  ainsi  dire,  certains  carac- 
tères plus  populaires.  Ainsi  le  caractère 
/<>tt  jjîg,  bonheur,  répété  à  satiété  dans 
rornementation  du  Céleste  Empire,  suf- 
fit à  remplir,  sans  trop  se  déformer, 
le  panneau  latéral  d'un  lit  chinois 
que  j'ai  sous  les  yeux.  (fig*.  99.). 
Parfois  aussi  portes  et  fenêtres  en  gar- 
nissent  leurs  frêles  châssis. 

On  trouve  à  acheter  des  théières 
qui  ont  la  forme  de  cheou  ^  «  lonçié- 
vite));  mais  il  est  difficile  de  réaliser 
une  adaption  pratique  plus  malheureuse 

d'un    souhait    théorique,    si    tentant    pour    maint    indigène,     qui 
borne   ses    désirs    aux    félicités  palpables   de   la   vie  présente!  (1). 

Le  mur  ruiné  d'une  ancienne  pagode,  à  quelques  kilomètres 
de  Tchen-kiang,  dans  le  site  pittoresque  connu  des  étrangers  sous 
le  nom  de  Bungiilo\<\  conserve  le  travail,  délicatement  sculpté 
sur  céramique,  dont  nous  donnons  ci-dessous  un  croquis.  Ce  sont 
des  py  en  réseaux,  sur  lesquels  on  a  jeté  le  caractère  fou  ^g, 
((bonheur»,     symétriquement   répété,    (fig.    100.).    L'ordre    et    la 


Fi'j.    90. 


Fia.     100. 


(1)  Cf.  Paléologue.  L'Art  duiiois;  \\   151,   101. 


.m; 


CHOIX    KT    SWASTIKA. 


t'anlaisie  s'y  allient  dans  une  niesuiv  i)loine  de  goût.  En  bordure 
s'allonge  une  sorte  de  large  frise,  sur  laquelle  se  recoquillent  des 
feuilles  d'acanthe  ou  d'arliehaut,  d'une  opulente  floraison,  improvi- 
sées librement,  avec  un  brio  digne  de  certains  acrotères  grecs. 


^ 

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I 


I 


CHAPITRE  IV. 


LITURGIE  ET  ASCETES 


§  I.  Exorcismes.  —  Vases  rituels  h  croix.  —  Caractères 
cruciformes  et  autres.  —  La  croix  dans  le  système  monétaire 
chinois.  —  Galons  avec  py  • 

§  II.  Ta-mo  est-il  S.  Thomas?  —  Son  culte  au  Se~t'choan 
et  sa  croix.  —  Croix  au  Tibet.  —  Le  patriarche  Dharma.  —  Jiso 
sauveur  d'âmes. 

§  III.  Tchang  Tao-ling,  V^  pontife  des  Taoïstes.  —  Liou 
Toiig-ping  et  son  épée.  —  La  SUwang-mou  et  la  reine  de    Saba. 


)l 


CHAPITRE  IV. 

LITURGIE  ET  ASCÈTES. 


§  I. 

Nous  avons  dit  :  le  rtJ  contient  implicitement,  et  comme 
partie  principale,  un  signe  géométrique  qui  est  la  croix  +.  A 
diverses  reprises,  des  auteurs,  des  voyageurs,  des  missionnaires, 
ont  donc  émis  cette  opinion  que,  dans  un  grand  nombre  de  cas, 
le  rt,  employé  symboliquement^  n'est  peut-être  que  le  signe  dé- 
généré de  la  croix;  et  que,  par  contre,  la  croix,  reconnue  sur 
d'autres  monuments  relativement  modernes,  ou  signalée  sur 
plusieurs  objets  d'art  ou  de  culte,  peut  n'être  aussi  qu'un  ptl  mal 
interprété,  incomplet,  ou  intentionnellement  transformé. 

Au  témoignage  du  P.  de  Prémare  (1)  «dans  l'ancien  livre 
Tcheoii-li  (|^  jg),  il  s'agit  de  chasser  le  malin  esprit  :  si  tu 
veux,  dit  le  texte,  te  délivrer  de  lui,  prends  deux  morceaux  de 
bois,  place-les  en  forme  de  croix  au  moyen  de  l'ivoire;  i)uis  jette- 
la  dans  l'eau,  et  le  malin  esprit  ne  pourra  plus  te  nuire».  L'au- 
teur de  cette  citation  fait  remarquer  que,  par  ce  rite  d'incanta- 
tion ou  d'exorcisme^  on  atteignait,  d'après  les  commentateurs 
chinois,  les  quatre  points    cardinaux  :    le  Nord  et   le   Sud,   par  le 


(1)  De  Prémare,  VestU/es  des  principaux  dogmes  chrétiens...  (Canton,  172.^).  Etlité 
pour  la  première  fois  par  M.  Bonnetty.  1878.  p.  2'47.  —  Nous  n'avons  gar.le  d'accepter 
aveuglément  toutes  les  conclusions,  tous  les  raiiproclicments,  ni  même  toutes  les  traduc- 
tions de  l'érudit  auteur,  dont  les  desiderata,  en  ces  matières,  sont  bien  connus. 

Une  bienveillante  collaboration  nous  vaut  la  bonne  fortune  de  pouvoir  offrir  au 
lecteur,  (Appendice  A,  à  la  fin  du  volume),  une  discussion  consciencieuse  ù-propos  d'un 
prétendu  texte  chinois  nous  révélant  que  Boanrf-ti,  l'un  des  plus  anciens  pei-sonnages  de 
l'histoire,  aurait  "joint  ensemble  deux  morceaux  de  bois  en  forme  de  croix,  afin  d'honorer 
le  Très-haut".  Bien  que  la  réfutation  de  ce  fragment  ait  déjà  occupé  la  critique,  celle- 
ci  reconnaîtra  que  le  R.  P.  Havret  n'a  pas  pris  une  peine  superflue  eu  nous  communiquant 
le  fruit  de  ses  recherches  sur  ce  point. 

Le  texte  allégué,  extrait  des  Annales  de  philos,  chrétienne  (XII.  p.  45S)  avait  motivé 
cette  réplique  assez  vive  de  Ms«-  de  Harlez  :  "Le  nom  même  de  Hoany-ti  ou  tout  autre  nom 
du  même  souverain  est  entièrement  absent  du  Shou-king,  comme  du  Shiking,  et  de  tous 
les  anciens  livres  de  la  Chine,  dont  les  auteurs  n'ont  pas  l'air  de  soupçonner  son  existence". 


00 


CHOIX    ET    SWASTIKA. 


trait  vertical,  l'Est  ot  l'Ouest,  par  le  trait  horizontal.  Il  ajoute 
que  LieoH-eul-tclii,  auteur  chrétien,  adirme  que,  sur  les  anciens 
vases,  au  lieu  des  trois  caractères  t'sai  ;j«*,  hin  Ç,  et  <sai  |J,  on 
mettait  toujours  une  croix». 

Si  ces  renseignements  sont  exacts,  cette  croix,  légèrement 
modifiée,  a  pu,  dans  certains  cas  à  déterminer,  donner  naissance 
au  py.  Les  symboles,  de  forme  si  voisine,  ont  i)U  s'échanger  l'un 
pour  l'autre  en  Extrême-Orient,  selon  la  pratique  que  nous  avons 
vue  temporairement  en  vigueur  dans  les  Catacombes,  (siiprà  p.  8). 

Personne  ne  niera,  du  reste,  que  quand  on  dessine  une  croix 
horizontalement,  avec  la  main,  au-dessus  d'un  objet,  comme  on 
le  fait  dans  maint  rite  religieux,  le  signe  formé  peut  se  confon- 
dre, pour  l'œil  que  le  suit,  avec  le  tracé  du  ptj.  Les  sacrifica- 
teurs de  la  liturgie  gréco-romaine,  comme  les  sorciers  du  gri- 
moire chinois,  pouvaient  dessiner,  au  gré  des  spectateurs,  l'un  ou 
l'autre  de  ces  signes  en  «atteignant»,  de  leur  geste  rituel,  chacun 
des  quatre  points  cardinaux. 

Du  Halde  avait  déjà  résumé  ainsi  divers 
renseignements  fournis  par  les  missionnaires  : 
«Il  reste  encore  des  traces  de  la  Religion 
de  la  croix,  et  c'est  une  tradition  que  cette 
figure  -j-  a  la  vertu  d'empêcher  les  maléfices». 
[Description  do  lu  Chine.   T.  III.  p.   G't). 

La  croix  ligure  tout  au  moii  s  comme 
ornement  sur  plus  d'un  objet  chinois.  En 
voici  trois  exemples  bien  explicites  et  très 
caractérisés,  que  j'ai  relevés  à  Nankin. 

L'une  de  ces  croix  est  répétée  quatre  fois 
en  relief  sur  une  grande  cloche  de  fer  de 
la  pagode  de  Ki-ming-se  ^  P,^  ^  qui,  à  l'est 
du  Pé-ki-ho  ft  >(î|i  ^,  domine  l'amorce  de 
l'ancien  rempart  des  Song.  Elle  mesure  6^  de 
hauteur,  (fig.  101.).  La  cloche  porte  de  larges 
caractères  dévanagari,  accompagnés  de  leur 
figuration  en  caractères  chinois. 

La  seconde  croix  est  copiée  sur  le  beau 
soubassement  de  marbre  blanc  qui  supporte 
la  statue  de  Koan-yn,  dans  la  pagode  de 
Koan~yn-se  J^  -§  ■^,  à  l'est  du  tombeau  des 
Ming.     Cette  croix,  de  10^  de  diamètre,    d'un 

relief  très  accentué  et  d'une  très  fine  exécution,  se  détache  trois 
fois  sur  ce  soubassement,  où  elle  occupe  une  place  importan- 
te.  (1).  (fig.  102.). 

La  troisième  croix,  haute  d'environ  40  centimètres,  peinte 
en  noir  sur  fond  blanc,    est   prise    sur   le    piédestal    d'une    vitrine 


Fi(/.     101. 


(1)  Dans  la  dernière  partie  de  ce  trav.iil,  nous  aurons  à  reparler  de  cette  pagode. 


IV.   LiTiiuiii:  i:t  ascktes.  «il 

à  poussah,  faisant,  face   au    nord,    dans    le    prcmifr   t^in'j  ^  d  en- 


trée de  la  même 
pagode.  Chacun 
des  bras  de  cette 
croix  porte  le 
caractère  cheou 
^  «longue  vie», 
(flg.  103.). 

Inutile  d'in- 
sister davantage 
sur  ces  exemples 
authentiques,  fa- 
ciles à  multi- 
plier. Je  me  per- 
mets seulement 
de  clore  la  série 
par  le  croquis  ci- 
après  :  le  cher- 
cheur y  compte- 
ra sans  peine 
huit  croix  et  huit 
rlf,    parfaitement 


Fit/.     102. 


Fio.    103. 


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CHOIX    ET    SWASTIKA 


tracés.  C'est  un  dessin  obtenu  i>;u'  le  croisement  des  brins  do 
cordelettes,  (en 
fibres  de  clia- 
mcereps)^  sur 
le  cadre  for- 
mant le  fond 
horizontal  d'un 
lit  chinois.  (lig. 

104.). 

Ces  croix  or- 
nementales se 
distinguent  à 
première  vue 
de  types  très 
différents,  où 
la  disposition 
cruciforme  se 
rencontre  aus- 
si, sans  présen- 
ter autre  cho- 
se que  la  dis- 
tribution géo- 
métrique de 
deux  lignes  se 
recoupant  au 
centre  à  angles 
droits. 

Etudions  cette  nouvelle  classe  de  signes.  Les  dessinateurs 
chinois,  de  toutes  les  industries  utilitaires  ou  d'art  décoratif, 
s'ingénient,  depuis  des  siècles,  à  ornemaniser,  sous  une  forme 
symétri({ue,  plusieurs  de  leurs  caractères^  devenus  dès  lors  et 
tout  à  la  fois  :  symboles,  ornements,  devises  et  talismans.  Nous 
ne  croyons  pas  oiseux  d'en  fournir  quelques  exemples,  des  plus 
habituels^  où  la  croix  se  démêle  avec  si  peu  de  peine,  que  des 
critiques,  (non  des  pires),  s'y  sont  mépris,  croyant  y  saisir  quel- 
que vestige  indiscutable  de  christianisme.  En  fait  et  actuelle- 
ment, bien  qu'il  soit  imprudent  de  nier  la  part  d'influence  possi- 
ble, probable  parfois,  de  ce  dernier,  ce  ne  sont  le  plus  souvent 
que  de  fnusses  croix.  (1). 


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Fi'/.    104. 


(1)  Quoi  qu'une  certaine  critique  en  écrive  de  nos  jours,  les  anciens  missionnaires 
n'étaient  i^as  unanimes  dans  l'interprétation  outrée  de  ces  Vestiges  du  christianisme.  Rap- 
pelons que  l'ouvrage  du  P.  de  Prémare  S.  J.  n'a  pas  été  publié  par  la  Compagnie  de  Jésus. 
(Cf.  supià  p.  3).  — Nous  copions  un  alinéa  des  Mémoires  concernant  les  Chinois  (T.  I. 
p.  149  et  seq.)  priant  le  lecteur  de  ne  pas  perdre  de  vue,  en  parcourant  la  suite  de  notre 
travail,  les  quelques  remarques  consignées  dans  cette  page  :    "De    bons    missionnaires, 


IV.   Lrr[:iu;ii:   v/v  Asri:Ti:s. 


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Fii/.     105. 


L'un  de   CCS  types,    où    l'on    a   prétendu    Irouvn-    unr-    iï'^un: 
cruciale,  a  frappé  le  P.  de  Maillac,  qui,  dans 
son    Histoire  de  Chine  (1),  le  reproduit  sous 
cette  forme  :  (fig.  105.). 

Ce  serait  le  caractère  Fou  (f^),  brodé 
anciennement  sur  les  habits  de  cérémonie. 
«Le  caractère  Fo,  disait  l'Empereur  Chun 
(^  2.221  av.  J.-C.)  est  un  symbole  du 
discernement  que  l'on  doit  avoir  du  bien 
et  du  mal».  D'après  une  autre  planche, 
l'Empereur,  monté  sur  son  char  impérial, 
porte  encore  ce  caractère  brodé  sur  le  de- 
vant de  sa  robe,  comme  aussi  plusieurs  des 
officiers  de  sa  cour.  Il  orne  également  une 
sorte  de  tablier  circulaire  s'attachant  aux 
reins,  et  porté  par  Hoang-ti  (^  ^  2.600 
av.  J.-C.)  inventeur  des  habits  de  céré- 
monies et  de  sacrifices.  On  le  retrouve  en- 
fin jusque  sur  le  drap  mortuaire  des  funé- 
railles impériales,   (fig.  106.). 

Un  seul  volume  du  Lou-king-t'oii  -^  J:§ 
^,     «illustration    (graphique)    des    6    livres 
canoniques»,     présente    passim     une     ving- 
taine de  personnages   en  pied,    revêtus  de  cette   robe   ainsi  ornée, 
sous  les  dynasties  à  peine  historiques  des   Tcheou  ^,    (1122)   des 


Fio.     106. 


qui  avaient  porté  en  Chine  plus  d'esprit  que  de  discernement,  plus  de  piété  que  de 
critique,...  décidaient  sans  façon  que  c'étaient  { le  C/eoM-Ai>?</,  le  Chi-king,  le  Ll-ki,  etc.), 
des  livres,  sinon  d'avant  le  déluge,  du  moins  de  peu  de  temps  après;  que  ces  livres 
n'avaient  aucun  rapport  avec  notre  Histoire  (de  Chine),  et  qu'il  fallait  les  entendre 
dans  un  sens  purement  mystique  et  allégoxique,  typique  et  figixratif.  En  conséquence,  ils  y 
trouvaient  des  choses  merveilleuses,  des  prophéties  en  bon  nombre,  et  des  symboles  du 
règne  spirituel  du  Messie,  qu'ils  prouvaient  très  bien  avoir  été  connu,  espéré  et  attendu 
dans  les  beaux  jours  de  la  Dynastie  des  Tcheou...  Le  pas  est  encore  plus  glissant  pour 
de  bons  missionnaires  que  le  zèle  dévore  et  qui  arrivent  d'Europe  avec  le  préjugé  général 
que  le  soleil  éclaire  l'Occident  de  tout  son  disque  et  ne  laisse  tomber  sur  le  reste  de 
l'Univers  que  le  rebut  de  ses  rayons..."  I/auteur  avoue  que  la  suite  des  études  de  cea 
"Figuristes"  pour  prouver  leur  système  "a  été  très  utile  à  ceux-mèmes  qu'il  a  le  plus 
égarés,...  leur  facilita  la  prédication  de  l'Evangile,  et  finit  par  les  désabuser  eux-mêmes 
et  les  mettre  en  état  de  faire  remarque^  aux  Lettrés  néophytes  les  traces  sensibles  de  la 
Religion  et  de  la  Révélation  qui  brillent  dans  tous  les  King"\  —  Ces  extraits  sont  tirés 
de  l'article  intitulé  Antiquité  des    Chinois,    du  P.   Martial  Cibot   (1727-1780),    enterré 

à  Pékin. 

(1)  Histoire  générale  de  la  Chine,  d'après  le  Tong-kien-kang-mou,  par  le  P.  de  MojTa 
de  Maillac.  T.  I.  pp.  27,  118,  336.  Le  P.  de  Maillac,  né  en  1660,  mourut  en  1748.  Son 
Histoire  fut  publiée  par  Grosier,  qui  eut  tort  de  la  modifier  trop  souvent.  Au  dire 
d'Henri  Cordier,  le  manuscrit  est  h  la  Bibliothèque  Nationale. 


(il 


ciioix   r/r  sanastika. 


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T'.^in  ^,  C^iO)  et  des  Ilnn  }^,  (—  ?()()  + ?-2:?).  W  rahl)é  Ansaiill 
avait  reproduit  i>{)Ui'  1<  s  besoins  de  sa  thèse  la  «  Porte  et  Irise  du 
temple  aztèque,  (aiU'ien  >[exi(iue),  à  rKxposition  luiiverselle  de 
1889)).  (1).    ^[ettant  hors  de  cause  l'exaetitude  de  cette  reslilution, 

—  et  cette  assertion  do  l'auteur  de  l'arliele  :    lu  frise  de  ce  temple 

présente      ui)e 

multitude  de  ^IIIZIZIIZ^ZIZII3I^^II^ZZZZ^I^n^^^^ZI^ 
croix     latines, 

—  nous  ferons 
remarquer  que 
le  motif  niexi- 
ciiin  est  tout 
aussi  bien  chi- 
nois, (fiu".  107.) 

Le  motif  d'un  vieux  vase  de  broijize,  dessin  un  peu  barbare 
du  Kin-che-so  ^  Ç  5^;,  pourrait  passer  pour  une  variante  de 
celle  (•om])inaison  cruciale,  où  les  croix  sont  assez  saillantes. 
(lig-.   108. \ 


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151 


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Ficj.     107. 


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Fùj.     108. 

Plus  curieuse  encore  est  la  plaque  de  métal  dessinée  au  re- 
vers de  la  même  page.  C'est  une  sorte  d'écumoire,  de  passoire, 
ou  bien  un  couvercle  perforé  de  \  ase  rituel  ;  la  fumée  de  l'encens 
ou  les  vapeurs  des  parfums  et  des  mets  passaient  par  ces  cinq 
ouvertures  en  croix,  (fig.   109.). 

Le  caractère  che  -p,  10,  dut  être  également,  par  sa  for- 
me cruciale,  l'occasion  de  plus  d'une  erreur  sur  l'interprétation 
de  son  vrai  sens.  On  a  prétendu  que  les  anciennes  monnaies  de 
la  Chine  portaient  la  croix.  «Marco  Paulo  remarque  dans  son 
récit  que  les  monnaies  de  la  Chine  portent   une   croix  et  l'histoire 


(1)  Le  C orna  pondu  Ht  ;  25  Oct.  1889.  p.  2G5. 


Fin.     10:i. 


IV.   i,riTiu;iK   i:r  ascètes. 

des  monnaies  de  iEm))iro,    que  je  raijporto   do  nu-n    \()\i\<sf 
firme  l'assertion  du  célèl)re  X^énilien», 
dit  Marchai    (de  Lunéville),    dans    les 
AiDiiilcii    de    PliiloH.    chréiienup.     18.")3 
p.  152.   Est-ce  exact?  a-t-on  confondu 
avec  elle  le  pt,  dont    nous    avons  cité 
plus  haut  quelques  exemples?  (p.   23). 
Est-ce   le   chiffre  -f-  qui    a   usurj)é  cet 
honneur    de    passer    pour    une    croix? 
11    n'est   pas    rare,    on    le    sail,     dans 
la  numismatique  de  la  Chine,   (sa  nu- 
mération    est    basée     sur    le    système 
décimal),    comme    en    témoignent   les 
fac-similé    ci-joints.     Le   lecteur    aura 
sous  les  yeux    le    point    de   départ,  le 
prétexte     probable    de    cette     erreur, 
(fig.  110.).  Les 
sapèques       les 
moins    ancien- 
ne s   sont   mar- 
quées    de      ce 
chiffre;     isolé, 
il    joue     assez 
bien,    pour  les 
non-initiés,     le 
rôle  d'une  faus- 
se   croix. 

De  grandes 
sai)è([ues,  va- 
lant dix  peti- 
tes, i)oi-tent  na- 
turellement ce 
dernier  chiffre 
en  vedette.  (1). 
(fig.    111.).^ 

Tiie  sa]iè- 
que  de  moyen- 
ne grandeur  et 
assez  frubte  est 


♦J.'j 


(■on 


F  la.    110. 


Fin.    111. 


(1)  Cf.  Coi)is  of  thc  proinit  <1y)i((x1ll  of  Clù)>((,  />>/  S.W.    lîushdl  "SI.  1).  Joinvaf  <>/  t/if 
N.  C.  D.  of  thc  Royal  Askd.  Soc.  18S0.  —  New  seiits.  N"   XV.  p.  11)5  d  .voy.  lig.  l-^ô. 


\) 


66 


CHOIX    ET    SWASTIKA. 


ainsi    figurée  dans   le  second  volume  du   King-che'fio.    (fig.  112.) 

Le  revers  d'une  autre  grande  sapèque 
(datant  de  1621)  olîre  encore  ce  chitïre 
10    cruciforme,    sans     aucun    autre    signe. 

(1).   (lig.    113.)- 

Joseph  Hager,  dans  un  travail  sur  les 
médailles  chinoises,  donne  le  dessin  d'une 
monnaie  (actuellement  à  Paris),  que  le 
P.  Amyot  faisait  remonter  aux  Tclieou^  soit 
à  plus  de  2.000  ans,  mais  qui  serait  du  pre- 
mier siècle  de  notre  ère.  Le  signe  de  la 
croix  latine,  valant  10,  y  occupe  une  place  des 


tôt 


Fit/.    112. 

plus  notoires.  (2) 


Fiç.     113. 

Au  lieu  de  copier  la  figure  de  son  ouvrage,  nous  jugeons 
préférable  de  puiser  directement  à  une  source  indigène  beaucoup 
plus  riche,  c.  à.  d.  au  King-che-so  même.  Le  second  volume  nous 
présente,  avec  de  courtes  légendes,  une  quinzaine  de  ces  figures, 


(1)  Ce  fac-similé  est  calqué  à  la  page  7  du  17*  kiuen  de  l'ouvrage  chinois 


lis» 


On  pouna  remarquer  dans  la  notice  explicative  l'expression  tano  che  ^  'V -> 
littéralement  "vaUnt  10".  5Ç  S  :^  ^>  :^  8!  îS  0.  5Ç  SC  X  ^s  ï  ^ 
fê    II    «   ^   +.  «■   W.  t   1=-    ;^   ^.  ffl    II    iî:,  BJ   fil     è   ^    H   B^B 

;è *i. -fô S 1  % ^  m ^< ^,m  R^^  j>  m  -m  n^^ m ^ 

B  ;fc  ^^  ^  P  «.  75  tS  ^  :^v  J.  fî  if  ».  a  JK:  w  «  ^n. 

wn  ^  mjn ^  m >h  ^ m.iii  ^  m  %  m  ^^.^^  ti^ 
m  t.  m. 

(2)  ""  Description  des  médailles  chinoises  du  Cabinet  impérial  de  France,  par  Joseph 
Hager.  Paris.  Imprim.  impériale,  1805". 


IV.     LITIIUWFC     ET    ASCKTfcS.  liT 

(sapèques    ou    moules),    \)ixvnù    lesquelles    il    ftous    est    loisible   de 
choisir. 


F 


E 


I      D 


Au  eommencenient  de  son  règne  (0  — 
22  i\]).  J.  C),  Tui-urpaleur  Wniui  Mninj  J 
^  fit  Tondre  une  série  de  monnaies  en 
cuivre  mélangé  d'étain  dont  voici  cinq 
spécimens    différents,   (fig.  114.). 

L'une  d'elles  (fig.  A.)  porte  sur  sa  face 
l'inscription  horizontale  J.  +  (Ja-che  «cin- 
quante», et,  en  ligne  verticale,  les  CATSiV- 
ières  ^^Ta-t'siiœn  «Grande  monnaie».  (1). 

La  lig.  B.  porte  les  caractères  0  (  =  ) 
-f-  Se-che  «quarante»  et  J|f  ^  Tclioanff- 
t'siuen  «Forte  monnaie». 

La  fig.  C.  ^  -f-  San-che  «trente»  et 
f}^  ^    Tchong-Vsiuen  «Moyenne  monnaie». 

La  fîg.  D.  ^  -f-  Eul-clie  «vingt»  et 
£jj|  ^   Yeou-f'siuen  «Médiocre  monnaie». 

Enfin  la  fig.  E.  porte  — -  -f-  l-clie  «dix» 
et  ^^  ^   yao-t'siuen  «Petite  monnaie». 

Une  pièce  encore  plus  réduite,  (fig.  F.) 
portant  les  caractères  J|[  —  Tclœ  i  «valant 
un»  et   >J^  ^   Siao-l'siuen,    servait    d'unité 


B 


Fig.     114. 

monétaire.  La  fig.  115  en  reproduit  la  forme  d'après  un  moule 
dont  le  dessin  se  trouve,  ainsi  que  celui  des  figures  précédentes, 
dans  le  2®  volume  du  King-che-so. 


(1)  Le  revers  de  cette  pièce  représente  le  soleil,  la  lune  et  les  sept  étoiles  de  lu 
constellation  boréale. 


G8 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


Fiff.    115. 


N'avions-nous  pas  rai- 
son d'écrire  que  la  croix 
latine,  (en  réalité  le  chil- 
IVe  X),  n'est  })oint  chose 
rare  dans  la  numismati- 
que chinoise?  Il  ne  sau- 
rait être  de  médaillicu' 
bien  pourvu  qui  ne  le  con- 
tienne plusieurs  lois.  En 
quelque  sorte,  la  Chine, 
comme  le  Portugal,  au- 
rait ses  «cruzades». 

Nous  retrouvons  ce  si- 
gne 10,  presque  aussi 
isolé,  dans  plus  d'un  fac- 
similé;  en  feuilletant  tel 
recueil  de  monnaies,  on 
découvre      même     qu'une 

croix  de  S.  André,  ayant  la  valeur  de  quatre 
unités,  surmonte  deux  caractères  mandchoux, 
au  revers  d'une  sapèque  de  moyen  module.  (1). 
(fig.  116.).  Croix  grecque,  croix  latine  et  croix 
de  S.  André  ornent  donc  bien  «les  monnaies  de 
la  Chine»  ;  mais  on  sait  en  quel  sens  cette  aiïîr- 
mation  est  exacte. 

Dans  une  promenade  à  travers  les  carac- 
tères chinois,  l'œil  se  trouve  souvent  sollicité 
à  reconnaître  de  pareilles  fam^ses  croix.  Peut-on 
les  désigner  autrement  dans  ces  trois  Koii- 
wen  ("^  '^)  (anciens  caractères  en  forme  d'hi- 
éroglyphes), insérés  par  le  P.  Amyot  à  la  fin 
du  Tome  I  des  Mémoires  concernant  les  Chinois? 

(fig.  117.)- 

A  ces  cons- 
tatations un 
peu      puériles 

de  ressemblances  par  à  peu  près, 
on  pourrait  joindre  la  forme  anti- 
que (fig.  118.)  et  la  forme  actuel- 
le "iJf ,  que  Dumoutier  compare  aux 
signes  égyptiens,  (fig.  119.).  Elle  Fiij.  118. 
paraît  former  le  ho-tree,  l'arbre 
de  Bouddha,  l'arbre  sacré,  qui  sert  de  vignette  à  l'ouvrage  de 
George  Moore.   (Cf.  supvk  p.  16). 


C>    ©     ^    ffl    "© 


Fig.     117. 


Fig.    116. 


f*) 


Ô 


9  ? 


Fig.     119 


(1)  La  croix  oblique  est  l'abi-égé  du  chiffre   E3   quatre. 


IV.     LITLIU^IK    i:r    ASCKTKS, 


(?.) 


m 

Des  vases  de  porcelaine  sont  uniquement  (l«'(or<'S  de 
pies  In  -^- ,  fou  jjig  ,  ovi  chooa  :J  ,  de  eouleur,  ju\la))Osés  et 
du  haut  en  bas,  parfois  en  relie!",  sur  le  ])lanc  de  l'émail 

Sur  le  pourtour  de  la  bobine  d'un  gland 
de  soie  très  allong'é,  trois  «rZ/eou  ^  »  s'(în- 
lèvent  vigoureusement  en  teinte  claire,  (iig. 
120.).  Dans  un  assortiment  de  passemen- 
terie ou  mercerie  indigène,  plusieurs  vari- 
antes de  galons  chinois,  vus  à  Nankin,  oCfrent 
ces  alternances  originales  :  (fig.   121,  122,  123.). 


m 


Ltl 

m 

/•/'/,    120. 


nuiiti- 
s«rrés 


i±i 
m 


Fin.     121. 


•M/* 


Fif/.     122. 

X   T   J_  T 

-L  T    J, 

T  -L   T  J.    T 

J-   T  JL 

T   i.    T  _L 

Fï 

^ 

Fy 

1 

Ft! 

T    -L.  T    -L 

nr  j.  T 

-L  T    ±    T  J- 

T   J.    T 

d-  T    J.  T 

Fig.     123. 


^Assez  fréquemment  le  py  est  le  motif  principal,  comme  dans 
telle  étotTe,  recouvrant  un  soulier  de  la  dernière  mode,  où  ce  si- 
gne ressort  et  résulte  en  blanc. 

Un  nieou-yeou-che  ^  ^ 
Ç  ,  pierre  sonore  admise  dans 
certains  orchestres  chinois,  af- 
fecte   la    forme    du    caractère 

m  ^.  (fig.  124.). 

Le  voici,  plus  fourni  et 
plus  décoré^  sculpté  en  relief 
au  pignon  d'un  mur  de  chaque 

côté    d'une      porte.       (fig.    125.).  Fia.     124.  Fia.    125. 


] 


70 


CHOIX    KT    SWASTIKA. 


Beaucoup  de  chandeliers  eu 
celaine,  se  rapprochent  de 
ce  galbe,  autant  que  le 
permet  la  destination  mê- 
me de  l'objet,  (fig.  12G). 
Ce  qui  explique  la  pré- 
dilection générale  pour 
cette  forme,  c'est  que  le 
sens  de  ce  caractère  HL 
est  se  réjouir.  Aucun  n'est 
plus  populaire  en  Chine. 
Un  jour  chaque  année,  à 
Nankin,  on  le  porte  en 
chaise  mandarinale,  escor- 
té de  toute  la  garnison 
militaire,  à  travers  toute 
la  ville,  de  yameii  en  y.i- 
men;  sorti  le  matin,  il  ne 
rentre  que  le  soir  et  sa 
promenade  est  l'occasion 
d'un  festival  de  premier 
ordre.  Or  des  lampes  de 
pagode,  ainsi  que  des  mil- 
liers d'ustensiles  profa- 
nes, le  montrent  sous  sa 
forme  ornementale  qui 
admet  de  nombreuses  mo- 
difications, (fig.  127,  128, 
129.). 


étain,  en  cuivre,  voire  même  en  por- 


Fig,     127. 


±=t 


Fig,    126. 


Fig.    128. 


i 


^^     gg     i- 


±±. 


M  n 


Fig.     129. 


Autour  du  thème  suivant,    (d'une   valeur   purement   symboli- 


IV.     LITURGIE    ET    ASCÈTES.  71 

que,    à    vrai-dire),    (fig.    130.    et    131.)    les     variations   abondent. 


Fiij.     1:^0.  Fiy.    131. 

Gravé  et  doré,  il  paraît  souvent  à  la  tcte  des  cercueils  chinois, 
(fig.  132.).  L'usage  est  d*y  faire  figurer  un  motif  décoratif,  per- 
sonnage, symbole,  ou  scène  pittoresque,  qui  atteint  parfois  un 
certain  degré  de  richesse.  Les  chrétiens  le  remplacent  habituelle- 
ment par  le  chiffre  de  N.S.  et  de  la  S.  Vierge,  et  modifient  légè- 
rement ces  caractères  ornemanisés,  pour  les  transformer  en  croix 
réelles,  si  ces  ornements  passent  pour  superstitieux. 

Le  spécimen  de  la  figure  133,  copié  aussi  chez  des  menui- 
siers de  Nankin,  montrera  que  cette  transformation  en  symbole 
chrétien  est  des  plus  aisées.  Nous  ne  donnons  que  la  partie  cen- 
trale de  l'ornementation,  souvent  assez  élégante,  sculptée  en  léger 
relief,  dorée  sur  fond  rouge,  plusieurs  détails  ressortant  en  or 
vert.   Ce  motif  ressenil)le    vaguement   aux    croix   de   consécration, 


Fin.    133. 


peintes  sur  les  piliers  de  certaines  églises  polychromées.  Parfois 
les  barres  transversales  et  verticales,  plus  nombreuses,  font  pen- 
ser à  une  déformation,  à  un  reste  des  linéaments  incompris  de 
notre  IIIS,  ou  Chrisme  symbolique.    D'autres   variantes  y  joignent 


7;>  CHOIX    i;i'    S\\  ASriKA. 

deux    crramls    py  ;    mais    un    mocIcUmU    in'iMupècho    d'en    fournir  le. 
dessin  conscionfiiMix. 

,1e  n'ai  quà  l)aisser  les  yeux 
pour  reneontnM-  le  earactère  choou 
^  ainsi  l)ro(lé  sur  le  velours  de 
mes  souliers  iiulii>'>nes.  (Qg.  13 'i.). 
.l'ai  sur  ma  lal)le  une  Feuille  im- 
}>rimée  en  rouu'e,  daprès  une  pier- 
re seulpice,  (jui  porte  en  titre  : 
((  Les  cent  manières  d'écrire  le  ca- 
ractère cheoii  ». 

L'enCa  lillage  ciiinois  s'y  est 
donné  libre  carrière  pour  pai'faire 
la  centaine;  ])lusieurs  de  ces  idéo- 
o-ranunes,    alTectant    une   disposition 


Fi(j.    134. 


Fi'>.     135. 


IV.    LITURGIE    ET    ASCETES. 


i:\ 


Fi'j,     136. 


symétrique,    pourraient   compter   pour   de  fausses   croix.    Le    sou- 
bassement en  pierres   de 
la    façade    du     Club    du 
Kiang-si,  [Kiangsi  hoel- 

koan  ÛC  W  #  SI),  i^ 
Nankin,  montre,  gravé 
en  relief,  cet  étrange  ar- 
ranorement  de  croix  et  de 
fy ,  au  milieu  d'une  or- 
nementation exubérante, 
(fig.  135.).  Dans  la  figu- 
re 136  prise  sur  une  po- 
tiche moderne,  nous 
avons  en  outre  un  ex- 
emple de  fï  5  fortuits 
peut-être,  dûs  à  un  croi- 
sement de  lignes.  Une 
base  d'autel  bouddhique, 
tout  récent,  de  la  petite 
pagode  nankinoise  de  Si- 
fang-se  W  1^  ^  i  nous 
fournit  ce  dessin  :  (fig. 
137.)  Au  même  endroit, 
j'ai  relevé  ce  tracé  moins 
simple  :  (fig.  138.). 

Je  pourrais  allonger 
encore  la  série  de  ces 
croix  travesties  ou  plutôt 
de  ces  signes  crucifor- 
mes. Le  profit  serait 
douteux.  Ainsi  dans  un 
assez  vaste  ensemble  de 
fenétrages  à  comparti- 
ments récemment  exécuté  à  l'intérieur  d'un  Guildhall,  [hoei- 
koan  ^  ^f ,  maison  de  ville,  club,  hôtel  d'une  corporation), 
de  Changhai,  la  croix  fortuite  ^  se  détache  plusieurs 
fois,  parfaitement  isolée  du  reste.  Toutefois,  il  n'existe 
là,  comme  dans  une  foule  de  cas,  qu'une  relation  purement 
graphique  et  matérielle,  avec  le  symbole  du  Chrislianisme. 
C'est  affaire  de  simple  coïncidence;  les  menuisiers  auraient 
certes  évité  cette  forme  s'ils  avaient  cru  qu'on  i)ouvait  y  soupçon- 
ner une  croix  véritable. 

Je  doute,  jusqu'à  preuve  du  contraire,  que  le  hasard  seul 
doive  intervenir  dans  une  autre  série  de  croix,  de  forme  non 
équivoque,  bien  certainement  voulue,  fondues  en  relief  sur  bon 
nombre  de  vases  liturgiques. 

Les  recueils  chinois,  à  défaut  des  collections  privées  et  publi- 

10 


Fig.     137. 


Fia.     138. 


7i  CROIX    ET    SWASTIKA. 

ques,  offrent  des  suites  de  ces  bronzes  et  vases  rituels  sufTisam- 
ment  classés  pour  guider  l'amateur  parmi  ces  mille  profils,  gal- 
bes et  formes,  si  typiques,  où  la  fantaisie  s'est  donné  carrière, 
évitant  presque  toujours  la  vulgarité.  Même  pris  à  part,  les 
motifs  d'ornementation  qui  les  couvrent  mériteraient  une  étude 
détaillée,  riche  en  surprises  pour  qui  oserait  l'entreprendre. 

Parmi  ces  motifs,  nous  ne  nous  attacherons  qu'aux  ornements 
cruciformes.  Le  P.  Cibot,  présentant  une  planche,  que  nous 
compléterons  en  recourant  aux  dessins  originaux,  écrivait  :  «Ces 
vases  sont  remarquables  par  les  croix  clairement  tracées  qu'on 
y  voit.  J'en  ai  trouvé  plusieurs  autres  de  cette  forme,  avec  des 
croix  dont  les  Chinois  ne  disent  rien;  cependant,  comme  ces  vases 
étaient  pour  les  sacrifices,  et  que  ce  sont  les  seuls  où  l'on  trouve 
des  croix,  il  n'est  pas  croyable  que  ce  soit  un  pur  hasard.  Com- 
me ils  n'ont  aucune  inscription,  je  ne  voudrais  pas  garantir  qu'ils 
fussent  aussi  anciens  que  le  dit  l'antiquaire  chinois;  (Dynastie 
des  Chang  1^  ,  1766-1122);  peut-être  ne  remontent-ils  que  jusqu'à 
Hnnx%,  (—206  +  221),  ou  même  au  T^ang  g.  (618-907).))  (1).  A 
la  page  64  nous  avons  parlé  d'un  vase  orné  de  croix  (fig.  108); 
ajoutons  que  sur  l'anse  on  remarque  ce  signe  ^jf,  si  fréquent  dans 
l'art  Scythe,  éginétique,  étrusque  ou  perse  primitif.  Les  figures 
139,  110,  141,  142  nous  fourniront  les  types  principaux  de  ces  va- 
ses rituels,  (nous  en  connaissons  une  trentaine  d'exemples),  où  la 
croix  occupe  une  place  tellement  honorable,  qu'on  serait  tenté  de 
la  comparer  avec  la  disposition  de  la  croix,  inscrite  aussi,  bien 
en  vue,  sur  le  pied  du  calice  de  la  Messe  catholique.  Elle  y  indi- 
que la  partie  que  le  Prêtre  célébrant  doit  garder  tournée  par 
devers  soi;  peut-être  la  croix  des  vases  chinois,  au  cas  où  elle 
est  unique,  remplissait-elle  une  fonction  analogue.  (2). 

Ces  objets  liturgiques,  ainsi  marqués  de  la  croix^  ont  dû 
exister  en  bien  grande  quantité,  et  être  d'un  usage  bien  commun, 
puisque  les  seuls  recueils  Lou-king-t^ou  aC  î^  H.  Kin-che-so 
^  Ç  ^,  et  Po-koU'Vou  tu  "É"  H  i^ous  en  conservent  vingt-six 
dessins  différents.   Sur  ces  dessins,  (c.  à.  d.  sur  la  face  antérieure 

(1)  Lettre  de  Pékin  sur  le  (ténie  de  la  langue  chinoise  par  un  Père  (le  P.  Cibot)  de  la 
C"  de  Jésus,  missionnaire  à  Pékin.  —  Bruxelles,  de  Boubers,  1773.  La  dernière  phrase 
de  la  citation  est  à  méditer  :  "peut-être  ne  remontent  ils  que  jusqu'à...  etc."  C'est  insinuer 
qu'ils  sont  probablement  postérieurs  à  l'ère  chrétienne. 

(2)  Le   v:ise   de   la   figure    139    est    accompagné     de    cette    légende    explicative  ; 

15  i«  :ft.  tJ-v  §5  £  -^  A  ^»  n  11  55.  Tf  r  ^.  ^  -t  -â-,  t:  - 

jf  H  ffi.$«  r  =?  0.  f  f\-^  ië  4.m  ^  w  >i>  f  Jrt  m  ¥. 

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IV.    LITURGIE    ET    ASCETES. 


Fig.     139. 


70 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


Fig.     140. 


IV.    LITURGIE    ET    ASCÈTES. 


Fig.     141. 


78 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


Fig.    142. 


IV.    LITURGIE    ET    ASCÈTES, 


70 


du  vase  regardant  le  public),  quatre  vases  portent  trois  croix 
Habituellement,  la  croix,  unique  ou  trois  fois  répétée,  se  voit 
vers  le  bas,  entre  ou  sur  deux  anneaux  encerclant  le  vase  au- 
dessous  de  ce  que  nous  appellerions  le  nœud  du  calice,  car  notre' 
calice  eucharistique  a  eu  cette  forme.  Toutefois,  une'  disposition 
contraire,  quoique  très  rare,  se  remarque  aussi.  (1).  (Cf.  fio    143  ) 


Fig.     143. 


(1)  Le  Po-lou-t'ou,    (ouvrage  en  1«  livres,    reiiforjnnnt    i-lus  dv    «KK)   gravures)  a 


80 


CHOIX    ET    8\VASTIKA. 


A  la  vue  de  plusieurs  des  croix  des  pages  précédentes,  le 
lecteur  a  pu  s'écrier  :  «Mais  ce  n'est  pas  là  notre  croix!  telle  et 
telle  est  un  ornement;  celle-là  est  fortuite;  celle-ci  n'en  est  que 
le  travestissement;  telle  autre  est  un  simple  décor  géométrique!» 
Est-il  bien  sûr,  })ourtant,  que  dans  iiitcun  cas  on  ne  peut  signa- 
ler, sans  témérité,  le  moindre  rapport  symbolique  ou  ornemeulal 
avec  notre  croix?...  Dans  l'impossibilité  où  nous  sommes  de 
trancher  cette  question,  assez  complexe,  et  qui  ne  sera  résolue, 
si  elle  doit  l'être  jamais,  que  pièces  en  main,  à  l'aide  de  longues 
recherches  archéologiques  et  ethnographiques,  contentons-nous 
de  mettre  sous  les  yeux  du  critique  quelques  données,  pouvant 
servir,  soit  à  mieux  poser  le  problème,  soit  à  en  préparer  la 
solution,  sauf  à  le  compliquer  provisoirement. 


îi  II. 


Parmi  les  traditions  qui  ont,  sur  ce  point,  le  plus  intrigué, 
sinon  dérouté  la  sagacité  des  historiens  ou  des  sinologues,  se 
})]ace  sans  contredit  au  premier  rang  celle  qui  a  trait  à  Tamo 
^  8  (I),  le  personnage  réel  ou  légendaire,  venu  jadis  du  Sud- 
Ouest  en  Chine  préchant  une  religion  étrangère. 

Au  dire  de  John  Kesson,  les  Annales  chinoises  témoignent 
que  «pendant  la  l''  année,  appelée  K'ai-yupn  ^  7C  (^n  719  apr. 
J.-C),  le  roi  de  Fou-lin  ou  Ta-t'sin  ^  ^  P'^y^i  tribut  à  l'em- 
j)ereur  Iliuen-tsong  '^  ^  et  lui  envoya  un  prêtre  d'une  grande 
vertu,  appelé  Tn-mou-tou^  (corruption  peut-être  du  nom  de 
Thomas),  très  savant  dans  les  sciences  mathématiques.»  (2). 

Naguère  encore,  le  voyageur  anglais  Colborne  Baber,  au 
retour  d'une  exploration  au  Se-t^clioan  pg  )\\  ,  consignait  les 
lignes  suivantes.  Outre  les  documents  nouveaux  qu'elles  appor- 
tent, elles  résument  une  grande  partie  de  ce  débat  d'histoire 
religieuse  :  «De  temps  en  temps  on  a  publié  de  vagues  rensei- 
gnements sur  une  secte  chinoise  qui  adore  une  divinité  appelée 
Tamo,  et  regarde  la  croix  comme  un  svmbole  reliorieux.  C'est 
cette  histoire  qui  a  conduit  les  missionnaires  catholiques    romains 


inspire  le  travail  "A  dissertation  on  the  ancient  Chinese  Vases  of  the  Shanfj  dynasty,  from 
1743  to  1496  li.C.  London  18.^1".  L'auteur,  P.P.  Thonis,  ne  fait  pas  même  allusion, 
senible-t-il,  à  ces  vases  lituels  à  croix,  bien  qu'il  reproduise  un  certain  nombre  des  figures 
originales,  regravées  par  un  chinois  pour  sa  publication. 

(1)  On  trouve  nussi  d  îis  les  ouvrages  bouddhiques  :  ^  H™  ,7|iijt  Ta-li-tuo,  ou 
encore  Tavnl-mo-iié   ft  M   ft  BP.   (  Kitel,  pag.  43  et  181). 

(2j  Tlic  Ciosd  and  the  Dra[:<jii,  London.  1854. 


IV.     LITURGIE    ET    ASCÈTES. 


81 


à  identifier  Tamo  avec  S.  Thomas,  et  à  accepter  comme  prouvée 
la  tradition  sur  la  visite  de  cet  Apôtre  en  Chine.  D'aulru  part,  le 
Tamo  du  bouddhisme  est,  si  je  ne  me  trompe,  un  i»atriarche 
bien  authenti(iue,  qui  vint  en  Chine  au  VP  Siècle.  11  était  donc 
vraiment  curieux 
de  découvrir  dans 
ce  temple  une  ima- 
ge sculptée  de  cet 
Apôtre,  du  Chris- 
tianisme ou  du 
bouddhisme,  le  re- 
produisant avec  des 
traits  hindous  bien 
caractérisés,  le  teint 
foncé,  surtout  avec 
une  croix  latine  sur 
la  poitrine.  Voici 
un  croquis  som- 
maire de  ce  sym- 
bole, qui  est  scul- 
pté en  relief  dans 
l'original  et  colorié  jr^f,^   144 

en  rouge,  (fig.  14i.) 

Les  images  de  Tamo  sont  nombreuses  dans  les  temples  du 
Su-tchuen,  et  il  est  presque  toujours, — je  pourrais,  je  crois, 
m'aventurer  à  dire  toujours,  —  représenté  avec  la  figure  noire, 
ou  très-brune.  Je  n'ai  jamais  entendu  parler  d'un  autre  cas  d'un 
portrait  de  Tamo  portant  une  croix».  (1). 

Nous  croyons  pourtant  qu'il  s'en  trouve,  car  l'auteur  a  raison 
d'énumérer  parmi  les  caractéristiques  de  cette  secte,  «qu'elle 
regarde  la  croix  comme  un  symbole  religieux».  Les  mission- 
naires du  Se-f'c/ioan  pourraient  sans  doute  en  fournir  la  prouve 
péremptoire.  Rappelons  que  le  pt  est  spécialement  le  symbole 
ou  emblème  de  Dharma.  (2). 

Dans  un  récent  voyage  au  même  mont  Omi,  le  Rd  Virgil 
C.  Hart  signale  aussi  «une  statue  de  Tamo,  le  dernier  des  Patri- 
arches indiens  qui  vinrent  en  Chine.  Il  est  prestement  troussé, 
avec  la  chevelure,  la  barbiche,  la  moustache    et  les  sourcils   tout 


(1)  Eoyal  Geogr.  Society.  { Sapplementary  papers;  Vol.  I.  part  I.)  Traveh  and 
Researckcs  in  Western  China.  By.  E.  Colborne  Baber.  —  London.  1882.  —  Bien  que  ce 
Tamo  ait  la  peau  noire  ou  foncée,  l'endroit  s'appelle  pourtant  Pé-foii-se  H  f^  "^.  "ïo 
sanctuaire  du  Bouddha  blanc."  Ce  nom  lui  vient  d'une  autre  particularité. 

(2)  On  a  dit  que  les  Vestales  portaient  à  leur  collier  "un  einb'ème  cruciforme, 
réminiscence  du  Fc  hindou."  Revue  d'Ethnographie.  Juillet     Ac-ùt  1885. 

M 


82  CROIX    ET    SWASTIKA. 

bleus».  (1).   Les  idoles  bouddhi(iues  à  cheveux  bleus  sont  partout 
des  plus  communes. 

Qu'était-ce  en  somme  que  ce  Tamo?  De  quelle  nation  était- 
il?  D'où  venait-il?  Où  a-t-il  existé?  Quel  est  le  fait  ou  le  mythe 
qui  a  donné  naissance  à  celle  légende?  Des  réponses  plus  ou 
moins  heureuses,  des  explications  plus  ou  moins  plausibles  ont 
été  fournies.  Une  des  plus  positives  et  des  moins  anciennes  est 
celle  de  M.  E.  II.  Parker,  qui  distingue  deux  Dharmii  ou  Tamo, 
puisqu'on  s'accorde  à  identifier  ces  deux  prononciations,  l'une 
indo-sanscrite,  l'aulre  chinoise  :  «Le  premier  apôln^  du  boud- 
dhisme en  Chine  est  DJuirma...  Il  était  fils  de  Hiang-yiih,  roi  de 
l'Inde  méridionale;  en  520  de  notre  ère,  il  vint  en  Chine  par  le 
Sud  et  la  voie  de  mer;  puis  il  s'attacha  à  un  temple  appelé 
Shao-ling^sse.  Il  ne  faut  pas  le  confondre  avec  un  autre  Dharvfia, 
un  peintre  qui  vint  par  terre  au  Se-t'choan  de  580  à  605».  (2). 
Ce  dernier  est-il  le  Tamo  de  Baber,  portant  la  croix  latine?  C'est 
peu  probable,  ou  bien  ce  peintre  était  en  même  temps  un  mis- 
sionnaire et  un  ascète,  cas  fréquent  alor?;^ 

Le  P.  Trigault,  dépourvu  des  ressources  de  l'érudition  mo- 
derne, faisait  déjà  ressortir  cette  coïncidence  :  quand  le  boud- 
dhisme pénétra  en  Chine,  en  l'an  65  de  notre  ère,  «Sainct  Bar- 
thélemi  Apostre  publioit  la  loy  Evangélique  en  l'Inde  supéri- 
eure;... mais  l'Apostre  Sainct  Thomas  espandoit  les  raisons 
Evangéliques  en  l'Inde  inférieure  vers  le  midi».  A  propos  des 
ressemblances  entre  les  cérémonies  bouddhiques  et  les  nôtres, 
il  ajoute  :  «En  récitant  leurs  prières,  les  bonzes  redisent  souvent 
un  certain  nom,  qu'eux-mêmes  confessent  ne  cognoistre  pas; 
iceluy  est  prononcé  comme  Tolome.  Ils  semblent  peut  estre  avoir 
voulu  honorer  leur  secte  par  l'autorité  de  l'Apostre  Bartholo- 
me».  (3).  II  est  difficile  que  ce  vocable  Tolomé  soit  le  même  que 
celui  d'Omi-to-fo,  ou  Amida-Bouddha  des  bonzes  de  nos  jours. 

On  jurerait  du  reste  que  leur  superstitieuse  ignorance  s'est 
ingéniée  à  embrouiller  l'écheveau  de  ces  traditions,  devenues 
incohérentes  ou  contradictoires,  si  l'on  s'en  tient,  pour  le  dé- 
brouiller, aux  représentations  graphiques,  même  avec  les  livres 
bouddhiques  sous  les  yeux.  Le  Musée  Guimet  est  assez  riche  en 
statues  de  Tamo,  et  le  conservateur,  M.  de  Milloué,  a  écrit  à 
leur  sujet  :  «En  65  de   notre    ère,    sous    le   règne   de    l'Empereur 


(1)  Western  China,  a  journey  to  the  great  buddhist  centre  of  Mount  Omei,  p.  205. 
Boston  1888.  Ailleurs,  le  voyageur  manifeste  son  étonncment  en  voyant  aux  environs  de 
T^chenO'tou,  ^  ^),  la  capitale  du  Se-tchoan,  des  croix  rouges  ou  blanches,  cousues  sur 
les  habits  des  enfants,  soit  par  devant,  soit  par  derrière. 

(2)  Journal  de  la  Soc.  Asiat.  de  Changhai,  Vol.  XXIV.  N»  3.  —  1889-1890. 

(3)  De  Riquebourg-Trigault.  I  p.  175.  —  Histoire  de  VExpédition  chrestienne  au 
royaume  de  la  Chine.  Traduction  de  l'ouvrage  du  P.  Nicolas  Trigault.   Lyon,  Cardon,  1616. 


IV.    LITURGIE    ET    ASCÈTES.  83 

Ming^ti,  le  missionnaire  bouddhiste  Dharma,  appelé  aussi  lioiihi' 
Dharma  et  Dharma  râja,  fonda  quelques  monastères  et  une  potite 
communauté  qui  vécut  modestement  sans  faire  beaucoup  de  pro- 
grès. Ce  Dharma,  en  chinois  Tâ-mo,  a  été  pris  un  moment  pour 
TApôtre  du  Christ,  S.  Thomas,  comme  lui  grand  faiseur  de 
miracles».  (1). 

Le  même  Guide  parle  d'une  statue  de  ce  Ta-mo,  représenté 
«la  barbe  courte  et  frisée,  un  pan  de  son  manteau  rejeté  sur  sa 
tête»,  (p.  71).  Une  autre  statue  de  bois  le  montre  «en  costume 
de  prêtre,  tenant  un  soulier  dans  sa  main  gauche»,  (p.  109). 
C'est  aussi  l'attitude  de  celle  que  l'auteur  décrit  ainsi  à  la  page 
178  :  «Belle  statue  de  bois  bronzé,  du  XIV®  siècle  :  le  prêtre 
Dharma  sortant  de  son  tombeau,  drapé  dans  son  linceul,  et  un 
soulier  à  la  main».  (2). 

Généralement  donc  on  admet  que  ce  Ta-mo,  est  le  28"  patri- 
arche, (ou  selon  une  autre  manière  de  compter,  le  l*""  des  six 
patriarches);  il  vint  trouver  à  Nankin  l'empereur  Ou-ti  |^  ^, 
fondateur  des  Liang  ^ ,  qu'il  éblouit  par  ses  doctrines  ascéti- 
ques et  ses  exploits  légendaires.  Pourtant  il  délaissa  Nankin, 
pour  se  rendre  à  Lo-yaiig  f:§  ^  au  royaume  de  Wei  |^.  L'an- 
niversaire de  sa  mort  se  fête  en  Chine  le  5®  de  la  10®  lune.  (3). 

Au  cours  d'un  «Dialogue  avec  un  philosophe  chinois  sur 
l'origine  du  monde»,  rapporté  par  du  Halde,  [Mémoires  concer- 
nant les  Chinois,  IIL  p.  54),  on  rencontre  quelques  mots  irrévé- 
rencieux de  ce  philosophe  lettré  contre  Ta-mo,  «ce  fainéant  con- 
templatif,... ce  personnage  si  vanté,  qui  est  venu  d'Occident  à  la 
Chine,  et  passa,  dit-on,  neuf  ans,  sur  la  montagne  Tsong,  dans 
une  contemplation  continuelle».  Que  deviendrait  le  monde,  se 
demande  le  philosophe,  si  Ta~mo  trouvait    beaucoup  d'imitateurs? 

Tout  naturellement  on  doit  pouvoir  signaler  des  traces  de 
ce  Tamo  dans  les  pays,  jadis  tributaires  de  la  Chine,  qui  lui  ont 
tant  emprunté  en  fait  de  coutumes,  de  littérature  et  d'usages 
superstitieux.  La  Corée  et  l'Annapi  lui  ont  peut-être  pris  celui- 
là.  D'après  M.  de  Milloué,  (p.  137)  la  secte  Zen-siou,  sorte  de 
bouddhisme  chinois  introduite  au  Japon  par  le  bonze  Do-guen 
«prétend  avoir  conservé  intacts  les  principes  de  son  fondateur 
en  Chine,  le  missionnaire  Ta-mo  [Bodhi-Dharma  ou  Dharma- 
râja))).  Nous  ne  savons   si   les    statues   du   Musée   Guimet   et  les 


(1)  Petit  guide  illustré  du  Musée  Guimet.   p.  65. 

(2)  Cf.  pp.  160,  241,  2.38,  etc.,  ouvrages  de  bronze,  de  bois  ou  de  faïence, 

(3)  Cf.  Edkins,  Chinese  buddhism,  London,  1880.  p.  92.  Lauteur  y  explique  la 
raison  de  la  sandale,  caractéristique  de  certaines  statues  de  Ta-mo  dans  les  pagodes 
actuelles.  Elle  a  trait  à  une  particularité  de  sa  vie  apocryphe.  Bretschneider,  (  Afetiiceval 
ResearchesJ,  traite  un  peu  légèrement  l'opinion  des  missionnaires  catholiques,  qui 
soupçonnaient  dans  le  mjijhe  de  Ta-mo  un  vestige  de  l'Apostolat  de  S.  Thomas.  —  Cf. 
Gaubil,  Astronomie  Chinoise,  p.  56. 


8'l  CnOIX    ET    SWASTIKA. 

types  conserves  au  Royaume  du    Soleil   Levant,    en    Corée    et   en 
Annam,  le  figurent  avec  la  croix  latine,  la  croix  grecque  ou  le  f^. 

Aux  Indes,  il  semble  que  sa  caractéristique  soit  autre,  à 
moins  que,  comme  on  l'a  soutenu  plusieurs  fois,  le  py  ne  soit 
que  le  symbole  réduit  de  la  roue  de  la  loi,  la  tchahra  hindoue, 
qui  est  toujours,  dit  Fergusson,  «  un  objet  de  culte  ou  au  moins 
de  bénédiction.  On  le  trouve  toujours  honoré  et  généralement 
placé  au-dessus  des  autres  emblèmes.  Je  serais  porté  à  dire  que 
c'est  le  symbole  de  Dhcirma».    (1).    Cette      ,1.  »  1 

interprétation  rendrait  moins  singulier  le     "^K"         'o^         'M\ 
changement  ou  l'équivalence  de  la  roue,  ^^ 

du  ?t.  de  la  +  (fig.  145)  et  enfin  la  pré-  ^^'  ^^^' 

sence  de   la  f  au   cou   de    Ta-mo   au   Se-f/chonn.    Ces    étapes   de 
la  roue  à  la  croix  latine  f  seraient  plus  clairement  marquées. 

Si  la  tchahra,  ou  «roue  de  la  loi»,  symbole  de  la  tradition 
bouddhique,  du  Dharma  hindou,  [Dhama,  en  pâli,  d'après  Eitel, 
et  Tamo  en  chinois),  a  pour  signe  algébrique  le  PH ,  il  est  moins 
surprenant  de  rencontrer  la  croix,  même  latine  -J-,  sur  la  poitrine 
du  Tn-mo  chinois.  (2).  Dharma  est  aussi  un  des  personnages  de 
la  triade  bouddhique. 

Pauthier,  ou  plutôt  Bazin,  suggère  une  interprétation  assez 
piquante  et  l'appuie  de  détails  historiques  plus  précis;  resterait 
pourtant  à  savoir  si  nous  n'avons  pas  affaire  ici  à  un  troisième 
personnage,  différent  de  Ta-mo  l'Apôtre,  et  de  Dharma  le  peintre. 
Les  Annales  ou  les  traditions  locales  de  la  Chine,  (où  l'on  con- 
dense souvent  ainsi  plusieurs  personnages  en  un  seul),  mention- 
nent un  peu  partout  des  ascètes  ou  ermites  comme  celui  dont 
il  s'agit  dans  le  passage  suivant  :  «  Au  nombre  des  passagers 
célèbres  du  N{ian-k''ing-fou  ^  ^  jj^  on  cite  le  prêtre  ou  bonze 
Thsân,  (le  brillant),  qui  vint  de  Ta-mo  (Damas?  demande  l'au- 
teur), dans  le  Royaume  du  Milieu,  sons  le  règne  de  Youen-Thsoung 
de  la  Dynastie  des  Thang  (de  713  à  756  de  notre  ère).  Ce  re- 
ligieux de  Damas,  n'avait,  selon  la  tradition  que  ses  vêtements 
de  religieux  et  un  vase  pour  recevoir  sa  nourriture.  Ce  fut  à 
San-thsou  que  Thsân  arriva  pour  communiquer  et  propager  sa 
doctrine,  et  il  expliqua  cette  doctrine,  cette  loi  ( fà),  dans  une 
vallée  déserte  de  la  montagne  Houan  (canton  N.O.  de  Tsien- 
chan).   Il  finit  ses  jours  et  fut  enterré  au  sein  d'un  monastère  situé 

(1)  Fergusson,  Handhook  of  Architecture,  p.  157.  En  réalité  "tourner  la  roue  de  la 
loi,  Dharma  Tchakra,  c.  à.  d.,  propager  le  bouddhisme",  est  une  expression  figurée  qui  a 
son  pendant  en  celle-ci  :  "  prêcher  la  Croix,  la  religion  chrétienne  ". 

(2)  Nous  avons  donné  plus  haut,  d'après  les  dessins  de  George  Moore,  les  signes 
caractéristiques  en  question.  Voir,  page  212  de  son  ouvrage  The  lost  trihes,  ce  qu'il  dit  de 
cette  "roue  bouddhique".  Il  renvoie  lui-même  à  divers  passages  de  la  Bible,  faisant 
remarquer  que  Sakyamouni,  né  vers  623,  peut  avoir  connu  Ezéchiel,  ou  ses  prophéties, 
dont  tant  de  détails  semblent  reproduits  par  le  Bouddhisme. 


IV.    LITUUGIE    ET    ASCÈTES.  8.*» 

dans  une  vallée  de  la  montagne  susnommée.  L'empereur  Youen^ 
thsoung,  des  Tluing,  lui  conféra  le  titre  honorifique  posthume  de 
«maitre  de  la  contemplation  spirituelle  et  miroir  de  la  sagesse». 
Ce  religieux  dont  il  est  ici  question  fut  vraisemblablement  un  des 
nestoriens  de  Syrie  qui  se  rendirent  en  Chine  i)our  y  prêcher 
le  christianisme  au  VII®  et  VHP  siècle  de  notre  ère  et  dont  le 
Monument  de  S i-ng an-fou,  érigé  en  781,  porte  témoignage».  (1). 

M.  Dabry  de  Thiersant  cite  un  ouvrage  chinois,  le  Kien-yu- 
tou  qui  parle  d'un  «petit  état»  nommé  Tii-mo-s:(\  (Damas,)»  en- 
clavé dans  le  Ta-t><in-kouo^  et  «d'où  sont  venus  les  étrangers  qui 
ont  apporté  en  Chine  la  religion  lumineuse)).  (2).  L'auteur  fran- 
çais fait  encore  cette  remarque,  (p.  33)  :  «Le  bouddhisme  porte 
en  Chine  le  nom  de  Fo-hiao,  religion  de  Fo,  ou  Tnmo-hino.  re- 
ligion de  Tamo.  Quelques  personnes  ont  cru  que  ces  dernières 
expressions  s'appliquaient  à  la  religion  de  S.  Thomas.  C'est  une 
erreur.  Tamo  est  le  nom  chinois  donné  à  Bodhi-Dharma,  etc., 
venu  en  Chine  en  495».  (3). 

L'histoire  démêlera  peut-être  l'inextricable  imbroglio  des 
traditions  contradictoires  qui  gravitent  autour  de  ces  noms.  On 
peut  afïîrmer,  en  attendant,  que  la  légende,  ou,  si  l'on  veut, 
l'histoire  semi-légendaire  de  Tamo  compte  parmi  les  plus  répandues 
et  les  plus  populaires  de  l'Extrême-Orient.  Nous  souhaitons  vive- 
ment que  l'on  continue  à  collationner  les  textes  indigènes,  à 
signaler  les  indications  du  folk-lore  local,  et  surtout  les  monu- 
ments archéologiques,  où  les  traces  de  ce  personnage  restent  les 
plus  visibles. 

La  cinquième  des  «douze  grottes,  Che  eul  long  -f-  Zl  }lo|  >* 
que  l'on  visite  à  Koan-yn-men ,  l'une  des  portes  de  la  «grande 
enceinte»  de  Nankin,  est  dédiée  à  Ta-mo,  «saint  bouddhiste,  dit 
un  des  bonzes  gardiens  de  ces  grottes,  venu  en  Chine  de  l'Occi- 
dent, sous  Ou'ti,  des  Liang,  vers  502,  et  qui  prêcha  et  voyagea 
dans  beaucoup  de  pays».  Une  correspondance  du  Nortli  China 
Daily-News  (17  av.  1890),  décrit  ainsi  cet  endroit  :  «La  grotte  de 
Ta-mo  porte  le  N"*  5,  et  se  trouve  en  haut  d'un  escalier  que  l'on 
atteint  par  un  sinueux  et  étroit  sentier.  C'est  une  petite  anfrac- 
tuosité  dans  le  roc,  laquelle  n'a  rien  de  remarquable  ni  d'attachant. 
La  caverne  est  juste  assez  large  pour  abriter  deux  bonzes  boud- 
dhistes, un  chien  et  une  demi-douzaine  d'images.   L'idole,  Ta-mo, 


(1)  Chine  moderne,  de  Pauthier  ;  2«  partie  r«r  Bazin.  —  Paris,  Ditlot,  1853.  p.  81. 
L'auteur  renvoie  au  Ta-t'sing-i-t*onp-tche,  K.  56,  f°  44,  verso.  —  Ihm  à  la  OiotrraphU 
spéciale  du  Chensi,  en  60  vol.  chinois.  K.  77,  f"*  26. 

(2)  Dabry  de  Thiersant.  —  Le  Catholicisme  en  Chine  an  VHP  Sitde.  Paiis.  — p.  24. 

(3)  D'îi^près  Eitel,  Bodhidharma  est  le  1"  patriarche  pour  les  Chinois,  (le  28'  pour 
leslndous).  Ils  le  nomment  ^  j^  I^C  SP-  Fils  d'un  roi  de  llnde  du  Sud,  il  s'appela 
d'abord  Bôdhitara  et  vint  en  Chine  en  520,  apportant  le  patra  ou  palmier,  horasnts 
flahelliformis. 


86 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


occupe  le  centre,  et  une  représentation  plus  grande  de  la  même 
divinité  se  dresse  dans  un  des  angles.  Un  «bouddha  riant»,  le 
belliqueux  déva  Wei-to,  et  la  déesse  de  miséricorde,  (c'est  un 
des  noms  de  Koan-yn)^  sont  les  autres  idoles.  Tamo  est  repré- 
senté sous  sa  forme  habituelle,  sévère  et  laide.  Rien  ne  le  dis- 
tingue d'une  centaine  d'autres    idoles.    L'autel    porte    l'inscription 

symétrique:    g  ft  Êî  S  ^Ë  S  ^  ±  A  ;   g  tt  g  j^  fT  #  W  ^'«  >>• 

Je  puis  témoigner  de  l'exactitude  de  cette  description.  Dans 
une  des  plus  vastes  de  ces  grottes,  (creusées  jadis  dans  les  con- 
glomérats rocheux  d'une  falaise  haute  de  60  mètres  par  le  Yang- 
tse-kiang,  qui  les  baigne  encore  de  ses  grandes  eaux),  on  a  dis- 
posé une  pagode  de  style  banal,  dont  les  pieds  trempent  dans 
une  mare  limpide  formée  par  les  suintements  du  roc,  perforé  de 
couloirs  très  pittoresques.  A  l'entrée  on  a  reproduit  en  léger 
relief  et  en  grandeur  naturelle  la  gracieuse  image  à  large  auréole 
de  la  déesse  Koan-ijn  g|  -^  ,  d'après  le  dessin  du  fameux  Ou 
Tao-tse.   C'est  une  œuvre  de  haut  style.  (1). 

A  quelques  pas  de  là,  dans  la  paroi  même  de  la  falaise,  on 
a  gravé  le  caractère  ^  haut  de  plus  de  trois  mètres.  Au  dire  des 
bonzes,  l'empereur  K'ien-long  l'aurait  tracé  d'un  seul  coup  de 
pinceau,    (fig.    146.).     En    regard     (fig.   147.)    nous    lui   opposons 


Fig.    146. 


Fig.    147. 


(1)  Une  pagode  de  la  ville  de    Nankin   appelée    Ouo-fou-se   ^  ^  ^,    se  vante 
aussi  de  posséder  une  Koan-yn,  œuvre  originale  de  ce  Ou   Tao-tse  ^^  Js  ^,    célèbre 


IV.    LITURGIE    ET    ASCÈTES.  87 

l'esquisse  réduite  d'un  autre  chpou  nankinois,  incisé  sur  une  dalle 
et  mesurant  80  cent,  sur  1™  25.  C'est  le  chef-d'œuvre  callii^Taphi- 
que  d'un  haut  mandarin  de  nos  jours,  devenu  Amiral  du  Yanq- 
if^e-kifing,  et  nommé  Wang,  qui  l'aurait  aussi  enlevé  sans  retou- 
ches, d'un  seul  trait.  Plus  admiré  qu'un  tal)lcau  de  g-rand  maître, 
cet  idéogramme  est  journellement  visité  et  estamj)é  dans  le  lieu 
de  divertissement  appelé  Mo-tch'eou-hou  ^  f^  jj^j  le  «Lac  de 
Sans-Souci»,  à  l'Ouest  de  Nankin. 

Pour  qui  connaît  ou  soupçonne  l'état  réel  et  comi)lexe  du  boud- 
dhisme, du  taoïsme  et  du  confucianisme  en  Chine,  ces  trans- 
formations de  traditions  anciennes,  ces  emprunts  déguisés  aux 
mythes  primitifs  des  sectes  voisines,  cet  amalgame  des  prati- 
ques les  plus  diverses,  cette  évolution  sans  terme  de  croyances 
sans  fondement,  cet  apport  d'observances  vaines  et  de  symboles 
inexplicables,  tout  cet  ensemble  de  conditions  qui  font  que,  si 
la  vérité  religieuse  se  développe  en  raison  et  progresse  en  clarté, 
les  fausses  religions  dégénèrent  et  accumulent  des  ténèbres  cha- 
que jour  plus  épaisses,  tout  cela,  dis-je,  rend  les  investigations 
plus  ardues,  moins  assurées,  moins  fructueuses,  sans  leur  rien 
enlever,  ni  de  leur  intérêt,  ni  de  leur  utilité. 

Voyez,  par  exemple,  ce  qu'est  devenu  pour  nos  chercheurs 
et  interprêtes  de  religions  comparées,  ce  que  j'appellerais  le 
«thème  Jisô,  »  au  Japon. 

Cette  étude  n'est  pas  indifférente  à  celle  que  nous  essayons 
sur  le  rtj  et  la  croix  en  Chine,  puisqu'on  a  voulu  y  voir  le  souve- 
nir altéré  de  Jésus,  le  «sauveur,»  titre  vénérable,  lié  désormais 
à  la  -|-  instrument  de  salut. 

Le  Musée  Guimet  possède  deux  statues  de  bronze  de  Jisô, 
œuvres  du  XVIIP  Siècle.  L'une  est  ainsi  cataloguée:  «Jisô, 
tenant  le  bâton  à  sistre,  debout  sur  un  lotus  décoré  d'un  swastika.a 
[Pptit  Guide  illustré,  p.  177.)  —  Une  autre  grande  statue  de  bronze 
de  la  même  date,  consacrée  en  1723,  nous  est  présentée  par  le 
même  Guide  (p.  171.)  comme  «le  Bodhisatva  Jisô,  sauveur  des 
âmes,  debout  sur  le  lotus,  tenant  le  bâton  à  sistre  et  la  boule 
précieuse.»  Ailleurs,  on  le  voit  «assis  et  méditant,  la  tète  ap- 
puyée sur  sa  main  droite,»  ou  bien  «la  tête  ceinte  d'une  gloire 
ronde,  ornée  de  fleurs  de  lotus»  (p.  182.);  et  partout  il  tient  «le 
bâton  à  sistre  et  la  boule.»  Précédemment,  (p.  161),  le  Guide 
nous  a  averti  que  «c'est  un  ancien  prêtre,  qui  s'est,   dit-on,  réin- 


3f>us  le  nom  de  Godoshi  au  Japon.  Cette  pagoile  sinico-thibétaine,  renferme,  comme  celle 
des  environs  de  Pékin,  un  "bouddha  couché  ',  sorte  de  mannequin  richement  hubillé, 
reposant  sur  une  espèce  de  divan  son)ptueux,  dans  une  vitrine  oblongue  ;  telles  ces  figures 
de  martyrs  en  cire  que  l'on  voit  dans  une  châsse,  sous  certains  autels,  disposés  selon  la 
mode  italienne.  Cette  pagode,  une  de  celles  où  ont  lieu  les  ordinations  bouddhiques,  alors 
que  se  pratiquent  les  brûlures  rituelles  sur  le  crâne  r.asé  dos  bonzes,  possèile,  avec  divers 
autres  trésoi's,  une  bil)liothèque  thibétaine,  don  impérial. 


88 


CHOIX    ET    SWASTIKA. 


carne  plusieurs  fois.  Il  aurait  vécu  dans  plusieurs  mondes,  et 
notamment  en  Occident.»  C'est  une  des  idoles  les  mieux  connues 
au  Japon,  puisque  le  Musée  Guimet  exhibe  encore  dans  une  autre 
salle  «six  statuettes  en  bois,  du  XIV  Siècle,  représentant  les  six 
principales  formes  du  dieu  J/.sô.  »      (p.   180). 

Du  reste,  M.  Guimet  nous  a  résumé  lui-même  la  biographie 
légendaire  du  héros  en  question:  «quant  à  Jisô,  c'était  un  des 
bienheureux  Bouddhas;  mais  il  abandonna  son  état  divin,  pour 
descendre  sur  les  mondes  inférieurs.  Il  a  ainsi  visité  six  mondes 
particuliers,  où  les  bouddhas  étaient  méconnus.  Ce  dieu,  dont  le 
nom  ressemble  à  Jésus,  est  venu  sur  notre  terre,  s'est  incarné 
dans  le  corps  d'un  prêtre  bienfaisant,  qui  guérissait  les  malades 
et  sauvait  les  âmes.  Sa  grande  préoccupation  est  de  tirer  de 
l'enfer  les  petits  enfants  condamnés  pour  des  fautes  commises 
dans  les  existences  antérieures  ;  il  veut  les  affranchir  des  péchés 
originels,  et  c'est  surtout  pour  cela  qu'il  a  quitté  le  ciel  ; ...  il  tient 
dans  une  de  ses  mains  la  boule  de  pierre  précieuse,  et  dans  l'au- 
tre le  sistre  à  anneau, sorte  de  caducée  qui  lui  sert  à  conduire 
les  âmes  ».    (1). 

Quoi  qu'il  en  soit  des  traditions  religieuses,  indigènes  et 
exotiques,  qui  ont  donné  lieu  à  ces  légendes  réelles  ou  supposées, 
on  devinera  aisément  dans  ces  lignes  une  parodie  criminelle,  à 
peine  déguisée,  des  miracles  de  N.S.,  de  l'œuvre  de  la  S.  Enfance, 
du  dogme  du  péché  originel,  parodie  gâtée  encore  par  l'intention 
peu  généreuse  de  ridiculiser  certaines  images  catholiques.  Quant 
à  définir,  dans  ces  rapprochements  sacrilèges,  la  part  de  respon- 
sabilité du  bouddhisme  japonais,  et  celle  de  l'ignorance  ou  de  la 
passion  antireligieuse  du  voyageur  d'Occident,  c'est  une  tâche 
oiseuse  et  répugnante  à  la  fois.  «Malheur,  a  dit  un  incrédule,  à 
qui  tourne  en  dérision  ce  qui  peut  sauver  une  âme  !  »  En  se 
bornant  à  classer  ses  collections  ethnographiques,  M.  Guimet  eût 
plus  sûrement  travaillé  pour  sa  gloire.  Si  nous  nous  occupions 
de  son  livre,  nous  aurions  à  relever  aussi,  parmi  nombre  de 
bévues,  l'aberration  sectaire  qui  l'aveugle  au  point  de  lui  faire 
risquer  un  inepte  blasphème  au  sujet  «du  sacré  cœur  de  Bouddha!» 
Il  est  vrai  que  n'osant  en  prendre  tout  l'odieux,  il  l'attribue  à 
l'invraisemblable  malignité  d'un  bonze  japonais.  Pendant  ce 
temps,  les  grotesques  singeries  du  culte  bouddhique  à  Paris  font 
sourire  ici  les  moins  croyants  des  catholiques,  avec  les  plus  ratio- 
nalistes des  protestants,  mieux  au  fait  de  la  réalité  des  choses  en 
Extrême-Orient.  Et  la  presse  locale  s'amuse  des  naïfs  occiden- 
taux, assez  jobards  pour  admirer  des  élucubrations  envers  les- 
quelles les  bonzes  ne  cachent  pas  leur  mépris. 

Quant  à  l'action  moralisatrice  du  bouddhisme,  un  récent 
travail  de  M.  l'abbé  Desgodins  démontre  que,  si  ce  culte  ne  verse 


(1)  Em.  Guiiuet,  Promcnadts  japonaises,  —  Paris,  Charpentier,  1883,  p.  88. 


IV.    LITUIIGII-:    HT    ASf:KTi:S.  80 

pas  partout,  comme  au  Tibot,  dans  Ifs  faii^^'-os  do  lOhscriiilé  ou 
les  tur|)itudes  d'un  naturalisme  tellement  ahjecl  que  l'énoneé  n'en 
est  tolérable  que  grâce  à  l'impudeur  du  latin,  il  demeure  désor- 
mais sans  influence  aucune  pour  le  relèvement  moral  des  poi)u!a- 
tions  asiatiques.  (1). 


§  III 


A  côté  de  Tamo  et  de  Jisô,  le  mythe  semi-historique  de 
Tchang  Tao-ling  a  eU  également  le  privilège  de  piquer  la  curiosité 
de  ceux  qui  se  sont  laissé  entraîner  à  recueillir  les  restes,  même 
défigurés,  des  usages  et  des  dogmes  chrétiens  en  Chine.  Nous 
ne  prétendons  pas  que  chacun  de  ces  traits,  presque  efîacés, 
surchargés,  faussés  peut-être,  de  l'image  primitive,  ait  une  éîrale 
valeur  pour  en  reconstituer  les  contours  exacts  et  la  vraie  plnsio- 
nomie;  mais  là  où  le  temps,  aidé  de  la  malice  ou  de  la  folie  des 
hommes,  a  fait  table  rase,  ou  à-peu-près,  du  plan  original,  les 
moindres  indices  ont  leur  prix,  ne  fûl-ce  qu'à  titre  hypothétique; 
ils  servent  de  jalons  indicateurs  dans  la  recherche  de  la  pensée 
première,  de  la  tradition  des  anciens  âges.  Puis,  il  ne  faut  pas 
oublier  qu'un  trait,  insignifiant  en  soi,  peut  acquérir  une  impor- 
tance majeure,  dès  qu'il  sera  rapproché  d'un  autre  trait,  aussi 
incompréhensible  que  lui,  tant  qu'ils  étaient  restés  isolés.  Ce 
sont  des  matériaux  épars,  jadis  mis  en  œuvre  sur  un  plan  ra- 
tionnel bien  défini,  mais  dispersés  de  nouveau;  la  critique  essaie 
de  les  restituer  dans  leur  ordre  voulu  et  significatif,  sans  se 
laisser  décourager  ni  par  les  lacunes,  ni  par  les  méprises,  ni  par 
les  incertitudes  elles-mêmes  de  l'interprétation.  Chaque  jour 
Térudit  recompose  ainsi  des  inscriptions  jugées  longtemi)S  illisi- 
bles, des  monuments  disparus,  des  mosaïques  disloquées  et  en 
miettes.  C'est  à  ces  titres  aussi  que  nous  résumerons  ce  que  les 
Chinois  racontent  de  Tchang  Tao-ling  5i  ?Ë  \^M  et  de  ses  succes- 
seurs. On  jugera,  après  lecture  de  ces  détails,  s'il  est  improbable 
que  le  souvenir  du  Christianisme,  et  même  le  culte  de  la  croix, 
aient  laissé  des  vestiges  en  Chine. 

Encore  actuellement,  le  Taoïsme,  qu'on  a  défini  le  bouddhis- 
me habillé  à  la  chinoise,  a  pour  chef  spirituel  un  des  descendants 
de  Tchang  Tao-ling,  premier  pontife  souverain  des  taoïstes,  et 
petit-fils  à  la  huitième  génération  de  Tchang  Liaiig  Jg  ^,  con- 
seiller du  fondateur  de  la  dynastie  des  Ilau.    Ce   chef  marche  de 


(1)  Cf.  Revue  des  Reliions,    1893  —  page  206. 

12 


00  CHOIX    ET    SWASTIKA. 

pair  à-pou-près  avec  le  Yp}i-chenc}-}ioi}o  ffif  ^  2*  '  ^^  rrjclon  ofTi- 
ciel  do  Confiicius,  et  les  bon/es  de  la  secte  lui  paient  un  tribuf, 
plus  ou  moins  consenti,  en  diverses  Provinces.  (1). 

Voici  les  traits  les  plus  niar([uants  de  la  vie  de  Tchang  Tao- 
ling.  Nons  laisserons  le  lecteur  l'aire  les  rapi)rochemcnts  et  nous 
n'indiquerons  les  allusions  possibles  que  par  quelques  mots  entre 
parenthèse. 

A  la  naissance  de  ce  futur  bienfaiteur  des  hommes,  l'an  34 
de  notre  ère,  un  météore  lumineux  traverse  le  ciel  obscur,  comme 
une  flèche  de  feu,  et  vient  mourir  à  la  porte  de  sa  maison;  (étoile 
des  mages).  Agé  de  sejit  ans,  il  lit,  relit,  médite  et  commente 
le  Tno-te-kiufi  3^  f^^  |f^  de  Lao-Uc,  le  Sahya-mouni  du  Taoïsme  : 
(Jésus  au  Temple).  Il  parlait  souvent  d'une  tortue,  morte  il  y  a 
3.000  ans,  et  que  le  roi  de  T^chou  avait  fait  mettre  dans  une  boîte 
entourée  d'étolïes  précieuses,  puis  placer  dans  la  grande  salle  du 
temple;  (le  tabernacle,  ou  l'arche,  sa  figure).  Il  aimait  à  gravir 
les  montagnes,  à  contempler  de  là  le  spectacle  de  la  nature  et  à 
y  instruire  ses  disciples;  (c'est  le  jeûne  des  40  jours  au  désert, 
le  sermon  sur  la  montagne,  etc.,).  Ayant  inventé  une  drogue 
d'immortalité,  il  l'avale,  et  passe  subitement,  de  l'âgée  de  soixante 
ans,  à  l'âge  d'un  jeune  homme,  fort  et  bien  fait;  (la  Résurrection). 
(2)  «Le  maître,  dit  M.  Imbault-IIuart,  voulut  gouverner  ceux  qui 
faisaient  profession  de  sa  doctrine  à  l'aide  de  la  honte  y).  L'emploi 
des  châtiments  corporels  lui  répugnait  ;  il  préférait  en  appeler 
à  la  conscience  et  à  Ihonneur  naturel  de  l'homme.  11  fit  donc 
un  règlement  spécial,  ordonnant  à  ceux  qui  tombaient  malades, 
de  mettre  par  écrit  tous  les  crimes,  toutes  les  fautes  dont  ils 
s'étaient  rendus  coupables,  depuis  qu'ils  étaient  au  monde,  puis  de 
jeter  cet  écrit  dans  l'eau  «  comme  pour  faire  alliance  avec  les 
génies  »  ;  par  là,  les  malades  prenaient  l'engagement  de  ne  plus 
retomber  dans  les  mêmes  péchés,  et  consentaient  à  ce  que  la 
mort  fût  leur  châtiment,  s'ils  violaient  leur  parole.  «  Quand  ce 
règlement  parut,  tous  avouèrent  aussitôt  leurs  fautes:    d'un  côté. 


(1)  Nous  empruntons  ce  qui  suit  presque  entièrement  à  l'ouvrage  de  M.  le  Consul 
Imbault-Huart  :  "2/a  légende  du  premier  pape  des  Taoistes^\  —  Extrait  du  Journal 
asiatique.  P;iris.  1885.  —  Nous  y  avons  lu  avec  surprise  (p.  5.)  :  "Le  Tsi-chô-tsuan-tcheng , 
sur  les  génies  et  démons  et  l'absurdité  des  fables  qu'on  rapporte  sur  leur  compte,  par  un 
Père  chinois  catholique,  nommé  Pierre  Houang  Fei-tien  (1879).  On  y  trouve  presque 
tous  les  textes  relatifs  à  toutes  les  divinités,  mais  quelquefois  écourtés  pour  les  besoins 
de  la  cause".  Nous  voudrions  croire  à  quelque  erreur  ou  gaucherie  de  rédaction;  mieux 
renseigné,  INI'  Imbault-Huart  hésiterait  à  maintenir  sa  remarque  désobligeante,  peut-être 
involontaire.  —  Sur  l'organisation  du  Taoïsme,  cf.  Mercury  de  Changhai,  29  Août,  1892. 

(2)  Ces  travestissements  sont  encore  dans  la  manière  chinoise.  Comparez  ce  que  les 
pamphlets  anti-européens  de  1891  disent  de  la  religion  chrétienne,  et  voyez  comment  ils 
exposent  nos  croyances,  d'après  nos  propres  livres  de  doctrine,  incompris,  ou  dénaturés  ù 
dessein. 


i 


IV.    LITUUGIE    KT    ASCKTES.  01 

ils  obtinrent  la  guérison  de  leurs  souffrances  ;  de  1  autre,  ils 
furent  maintenus  désormais  dans  le  droit  chemin  par  la  })<'nséc  et 
la  crainte  de  l'humiliation.  Ils  n'osèrent  plus  commettre  le» 
mêmes  fautes  que  ])ar  le  passé  et  changèrent  de  conduite  en  pour 
du  Ciel  et  de  la  Terre.  Les  criminels,  qui  jusqu'alors  avaient 
violé  les  lois,  devinrent  en  ce  temps  des  hommes  vertueux.  »  (1) 
(Souvenirs  confus  de  la  «loi  d'amour»  substituée  à  la  «loi  de 
crainte»;  baptême;  extrême-onction;  repentir;  sacrement  de  pé- 
nitence. .  .?) 

«En  Tan  157,  le  septième  jour  du  l'"'  mois  de  la  2®  année  de 
l'Empereur  Heng  des  Ilan  }|| ,  à  midi  juste,  Tcharu)  Tuo-ling 
réunit  sur  la  montagne  des  nuages  (Yun-chan,  ^  ^)  sa  femme 
et  deux  de  ses  disciples  préférés;  pui  il  s'éleva  en  plein  jour  au 
ciel  avec  eux  ;  (transfiguration,  ascension?)  Les  autres  disciples, 
qui  étaient  venus  lui  faire  leui-s  adieux,  le  suivirent  longtemps 
des  yeux,  mais  il  disparut  dans  les  nuages,  et  on  ne  le  revit 
jamais.  »  (2) 

Un  des  descendants  de  Tchang  Tao-ling,  qui,  sous  le  nom  de 
r'ai-p'mr^-fao  «chef  de  la  grande  paix»,  joua  un  rôle  prépondérant 
dans  la  Rébellion  des  Bonnets  jaunes  (172  à  178  de  notre  ère.)  «invi- 
tait les  malades  à  se  prosterner  et  à  penser  à  leurs  fautes;  puis  il 
leur  faisait  boire  une  eau  miraculeuse.  Plus  tard,  une  fraction 
de  ces  sectaires  fit  bande  à  part;  ces  disciples  séparés  se  nom- 
maient Tsi-tsiou  «offrant  le  vin,»  et  prenaient  pour  devise  foi  et 
sincérnté.  Chez  eux  il  était  défendu  de  mentir;  «les  malades 
faisaient  eux  mêmes  Taveu  de  leurs  fautes,  »  Cette  société  établit 
des  auberges  et  des  hôtelleries  gratuites.  (Confession,  messe, 
extrême-onction;  œuvres  de  miséricorde  cori)orelle  des  monastères?) 

L'an  748,  un  descendant  de  Tchang  Tao-ling  reçut  de  l'em- 
pereur le  titre  de  T'ien-che  Ji  êijî  «  maitre  céleste.  »  Les  Song 
les  honorèrent  également.  En  1016,  on  leur  bâtit  un  temple 
taoïste  et  ils  furent  exemptés  des  impôts.  Les  Mongols  ou  Yuen 
les  favorisèrent.  En  1276,  Koubilai-hlmu^  ({ui  gardait  tant  de 
chrétiens  nestoriens  à  sa  cour  et  leur  laissait  prati(juer  leur  culte 
devant  sa  tente,  donna  à  un  autre  descendant  de  Tchang  Tao-liug 
un  sceau  en  argent,  avec  la  charge  de  présider  à  la  religion  du 
7'ao  (raison)  dans  le  Kiang-nan.  Enfin,  en  1278  «un  édifice 
religieux,  décoré  du  nom  de  Tcheng-y-sse  .^  —  -^  »  temple  du 
vrai  un,»  fut  élevé  à  Pékin,  pour  servir  de  résidence  à  l'un  des 
descendants  du  même  personnage. 


(1)  Chensien-t'-cfioan  %^  \i\  fj  biographies  de  84  luimortels  par  Ko  Honij  -^j  8Ç> 
dit  Pao-p'o-tse  JS   fr   "î"^   philosophe  taoïste  du  IV«  Siècle. 

(2)  La  biographie  insérée,  avec  le  portrait  du  héros,  dans  le  KUti-tse-t/itcii/ioa-rchiHtn 
(méthode  illustréi  de  peinture  d'un  atelier  de  JVan-fàn  J,  insiste  sur  la  noble.sse  et  la 
majesté  de  sa  démarche.  Nous  avons  analysé  cette  méthode  dans  le  N°  de  Juin  1890  det 
Etudes  religieuses  et  littéraires,  par  des  Vhis  de  la  Compagnie  de  J éaus. 


92 


CROIX    ET    SWASTIKA, 


Sans  doute,  c'est  une  mélhodo  défcctucuso  et  scal)reuse  tout 
à  la  fois  que  celle  de  ))rocéder  uni(|ueiuent  j)ar  rapprochements 
et  analogies;  l'expérience  ])rouve  de  reste  qu'elle  a  souvent  con- 
duit aux  plus  absurdes  identilications  et  interprétations  histori- 
ques; plus  d'une  thèse  retentissante  et  erronée  s'est  échafaudée  sur 
l'abus  de  cette  manière.  Soutiendra-t-on  pourtant  que  la  légende 
et  les  faits  positifs  qui  gravitent  autour  de  ce  pontife  suprême, 
ses  descendants,  leur  doctrine,  l'organisation  de  leur  secte,  n'of- 
frent aucun  ra|)j)ort  avec  le  christianisme,  qu'il  n'y  a  jamais  eu 
ni  emprunt,  ni  imitation,  que  ces  traces  de  ressemblances  sont 
toutes  absolument  fortuites?  Nous  souhaitons  voir  cette  secte  de 
Tclinng  Tao-livg  mieux  étudiée  et  plus  connue;  on  découvrirait 
peut-être  comment  elle  a  pu  contribuer  à  conserver  et  à  i)opula- 
riser  en  Chine  le  souvenir  et  la  pratique  du  culte  de  la  Croix. 

Notons  qu'encore  actuellement  on  vend  autour  de  nous  des 
centaines  de  statuettes,  figurant  un  autre  hércs  thaumaturge, 
Liu  Tonçi-ping  g  }]g]  ^ ,  avec  une  sorte  de  guitare  ou  d'épée 
sur  le  dos,  laquelle  revêt  habituellement  la  fornu^  très  accentuée 
d'une  croix.  Et  pour  qui  ignore  la  nature  de  l'objet  qu'a  voulu 
re;  résenter  l'artiste,  c'est  une  croix  plus  qu'autre  chose.  Maint 
chevalier  du  bon  vieux  temps,  sur  le  point  d'expirer  au  champ 
d'honneur^  embrassait,  faute  de  crucilix,  la  garde  de  sa  longue 
épée. 

Quant  à  Liu  Tong-ping,  il  naquit  vers  l'an  755  de  notre 
ère,  alors  que  Horissait  l'église  chrélienne  de  Si-n<jiin-fou  (1).  Sa 
fête  se  célèbre  le  1 4"  jour  de  la  4®  lune,  et  un  drame  tno-se  s'ap- 
pelle (de  songe  de  Lin  Tong-piiup).  Instruit  dans  les  arcanes 
de  l'alchimie,  il  possédait  l'élixir  d'immortalité,  qu'on  a  voulu 
identifier  avec  ïopiinn.  Exposé  à  dix  sortes  de  tentations,  il  les 
a  toutes  surmontées.  C'est  alors  qu'il  obtint  cette  é])ée  d'un 
pouvoir  surnaturel,  avec  laquelle  il  tua  tous  les  dragons  de  l'em- 
pire, délivrant  le  globe  terrestre  de  toutes  ses  misères,  pour 
quatre  cents  ans,  dit  la  légende.  Décidément,  «nous  sommes 
venus  trop  tard,  dans  un  monde  trop  vieux!» 

L'ouvrage  de  M.  Imbault-Huart,  auquel  nous  avons  fait  plus 
haut  de  longs  emprunts,  contient  aussi  certains  détails  sur  un 
sujet  familier  aux  écrivains  taoïstes,  c.  à.  d.  sur  la  visite  de  la 
Si-\<-ang-mou  W  ïE  #  « '♦'^  mère  du  roi  occidental»,  (résidant 
sur  les  monts  K'oen-len  g^  ]^  aux  abords  du  Tibet),  à  Ou-ti, 
des  Han,  ami  de  la  doctrine  du  Tao,  (Raison).  Selon  d'autres, 
Meou-\<-ang  g  ^  «le  roi  magnifique»,  serait  allé,  la  17*^  année 
de  son  règne,  visiter   la  Si-M'ang-Tiiou    elle-même,    en   Perse,    985 


(1)  "Au  moment  de  sa  naissance,  un  parfum  délicieux  se  répandit  dans  la  chitm- 
bre;  une  musique  céleste  se  fit  entendre  et  une  grue  blanche  descendit  du  ciel  sur  sa 
maison".  Comme  à  Bethléhem,  comme  aux  bords  du  Jourdain  !  —  Cf.  Catalogue  du 
Musée  Guimet,  1883,  pp.  05,  100,  142;  et  Pauthier;  Chine  moderne.  V^  vol.  p.  426. 


IV.    LITUUGIE    ET    ASCÈTES.  ÎKi 

ans  avant  Jésus-Christ.  (1).  Pauthior  [Chnio..  I.  p.  94)  railh*  les 
missionnaires  catholiques,  qui  ont  signalé,  dans  ces  légendes, 
des  souvenirs  de  la  visite  de  la  Reine  de  Saba  à  Salomon.  Tout 
lecteur  impartial,  peu  ébranlé  par  le  persiflage  de  Pauthier, 
hostile  a  priori,  se  prononcera  moins  vite  contre  la  vraisrmblance 
de  cette  hypothèse.  L'examen  de  ces  analogies  nous  entraînerait 
trop  loin.  Elles  ne  semblent  pas  aussi  absurdes  aux  Lettrés 
chinois^  comme  le  prouve  le  lait  suivant,  qui  clora  l)ien  ce 
chapitre. 

«L'empereur  Yong-tcheng  lHJE  (1723 — 1735),  fils  de  K'ang-hi, 
ayant  ordonné  aux  Missionnaires  des  Provinces  de  se  retirer,  voulut 
justifier  aux  yeux  de  tout  l'Empire,  une  conduite  qui  paraissait 
condamner  celle  de  son  père.  Pour  cela  il  ordonna  aux  Ibin-liu,  faca- 
démiciens  impériaux),  de  réfuter  les  livres  de  notre  sainte  Heligion, 
qu'il  avait  fait  demander  et  qu'il  leur  envoya.  Ces  Docteurs  les 
examinèrent  avec  soin,  pour  se  mettre  en  état  d'obéir  à  l'Empereur, 
qui  avait  cela  à  cœur.  L'examen  dura  six  mois,  et  finit  i)ar  une 
Requête,  où  ils  lui  disaient  humblement  qu'ils  ne  pouvaient  réfuter 
les  livres  des  Européens,  sans  tomber  en  contradiction  avec  les 
King  et  sans  s'exposer  à  la  risée  de  tous  les  lettrés.  La  chose 
finit  là,  et  les  Missionnaires  portugais  ont  encore  les  livres  qu'on 
leur  avait  demandés,  et  qu'on  leur  rendit  sans  rien  dire.  Ce  n'est 
qu'après  la  mort  de  ce  Prince  que  les  ^lissionnaires  ont  su  celle 
anecdote».   (2). 


(1)  —  Ces  visites  font,  parait-il,  le  sujet  des  si  curieux  bas-reliefs  de  Kut-ifiainihicn 
^  W  /f>^  au  Chan-tong,  sculptés  en  l'an  147  de  notre  ère  dans  le  temple  des  ancêtres 
d'une  famille  Ow. -Cf.  Journal  of  tlie  Royal  Geogvaphical  Soc.  of  London.  t.  XL,  1870. 
Article  de  Markliam.  Item,  Douglas,  Ancient  sculptures  in  China.  —  Sur  la  .Si-uantjmuu, 
cf.  May  ers  ;  Chinese  reader's  Mavuah  —  Voir  aussi  sapj'à  p.  19. 

(2)  —  Article  du  P.  Cibot.  S. J.  — Mémoires  concernant  les  Chinois—  t.  IX.,  p.  380.  — 
Le  P.  Cibot,  qui  relate  cette  histoire,  raccompagne  d'intéressantes  notes,  (  p.  377— ."^87  ), 
pour  établir  ses  théories  sur  la  Religion  prin)itive  des  Chinois,  laquelle  était  la  rraie.  Il 
s'arrête  à  diverses  traditions  sur  le  Déluge,  la  Sainte  Vierge  et  son  divin  Fils.  Cf.  M»'  île 
Harlez,  Eeligion  ancienne  des  Chinois.  Ou  y  soutient  le  monothéisme,  des  premiers  Chinois, 
adorant  en  Chang-ti  Jl  '^  l'Etre  suprême,  le  vrai  Dieu,  dont  le  Ciel,  le  Tien  7^-  plus 
tard  divinisé  à  son  tour,  représentait  la  Cour,  la  résidence  céleste. 


ir  PARTIE 


LA  CROIX 


CHAPITRE  I. 


ASiCliyS  \"i}>T]OE-  HÎ-TOT.Ivl'ES- 


:>frtL-»- 


1'    ^ 

Ç-  T:  —         tif)  Tm-^.  —  l^fs   «afanÉnns  4p  fai  Cnix 


CHAPITRE  I. 

ANCIENS  VESTIGES  HISTORIQUES. 


Au  début  de  cette  étude,  nous  avons  rappelé  deux  points, 
hors  de  doute  historiquement  parlant  :  le  premier,  que  le  symbole 
de  la  croix  ne  dérive  pas  du  py  ;  le  second,  qu'en  Occident  les 
chrétiens  du  IIP  Siècle  ont  temporairement  employé  ce  même  |^, 
pour  déguiser  la  croix  aux  yeux  des  païens. 

A  la  demande  :  en  Orient,  cette  croix  gammée  n'a-t-elle  pas 
joui  d'une  fortune  analogue  ?  nous  répondrions  :  il  parait  très 
vraisemblable,  après  examen,  que  les  deux  symboles  ont  eu  l'un 
sur  l'autre  une  influence  réciproque  ;  qu'en  d'autres  termes,  le  rïf 
a  parfois  frayé  la  route  à  la  croix,  et  que  parfois  aussi,  le  culte  et 
le  souvenir  de  la  croix  ont  servi  à  populariser  le  py,  réduit  alors 
à  n'en  être  plus  que  l'équivalent  truqué  ou  la  forme  avariée. 
L'une  des  plus  anciennes  mentions  du  ^  se  trouve,  croyons-nous, 
dans  le  savant  ouvrage  qui  a  pour  titre:  a  Alphabetum  Tibetanum^ 
missionum  apostolicarum  commodo  editum,  studio  et  labore  Fr. 
Augustini  Antonii  Georgii,  Eremita?  Augustiniani.  — Romœ  17G2, 
Typis  S.  Congr.  de  Propaganda  Fide.  2  vol  in-4**. — A  la  page  4G0 
nous  lisons:  «  Crucis  Imago  quam  Xacaitse  (les  dévots  de  Sakya- 
mouni,)  Tibetani  in  honore  habent,  hujus  formée  est  : 
(fîg.  148.)  At  hujusmodi  Crucis  figura  quanto  aliéna 
est  a  vera  crucifîxione  servatoris  nostri,  juxta  Chris- 
tianorum  Fideni  significanda,  tanto  Ea  aptior  videtur 
ad  exprimendam  Manichaicam  Crucifixionem  Jesu  pa- 
tibilis  de  omni  ligno  suspensi.yy  II  renvoie  à  la  page  z',,,.  us. 
211  pour  le  sens  de  ces  derniers  mots,  allusion  à 
certaines  infamies  Manichéennes.  En  elïet,  p.  203,  il  avait  donné 
la  figure  d'une  croix  qu'à  une  époque  de  l'année  «les  Manichéens 
bouddhistes  du  Népal  érigent  partout.»  Ce  sont  deux  bambous  en 
croix,  habillés  de  feuillage,  d'où  émergent  une  tête  humaine,  avec 
deux  mains  et  deux  pieds  perforés.  (1).  (fig.  149.  page9S).  P.  527, 
il  remarque  que  ce  f^  se  voit  aussi  sirr  la  poitrine  de  Sakyamouni 
au  Japon. 

(1)  On  a  tour  à  tour  nié  et  affirmé  le  culte  rendu  ou  refusé  par  le  Manichéisme  à  la 
Croix  et  aux  images.  Quoi  de  plus  "ondoyant  et  divers"  que  l'erreur?  Cf.  Bergier  ; 
Dictionnaire  de  théoloyie  ;  Manichéisme. 

\\\ 


08 


CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 


.vMVt^^^ 


Ainsi,  pour  dos  yeux  familiarisés  avec  le  py,  la  croix,  ap- 
portée par  le  christia- 
nisme, semblait  un 
symbole  moins  étran- 
ge :  par  contre,  là  où 
la  croix  avait  trôné,  le 
ry  en  vint  à  se  substi- 
tuer insensiblement, 
par  manière  de  suc- 
cédané, ou  à  recon- 
quérir sa  place  jadis 
perdue,  quand  l'inévi- 
table et  fatale  déca- 
dence des  fausses  re- 
ligions, la  dégénére- 
scence des  pratiques 
superstitieuses,  la  cor- 
ruption de  la  foi  ortho- 
doxe, le  progrès  du 
schisme,  de  l'hérésie, 
des  habitudes  idolâ- 
triques,  permirent  à 
l'erreur  de  venger  ses 
anciennes  défaites. 

A  diverses  repri- 
ses on  a  exploité  ce 
passage  de  du  Halde  : 
«  Le  fameux  Kouan 
Yun-tchang  %%  g  -g, 
qui  vivoit  au  commen- 
cement du  IP  Siècle, 
connoissoit  certaine- 
ment J.-C,  comme  en 
font  foi  les  monumens 
écrits  de  sa   main,    et  ^^u-   149. 

gravez      ensuite      sur 

des  pierres.  On  en  a  tiré  des  copies  qui  sont  répandues  de  tous 
cotez,  mais  qu'il  est  impossible  d'expliquer  si  l'on  n'est  pas  chré- 
tien, parce  que  Kouan  Yun-tchang  y  parle  de  la  naissance  du 
Sauveur  dans  une  grotte  exposée  à  tous  les  vents,  de  sa  Mort,  de 
sa  Résurrection,  de  son  Ascension  et  des  vestiges  de  ses  pieds 
sacrez  ;  mystères  qui  sont  autant  d'énigmes  pour  les  Infidèles».  (1). 

John  Kesson  relève  cette  allégation  du  P.  du  Halde,  traduit 
ses  paroles  et,  aussi  perplexe  que  nous,  ajoute  :  «Ces  monu- 
ments  sont-ils   connus    d'autres    personnes    que  du  Halde,   il   est 


'(((; 


(1)  Du  Halde;  Descr.  de  la  Chine.  T.  III.  p.  66. 


I.    ANCIENS    VESTIGES    HISTOHIQUES.  99 

diiïicile  de  le  dire,  et  son  autorité  en  quelcjnes  matirres  est  sujet- 
te à  caution».  (1).  Du  Halde  a  dû  pourtant  avoir  quelque  sérieux 
document  en  vue,  pour  parler  avec  cette  assurance. 

Les  témoignages  de  source  chinoise  sont  des  plus  fornjels 
au  sujet  du  célèbre  et  vertueux  Kouo  Tse-y  5|)  -î*  fil ,  grand 
ministre  de  l'Empire  sous  la  XIII"  dynastie,  que  l'on  croit  avoir  été 
chrétien,  et  qui  aida  successivement  quatre  empereurs  des  T'arig 
^  h  chasser  les  Tartares  de  la  Chine  propre.  Mo'  de  Visdelou  lui 
a  consacré  une  assez  longue  notice  et  dit  qu'il  mourut  en  781, 
à  84  ans  :  «On  fît  ses  funérailles  avec  une  pompe  presque  impé- 
riale, et  son  tombeau  fut  placé  parmi  les  tombeaux-  des  Empe- 
reurs. Enfin,  ce  qui  est  le  comble  des  honneurs,  il  fut  associé 
aux  sacrifices  impériaux».  (2).  Sa  mémoire  est  restée  fort  popu- 
laire en  Chine.  En  passant  un  jour  dans  les  rues  de  Nankin, 
je  considérais  les  peintures  de  la  boutique  d'un  peintre  indigène; 
l'artiste,  un  vieux  à  barbiche  blanche,  me  signala  une  grande 
image  en  couleurs  de  Kouo  Tse-y,  l'une  de  ses  dernières  œuvres  : 
«C'est  un  mandarin  qui  était  de  votre  religion!»  me  dit-il.  Je  fis 
pour  300  sapèques  l'acquisition  de  l'immense  aquarelle. 

Les  Mémoires  concernant  les  Chinois  ont  inséré  sa  biographie 
dans  leur  série  intitulée  «Portraits  des  célèbres  Chinois».  (3).  Il 
est  né  au  Chan-si  et,  simple  bachelier  militaire,  devint  par  la 
suite  Généralissime  des  troupes,  puis  premier  ministre  de  l'Em- 
pereur Tai-tsong  f^  ^.  C'est  à  l'an  754  que  l'on  reporte  sa 
1«"^  élévation.  Cette  notice  est  remplie  de  ses  brillants  faits 
d'armes,  mais  surtout  de  plusieurs  traits  extraordinaires  de 
patience,  de  modération,  de  magnanimité,  de  pardon  des  injures, 
de  dévouement  à  la  dynastie  des  T'ang,  qu'il  défendit  si  bien 
contre  les  rebelles.  C'était  vraiment  le  bras  droit  de  l'Empereur 
sous  trois  règnes  successifs.  D'après  les  Mémoires,  il  serait 
mort  en  783,  non  en  781,  dans  sa  85"  année.  «Je  pourrais  ajouter 
pour  la  gloire  de  cet  illustre  Chinois,  dit  l'auteur,  qu'il  est 
presque  certain  qu'il  a  connu  et  honoré  le  vrai  Dieu;  puisqu'il 
a  contribué  de  son  crédit  et  de  ses  richesses  à  élever  des  Temples 
en  son  honneur,  qu'il  protégea  ceux  de  ses  ministres  qui  étaient 
venus  des  pays  lointains  pour  l'annoncer  et  établir  son  culte,  et 
qu'il  se  servait  même  dans  les  armées  des  conseils  de  l'un  des 
principaux  d'entre  eux,  ainsi  qu'on  le  lit  dans  le  monument  de 
Si-ngan-fou,  L'empereur,  y  est-il  dit,  ordonna  au  Prêtre  Y-sée 
if  â|f,    d'aller    à    Chouo-fang    ^  :j^,   (au  Nord-Est    du    Chan-si, 


(1)  John  Kesson  ;  The  cross  and  the  dragon,  p.  9. 

(2)  Supplément  à  la  Bibliothèque  orientale  d'Herbelot...  p.  182.  —  Cf.  tlu  Halde; 
op.  cit.  T.  I.  p.  403.  Le  P.  de  Mailla,  (vol.  VI,  p.  248  à  320)  rapporte  ses  expéditions 
militaires. 

(3)  Tome  V;  p.  405  à  416. 


100  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

Ihéàlre   do  la   guerre),    pour   l'aider  de  ses  conseils».    (1). 

Quand  il  mourut,  l'Empereur  fit  porter  son  deuil  pendant 
trois  ans  dans  tout  l'Empire.  Grosier,  dans  une  note  sur  l'Ins- 
cription de  Si-ugnn-fou,  qui  mentionne  Kouo  Tse-y  avec  éloges, 
remarque  qu'il  mourut  au  temps  de  l'érection  de  ce  monument, 
environ  150  ans  après  l'arrivée  d'Olopen  en  635;  puis  il  ajoute: 
«on  se  tromperait  grandement  si  l'on  concluait  de  là  que  le  chris- 
tianisme n'avait  point  été  introduit  dans  cet  empire  antérieurement 
à  l'époque  de  635.  Les  bonzes  chinois  sont  venus  des  Indes  et 
autres  pays  situés  à  l'Occident  de  la  Chine,  et  les  chrétiens,  qui 
sont  venus  ensuite,  ont  été  confondus  a^ec  eux.  On  voit  par  ce 
monument  que  ces  derniers  ne  se  distinguent  eux  mêmes  que  par 
le  pays  de  leur  origine  :  les  bonzes  de  Ta~t'sin.  (2)  Je  fais  cette 
remarque  pour  faire  pressentir  qu'il  peut  être  question  des  chré- 
tiens, aussi  bien  que  des  bonzes  idolâtres,  dans  plusieurs  endroits 
de  l'histoire  de  la  Chine,  où  il  semble  qu'on  parle  uniquement  de 
ces  derniers.  S'il  se  présente  quelque  occasion  de  revenir  sur 
cette  matière,  je  pourrai  m'étendre  davantage...»  (3)  Le  Colonel 
H.  Yule  raille  à  tort  cette  manière  de  voir,  (dans  son  Cathay^ 
p.  XCI.)  partagée  aussi  par  De  Guignes. 

Ces  considérations  nous  amènent  à  quelques  faits  où  le  sym- 
bole de  la  croix  est  particulièrement  en  jeu. 

Que  S.  Barthélemi  et  spécialement  S.  Thomas  ait  implanté  la 
foi  aux  Indes,  c'est  un  point  acquis  à  l'histoire,  (Yule  le  reconnait), 
et  qu'on  ne  saurait  plus  contester.  Ce  dernier  Apôtre  a-t-il  réelle- 
ment évangélisé  la  Chine,  comme  semble  le  dire  le  célèbre  texte 
du    Bréviaire    Chaldéen,    (4)   c'est   une   hypothèse  acceptable,    fort 

(1)  Pauthier,  (Inscription  syro- chinoise  de  Si-n(/an-fou.  p.  65^,  réserve  une  note  érudi- 
te  à  K^ouo  Tse-y,  qu'il  fait  mourir  en  781.  Il  ajoute  qu'on  peut  voir  son  portrait  "grossière- 
ment sculpté  sur  le  grand  panneau  d'une  armoire  en  bois  doré  qui  se  trouve  au  Musée 
chinois  du  Louvre.  Il  est  entouré  de  nombreux  serviteurs  et  d'une  foule  de  femmes  et 
d'enfants  qui  viennent  implorer  ses  bienfaits.  Confucius  avec  ses  discii)les  est  représenté 
sur  un  panneau  latéral."  —  A.  Wylie  relève  aussi  le  rôle  glorieux  que  l'Inscription  de  Si- 
ngan-fou  attribue  à  Kouo  Tse-y.  — Journ.  of  the  Americ.  Orient.  Soc.  1854-55,  V  vol.,  p.  306. 

(2)  Sur  cette  région  du  Ta-fsin,  yC  ^  1^  cf.  Hirth;  China  and  Roman  Orient, 
1885.  Tous  n'acceptent  pas  les  conclusions  de  ce  travail  si  érudit  :  "...V\'ith  a  considérable 
amount  of  learning  and  ingenuity  which  deserved  better  subject  and  success,  he  has 
attempted  the  impossible  task  of  making  many  names  fit  countries  and  towns  of  Anterior 
Asia.  —  I  find  in  my  own  notes  that  the  name  Ta-fsin  refers  to  five  différent  countries; 
An-sih  to  two;  Tiao-tchi  to  three,...  and  so  forth."  Terrien  de  la  Couperie,  —  The  Baby^ 
lonian  and  Oriental  Record  :  vol.  III.  p.  153. 

(3)  P.  de  Moyriac  de  Mailla.  Histoire  générale  de  la  Chine,  d'après  le  T'ong-kien- 
kang-mou,  (publiée  par  Grosier).  Tome  VI.  p.  319. 

(4)  Voici  la  partie  de  ce  texte,  rédigé  en  forme  de  litanie,  qui  regarde  la  Chine  : 

"Per  divum  Thomam  evanuit  error  Idololatrise  ab  Indis; 

,,  „  Sinae  et  JEthiopes  conversi  sunt  ad  veritatem  ; 

,,  ,,  Regnum  Cœlorum  volavit  et  ascendit  ad  Sinas". 

Cf.  Kircher;  China  illustrata,   p.  57  et  son   Frodromus  Coptus,  de  1636,  p.  107  et  108. 


I.     ANCIENS    VESTIGKS    HISTOIIIQUES.  101 

plausible,  mais  qui  restera  longtemj)S  encore,  nous  le  craignons, 
une  hypothèse.  On  peut  admettre  pourtant  comme  sullisamment 
prouvé,  qu'au  moins  les  disciples  ou  convertis  de  S.  Thomas  ont 
transmis  le  précieux  trésor  de  la  «bonne  nouvelle»,  aux  habitants 
des  versants  et  gorges  Sud-Ouest  du  Pamir,  si  toutefois  celte 
triomphante  annonce,  en  même  temps  qu'elle  franchissait  la  haute 
barrière  montagneuse  du  Tibet  et  de  l'Indoustan,  n'avait  passé 
aussi,  et  peut-être  simultanément,  de  la  Syrie  en  Perse,  en 
Transoxiane,  en  Bactriane  et  de  là  en  Chine  par  une  des  routes 
géographiques,  connues  sous  le  nom  de  T-ien-chan-aan-lou  ^  Qj 
^'  1?§  et  T'ie7i'Chan-pé-l(m  %  |J[j  :It  g^ ,  les  «chemins  au  Sud 
ou  au  Nord'des  monts  T'ieiD).  On  ignorera  longlem])s  encore  les 
particularités  des  événements  qui  se  sont  déroulés  autour  de  ce 
pôle  répulsif  du  monde  ethnographique  ! 

En  222  de  notre  ère  arrive  à  Nankin  un  Romain  nommé 
Tsin-lun,  auprès  de  Suen-k'iuen  ^^,  |2  ,  qui  sept  ans  plus  tard 
devait  régner  sous  le  nom  de  Ta-ti  ^^^  ^,  comme  Empereur  de 
Ou  ^;  il  venait  de  la  part  d'Alexandre  Sévère  ou  dlléliogabale. 
Il  y  rencontre  une  nombreuse  colonie  bouddhiste,  beaucoup  de 
bonzes  partis,  à  la  fin  des  Hnn,  (207  ans  apr.  J.-C.)  des  bords 
du  Gange,  du  Pendjab  et  du  royaume  bactrien,  avec  un  assez 
bon  nombre  d^xcellents  traducteurs^  fort  instruits,  empruntés  à 
la  Perse  et  aux  contrées  voisines.  (1).  Il  est  diflicile  qu'il  ne  se 
soit  pas  trouvé  parmi  eux  des  Lettrés,  ayant  connaissance  de  la 
religion  chrétienne,  s'ils  ne  l'a^'aient  pas  eux-mêmes  embrassée. 
Sous  Ho-ti  ^\l  ^  (^9  à  106  apr.  J.-C.)  plusieurs  ambassades 
étaient  déjà  venues  par  terre.  Vers  285,  on  en  signala  une  arrivée 
par  mer,  et  députée  par  Dioclétien  ou  son  prédécesseur. 

L'abbé  Hue  explique  pertinemment,  par  les  Nestoriens,  l'ori- 
gine et  la  survivance  des  pratiques  catholico-bouddhiques  au 
Tibet,  pratiques,  observances  et  organisation  imposées  par  les 
conquérants  Mongols,  témoins  des  offices  nestoriens  ou  catholi- 
ques, célébrés  à  leur  cour.  (2). 

M.  Dabry  fournit  une  autre  explication,  plausible  aussi, 
croyons-nous,  dans  les  lignes  suivantes  :  «Le  manichéisme  n'a 
pas  fait  beaucoup  de  prosélytes  en  Chine;  il  n'en  a  pas  été  de 
même  au  Thibet.  Ainsi,  il  paraît  constant  que  Tsonfj-kha-b:i,  ^ 
P§  £^    le    fondateur   du    lamaïsme   moderne,  était,  à  l'origine,  un 


(1)  Cf.  Edkins;  Journal  de  la  Soc.  asiatique  de  Chnttp-hai;  année  1883.  —  "Wlmt 
did  tlie  ancient  Chinese  know  of  the  Greeks  and  Romans."  p.  10.  It.Mn  Psdéologue;  L\irt 
chinois,  p.  221.  Wells  Williams,  [The  Middle  Kingdom  —  2"  Vol.  p.  290,  4<^  édition.  New- 
York  1871),  pense  qu©  les  deux  moines,  probablement  Nestoriens,  qui  apportèrent  à  Con- 
Btantinople,  en  552,  des  œufs  de  vers-â-soie,  n'étaient  ni  les  premiers,  ni  les  seuls  qui  aient 
alors  évangélisé  la  Chine,  oîi  ils  avaient  résidé. 

(2)  Le  Christianisme  en  Chine;  T.  II.  p.  18. 


102  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

prêtre  manichéen,  né  dans  une  ville  Tangoufh.  (l)  La  religion, 
dont  le  Dalaïlanui  est  le  pontife,  ne  semble  être  qu'un  mélange 
de  Samanéisme,  et  de  Manichéisme.»   (2). 

Eitel  expose  comment  le  Bouddhisme,  panaché  de  Sivaïsme 
et  de  Brahmanisme,  pénétra  au  Tibet,  du  Kaliristan  et  du  Cache- 
mire; il  y  rencontra  le  Chamanisme  et  les  superstitions  indigènes; 
il  se  fondit  si  bien  avec  ces  deux  éléments,  qu'une  réaction  se 
produisit,  appelant  une  réforme,  laquelle  finit  par  réussir.  «Mais 
alors  les  missionnaires  nestoriens  avaient  atteint  l'Asie  Centrale, 
et  quelques  uns  des  réformateurs  ])ouddhistes  eurent  connaissance 
de  la  vie  du  Christ  et  du  cérémonial  de  l'Eglise  Catholique». 

«Obéissant  aux  instincts  éclectiques  du  Bouddhisme,  ils  em- 
pruntèrent au  Christianisme  l)eaucoup  d'idées,  de  traditions  et  de 
cérémonies,  et  quand  ce  parti  vint  à  dominer  au  Tibet,  ils  amal- 
gamèrent, en  organisant  l'église  tibétaine,  autant  d'idées  chré- 
tiennes qu'en  comportait  l'orthodoxie  bouddhique». 

«  Par  là  s'expliquent  les  coïncidences  des  traditions  concer- 
nant la  vie  de  Bouddha  avec  les  récits  évangéliques.  Il  ne  faut 
donc  pas  s'étonner  en  apprenant  que  l'église  bouddhiste  du  Thibet 
a  son  pape,  ses  cardinaux,  ses  évoques,  ses  prêtres  et  ses  reli- 
gieuses; qu'elle  admet  le  baptême  des  enfants,  la  confirmation, 
la  messe  pour  les  morts,  les  rosaires,  les  chapelets,  les  cierges, 
l'eau  bénite,  les  processions,  les  fêtes  des  saints,  les  jeûnes  et 
abstinences,  etc..  Beaucoup  de  ces  traditions  et  cérémonies  chré- 
tiennes envahirent  la  secte  bouddhique  en  Chine  ainsi  que  sa  lit- 
térature, mais  toujours  dans  des  proportions  moindres  qu'au 
Tibet.  De  ce  pays,  le  Bouddhisme  se  répandit  en  Mongolie  et  en 
Mandchourie,  où  il  atteignit  une  prospérité  extraordinaire».  (3). 

Avec  une  complaisance  marquée  et  une  insistance  provo- 
cante, M.  E.  Reclus  [Asie  Orient.^  pp.  79  et  seq.)  relate  plusieurs 
de  ces  communes  ressemblances.  Nous  l'avouons,  «cette  extrême 
analogie  des  pratiques  du  bouddhisme  et  du  catholicisme  »  est 
indéniable  :  l'histoire  l'explique  d'abondance  et  notre  foi  ne  s'en 
trouble  point;  mais  les  hypothèses  émises  par  le  géographe  pour 
en  rendre  compte  augmenteront  peu  son  crédit  en  ces  matières. 
«La  plupart  de  nos  missionnaires»,  dit-il,  (il  faudrait  quelques 
uns),  «ont  vu  dans  cette  presque  identité  du  culte  extérieur», 
(presque  n'est  pas  de  trop),  «un  artifice  du  démon  essayant  de 
singer  le  dieu  des  chrétiens».   Cette   raison   n'est    pas   sotte,   bien 

(1)  D'après  Mayers,  Tfiovglhaba  serait  né  à  Si-ning  W  ^,  en  1417;  Emile  de  Schla- 
gintweit  (te  Bouddhisme  au  Tibet)  dit  en  1355. 

(2)  Le  Catholicisme  au  VIII^  Siècle  —  p.  21. 

(3)  Three  lectures  on  Buddhism^  by  Ern.  Eitel,  of  the  London  missionary  society; 
second  édition.  London,  1873;  p.  32.  —Voir  aussi  :  Chincse  Recorder,  1874,  p.  8.  ''For 
and  açminst  Momiolian  Buddhism".  Le  VI«  paragraphe  porte  ce  titre  :  "Many  of  the 
teachings  of  Buddhism  resemble  those  of  our  own  Christianity". 


I.    ANCIENS    VESTIGES    HISTOIlIQUES.  103 

que  pou  adéquate;  on  tout  cas  la  correction  typoirraphique  exiire 
ici  une  majuscule  pour  le  mot  Dieu;  le  démon  lui-mômo,  qui  sait 
à  quoi  s'en  tenir,  n'en  disconviendrait  j)as.  M.  Uoclus  poursuit  : 
«D'autres  ont  essayé  de  prouver  que  les  ])rôtres  bouddhistes, 
a])rès  avoir  abandonné  leur  antique  cérémonial,  se  sont  tout  sim- 
plement emparés  du  rituel  des  chrétiens  avec  losque's  ils  se  sont 
trouvés  en  rapport  dans  l'Hindoustan  ».  La  critique  la  plus  pré- 
venue applaudit  au  succès  de  ceux  qui  sont  parvenus  à  prouver 
ces  emprunts  réels.  «  On  sait  maintenant  quelle  large  part  ces 
deux  religions,  relativement  modernes,  ont  eue  dans  l'héritage 
des  anciens  cultes  de  l'Asie,  et  comment,  de  siècle  en  siècle,  les 
mêmes  cérémonies  se  sont  continuées  en  l'honneur  des  mêmes 
divinités».  Le  mot  final  vise  à  blesser;  avec  intention,  ce  pathos 
nuageux  ne  voile  qu'à  demi  la  pensée  secrète  de  l'écrivain.  Pré- 
tend-il dire  que  les  deux  religions,  la  vraie  et  la  fausse,  ont  droit 
au  même  respect,  ou  plutôt,  car  c'est  tout  un,  au  même  mépris? 
Quant  à  affirmer  que  le  bouddhisme  «conserve  de  siècle  en  siècle 
les  mêmes  divinités»,  on  ne  le  peut  sans  ignorer  ou  violenter 
l'histoire.  Autant  la  doctrine  catholique  est  précise,  fixe,  immua- 
ble, en  droit  et  en  fait,  autant  la  croyance  bouddhique  est  vague, 
changeante,  insaisissable  et  sait  s'accommoder  aux  passions,  aux 
caprices  et  aux  rêveries  do  ses  adeptes  :  là  est  le  principal  secret 
de  son  expansion.  Au  Tibet,  où  l'on  ignore  jusqu'au  nom  même 
du  Bouddha  Sakyamouni,  l'imagerie  lamaïque  n'est  que  porno- 
graphie. (1). 

Le  reste  de  la  citation  n'est  ni  plus  logique  ni  mieux  établi  : 
«Il  n'en  est  pas  moins  étonnant  que,  par  l'effet  d'une  évolution 
parallèle  en  des  milieux  si  différents,  l'Occident  et  le  centre  de 
l'Asie,  les  formes  extérieures  du  bouddhisme  et  du  catholicisme 
aient  maintenu  leur  ressemblance  non  seulement  dans  les  grands 
traits,  mais  aussi  dans  les  détails».  La  surprise  est  feinte  et  mal 
fondée;  il  n'existe  aucune  parité,  soit  historique,  soit  dogmati- 
que, dans  cette  prétendue  évolution,  d'ailleurs  si  diverse.  Puis, 
de  fait,  les  détails  de  cette  ressemblance,  exagérée  pour  les 
besoins  de  la  thèse,  se  compteraient  sur  les  doigts  de  la  main; 
témoin  cent  fois  des  pratiques  rituelles  des  bonzes,  je  l'ai  constaté 
à  loisir.  Enfin,  même  on  forçant  le  chiffre  de  ces  analogies  super- 
ficielles, les  phases  de  l'évolution  lamaïque  sont  choses  bien 
modernes,  rapprochées  du  Christianisme,  et  dès  lors  le  parallélis- 
me n'est  guère  rigoureux.  Il  ne  se  vérifie,  du  reste,  (lue  pendant 
une  courte  période  do  temps. 

Arrêtons  ici  ces  réflexions  ;  le  sens  des  conclusions  perfides, 


(1)  Cf.  supi'à,  p.  89.  —  Les  voyageurs  modernes  s'accordent  avec  les  missionnaires 
du  siècle  dernier  pour  relever  l'extrême  inconvenance  de  plusieurs  représentations  ultra- 
réalistes  de  quelques  pagodes  lamaïques  de  Pékin.  Le  bouddhisme  chinois,  génémlement 
plus  réservé,  ne  s'est  pas  souillé  de  cette  tare.  Cf.  de  Magalhàens,  Nout:  rchtt.  p.  35L 


10  i  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

insinuées  en  stylo  papelard  jiar  Tauteur,  qui  n'ose  les  formuler, 
déborde  sulîisammenl.  —  Le  catholicisme  et  le  bouddhisme  sont 
deux  Tormes  analogues  de  superstitions  équivalentes!  (1). 

Impartial  et  mieux  renseigné,  M.  E.  Heclus  avouerait  que  la 
philologie  comparée,  les  études  ethnographiques  et  les  données 
de  l'histoire  contredisent  sa  monstrueuse  théorie. 

En  somme,  elle  manque  de  base  scientifique.  Laissant  donc 
des  aperçus  dont  la  partie  conjecturale  est  fatalement  aléatoire, 
la  critique  doit  procéder  sur  le  terrain  moins  mouvant  de  faits 
positifs,  mieux  établis.  De  même  que  la  foi  se  transmettait,  plus 
ou  moins  pure,  aux  Indes,  par  ces  «chrétiens  de  S.  Thomas»,  ain- 
si les  «Nestoriens  »  conservaient  en  Chine  le  dépôt  presque  in- 
tact, altéré  pourtant,  des  vérités  principales  et  des  pratiques 
essentielles  du  Christianisme.  Les  anciens  missionnaires  ont 
cru  généralement  à  l'apostolat  indirect  de  S.  Thomas  en  ce  der- 
nier pays.  En  1GG2.  pour  répondre  au  trop  fameux  pamphlet  de 
Yang  Koang-sien,  5|^  7^  ^t  les  P.  lUiglio  et  de  Magalhâens  com- 
posèrent l'apologie  intitulée  :  «Origine  de  la  loi  de  Dieu  et  sa 
promulgation.»  On  y  expose,  au  témoignage  du  P.  Adrien  Gres- 
lon  (2)  que  «S.  Thom^as  avait  envoyé  de  ses  disciples  à  la  Chine, 
et  qu'ils  y  avaient  converty  grand  nombre  de  personnes,  qu'en 
plusieurs  lieux  ils  avoient  arboré  l'estendard  de  la  sainte  croix; 
que  ceux  qui  avoient  receu  la  foy,  prenant  la  croix  pour  devise, 
la    mettant  sur  leurs   portes,    et    faisant   souvent    sur   eux-mêmes 


(1)  D.ins  ses  Trois  lectures  sur  le  Bouddhisme,  le  D'  Eitel  remarque  qu'à  part  ''le 
Crucifiement,  presque  tous  les^incidents  caractéristiques  de  la  vie  du  Christ,  se  retrouvent 
dans  les  traditions  bouddhiqvies  sur  l'existence  de  Gautama  Sakyamouni".  D'après  les 
dernières  recherches  archéologiques,  ce  Bouddha  serait  mort  en  275  avant  Jésus-Christ, 
{Handbook...,  2*  édit.,  p.  130.),  lequel,  a-t-on  insinué,  pourrait  avoir  passé  aux  Indes 
entre  la  12^  et  la  30®  année  de  sa  vie  jiour  y  copier  le  bouddhisme  !  Mais,  ajoute  Eitel, 
"les  moindres  ressemblances  entre  les  deux  vies  sont  comparativement  d'origine  moder- 
ne..., et  les  plus  anciens  classiques  bouddhistes,  plus  l'écents  que  les  manuscrits  de  l'Evan- 
gile, n'en  contiennent  aucune".  Toutes  remontent  au  plus  au  5®  ou  6*  siècle.  Le  vrai 
Canon  fut  dressé  et  fixé  entre  les  années  412  et  432  de  notre  ère,  dans  le  bouddhisme  de 
Ceylan,  qui  le  transmit  aux  autres  branches  du  Sud.  (p.  17).  Le  bouddhisme  du  Nord, 
implanté  en  Chine,  prétend  remonter  plus  haut  et  tenir  son  Canon  d'un  concile  du  Cache- 
mire au  temps  de  N.- S.  ;  mais  ces  deux  canons  coïncident,  bien  qu'on  ait  élargi  celui  du 
Nord.  Eitel  affirme  encore  (p.  24),  que  ce  n'est  qu'en  1410  que  les  Chinois  se  procurèrent 
une  édition  complète  du  Canon  bouddhique,  et  l'édition  moderne,  connue  sous  le  nom  de 
collection  du  Nord,  fut  complétée  entre  1573  et  1619  de  notre  ère.  Il  n'a  donc  pas  été  clos 
au  4*  concile  général,  sous  le  roi  Khanishka,  mort  45  ans  après  le  Christ.  De  Chine,  le 
bouddhisme  atteignit  la  Corée  en  272,  le  Tibet  en  407  et  le  Japon  en  552. 

(2)  Histoire  de  la  Chine  sous  lu  domination  tartare.  Par  le  P.  Adrien  Greslon, 
Paris,-  1671.  —  p.  84.  —  Le  haineux  pamphlet  de  Yang  Koang-sien  avait  pour  titre 
Pouté-i  y]>  1^  ti.  Le  Père  Louis  Buglio,  S.  J.  y  répondit  par  le  Pou-té-i-pien  /y*  1^  \^ 
59t»  plusieurs  fuis  réédité  à  llmprimerie  Catholique  de  Zi-ka-wex. 


I.    ANCIENS    VESTIGES    HISTOIUQLES.  10.*. 

ce  signe  sacré,  la  Loy  do  Jésus-Christ  avoit  oslé  appfllrc  (i.n.mi 
long'temj)s  dans  ce  Hoyaunn;  la  secte  de  la  Croix,  (^iie  les  Chi- 
nois mcsme  ne  l'ignoroient  i)as,  puisiiinr  leurs  livies  en  raisoiont 
mention,  et  que  la  tradition  conlirnioit  que  dans  les  Provinces  de 
Chansy  et  Chensy,  il  y  avoit  anciennement  des  hourirades  entières 
qui  prolessoient  cette  Loy  de  la  Croix.  » 

Selon  l'explication  fort  vraisemblable  du  P.  Kircher,  ces  res- 
tes de  culte  rendu  à  la  croix  s'étaient  conservés  chez  les  descen- 
dants des  chrétiens,  (nestoriens),  dégénérés,  (jui  s'étaient  soumis 
aux  Tartares,  (dynastie  des  Yuen  yf^),  au  moment  de  la  conquête, 
et  avaient  apostasie  en  plus  ou  moins  grand  nombre  :  «  Ceux  qui 
persévérèrent,  dit-il,  dissimulant  leur  croyance,  ne  gardèrent  que 
quelques  cérémonies  extérieures.  Et  ce  sont  là  ces  chrétiens  que 
les  chinois  ont  en  vue  quand  ils  parlent  d'adoraleui'fi  de  la.  croix 
en  Chine.  »  (1). 

Peut-être  serait-il  opportun  d<»  résumer  ici  un  intéressant 
chapitre  du  P.  Trigault,  qui,  dans  son  Expëdition  chrétienne  en 
Chine ^  n'a  guère  fait  que  mettre  en  ordre  et  compléter  les  com- 
mentaires manuscrits  du  P.  Ilicci.  Il  raconte  d'abord  comment  un 
juif  de  K'ai-fong-fou  ^  ^-.j-  j{f  vient  visiter  le  P.  Hicci,  espérant 
rencontrer  en  lui  un  coreligionnaire.  Dans  l'oratoire  du  Père,  il 
aperçoit  un  tableau  de  la  S.  Vierge  portant  Jésus,  adoré  à  genoux 
par  S.  Jean-Baptiste,  et  les  prend  respectivement  pour  Rébecca,  Ja- 
cob et  Esaii.  Même  méprise  au  sujet  des  peintures  rejirésentant 
les  quatre  Evangélistes.  Enfin,  l'on  s'explique.  Le  juif  reconnaît 
le  texte  biblique  dans  une  belle  Bible  hébraïque  de  chez  Plantin, 
mais  avoue  ne  pas  savoir  lire  ces  caractères  hébreux.  Il  apprend 
aux  missionnaires  que  ses  compatriotes  de  K'ai-fong-fou  pos- 
sèdent le  Pentateuque,  et  que  les  juifs  sont  encore  plus  nombreux 
à  Hang-tcheou,  j^  »]\\  la  capitale  du  Tchékiang.  Tant  que  Ricci 
interrogea  ce  juif  sur  la  Religion  chrétienne,  il  ne  put  obtenir 
aucun  renseignement,  mais  dès  qu'il  parla  de  la  croix,  il  fut 
compris.  «En  Chine,  dit  le  P.  Trigault,  on  ne  connaît  ni  le  nom 
ni  l'usai^e  de  la  croix.  Aussi  les  missionnaires  iésuites  dûrent-ils 
emprunter  le  caractère  du  chiffre  10,  qui  représente  parfaitement 
une  croix  >^.  (2).  C'est  peut-être  par  une  secrète  providence  qu'ils 
donnèrent  de  nos  jours  à  la  croix  le  nom  que  les  anciens  Chinois, 
contraints  par  la  même  pénurie  d'expression,  lui  avaient  déjà 
donné.  Comme  eux,  ils  l'avaient  nommée  C/ie-/:e,  «  le  caractère 
10».  Ainsi  avaient  fait  nos  Saintes  Lettres  en  l'appellant  la  lettre 
T  (le   tau  hébraïque),    mais  en   emi)runtant  un  signe  qui  figure  la 


(1)  Yang  Koang-sieu  avait  reproché  aux  Chrétiens,  ses  compatriotes,  d'avoir  repris 
cet  usage,  que  nous  trouvons  souvent  mentionné,  alors  et  plus  tard,  —  Cf.  Greslon,  op. 
cit.  p.  41. 

(2)  Le  caractère  chinois  s'écrit  +;  la  croi.x:  de  Malte  du  texte  de  Tngault  est  due 
probablement  au  graveur  européen. 

14 


106  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

la  croix  moins  ]iarfai(omont  qiio  \c  signe  chinois.  Donc,  quand 
on  on  vint  à  parler  de  la  croix  en  se  servant  de  celte  ap])ellation, 
(le  caractère  du  chitîre  10),  «cest  Israélite  raconta  qu'en  la  métro- 
politaine Ci\i'fun-fa  (1)  sa  patrie,  et  en  un  autre  port  très  fameux 
nommé  Lincino^  de  la  Province  Scinntuw,  ( IJn-t'shiçi-tchPoa  f^ 
^  )]]  au  Chan-tono  \\\  '^)  et  en  la  Province  de  Sciiin  (Chansi 
lll  W )■'  ^1  y  vivait  quelques  estrangers,  desquels  les  prédécesseurs 
étaient  venus  des  Royaumes  voisins,  et  qu'ils  estoicnt  adorateurs 
de  la  croix,  et  avoicnt  accoustumé  d'en  signer  leur  boire  et 
manger  avec  le  doigt,  mais  que  ni  luy  ni  ceux-là  ne  scavoient 
pourquoi  ils  faisoient  ceste  cérémonie.  Le  tesmoignage  de  cest 
Israélite  s'accordoit  à  ce  que  les  Pères  avoïcnt  ja  entendus  de 
diverses  personnes  touchant  ceste  coustume  de  faire  le  signe  de 
la  croix  en  divers  lieux.  Voire  mesme  qu'on  signoit  les  petits 
en  fans  du  mesme  charactère  de  ce  signe  salutaire  au  front  avec 
de  l'encre,  en  divers  lieux,  pour  les  préserver  des  malheurs  qui 
arrivent  ordinairement  aux  enfans.  Ce  que  Jérosme  Russellusi  dit 
en  ses  commentaires  sur  la  Cosmographie  de  Ptolémée,  parlant 
des  Chinois,  s'accorde  aussi  avec  ceci».  —  Trigault  expose  en- 
suite le  fait  de  la  découverte,  chez  un  antiquaire,  d'une  cloche 
de  bronze,  marquée  d'une  croix  et  d'une  inscription  grecque; 
nous  y  reviendrons  plus  tard.  11  poursuit  :  «Ce  mesme  Israélite 
adjoustoit  que  ces  mesmes  adorateurs  de  la  croix  prenaient  une 
partie  de  la  doctrine,  qu'ils  récitoient,  au  lieu  de  prières  de  leurs 
livres,  et  qu'elle  estoit  commune  à  tous  les  deux;  peut  estre  il 
vouloit  dire  les  Psaumes  de  David.  Ils  disoient  qu'il  y  en  avoit 
eu  principalement  plusieurs  d'iceux  ez  Provinces  Septentrionales, 
et  si  florissans  en  lettres  et  en  armes,  que  les  Chinois,  soupçon- 
neux de  nature,  avoient  crainte  qu'ils  n'attentassent  quelque  nou- 
veauté.»   Aussi  les  avait-on   persécutés,    a  Et  pour   crainte    de   la 


(1)  Trois  ans  i>lus  tard,  Ricci  envoya  un  frère  chinois  h  K^ai-fong-fou,  pour  se  mettre 
en  rapport  avec  les  adorateurs  du  vrai  Dieu,  qu'il  y  avait  découverts.  Cette  colonie  chré- 
tienne  ayant  été  persécutée  quelque  temps  auparavant  par  le  Pouvoir  officiel,  beaucoup 
de  ses  membres  apostasièrent  ou  se  cachèrent.  Le  frère  député  par  le  P.  Ricci  eut  donc  peu 
de  succès  dans  sa  mission  :  sa  qualité  de  chinois,  sur  laquelle  on  avait  fondé  trop  d'espoir, 
le  fit  regarder  comme  un  espion  des  mandarins.  —  Trois  autres  juifs  vinrent  trouver  Ricci 
à  Pékin  et  furent  instruits  des  vérités  chrétiennes.  Sur  l'issue  relativement  infructueuse 
de  la  tentative  de  Ricci,  je  trouve  les  lignes  suivantes  :  "Le  frère  chinois  qu'il  avait  envoyé 
fit  tout  ce  qu'il  put  pour  bien  remplir  sa  commission  et  revint  à  Pé-king  avec  de  fort 
amples  mémoires.  Les  persécutions  qu'on  excita  contre  notre  sainte  religion  et  la  grande 
révolution  qui  a  mis  les  Tartares  sur  le  Trône,  livrèrent  plusieurs  fois  notre  église  au  pillage. 
Les  mémoires  sur  les  juifs  ont  jîéri  dans  ces  malheureuses  catastrophes,  et,  à  moins  qu'on 
en  ait  envoyé  alors  une  copie  en  Europe,  ce  que  nous  ignorons,  ils  sont  perdus  pour  jamais." 
Cf.  Etudes  reliyieuses  et  littéraires^  Nov.  1877.  p.  751.  Le  P.  Sommervogel  y  a  inséré,  sous 
le  titre  :  "Les  juifs  en  Chine,"  un  mémoire  très  impoitant,  et  jusque  là  inédit,  du  P. 
Martial  Cibot,  mort  à  Pékin  en  1780. 


I 


I.    ANCIENS    VESTir.ES    HISTORIQUES.  107 

mort,  les  uns  se  firent  Sarazins.  les  autres  Juifs,  plusieurs  ado- 
rent les  idoles.  Leurs  temples  ont  esté  chani^ez  en  ti-mples  d'ido- 
lâtres. Et  nommoit  h^  temple  de  la  croix  entre  hîs  siens,  du  nom 
qu'on  l'a  appelé  depuis  qu'il  fut  au  service  des  idoles».  (1). 

Trigault  ajoute  ({u'on  a))pelle  (mi  Chine  Ilopi-iiopi  0  ^  les 
Mahométans,  les  Juifs  et  les  Adorateurs  de  la  Croix,  quoirjue  on 
distingue  chacune  de  ces  religions.  On  donne  aussi  k  ces  «  pro- 
fesseurs de  croix»  divers  noms  qui  font  croire  qu'ils  sont  venus 
de  Perse  et  d'Arménie  à  la  suite  des  grandes  invasions  militaires. 
L'auteur  poursuit  en  détaillant  les  textes  et  les  traditions  (jui  lui 
semblent  prouver,  au  point  que  «les  plus  opiniastres  mesmes  n'en 
sçauroient  douter»,  l'Apostolat  de  S.  Thomas  et  de  ses  succes- 
seurs en  Chine.  Ces  documents  sont  à-peu-prc's  ceux  de  la  China 
illustrata  de  Kircher. 

Du  reste,  obéissant,  comme  i)lusieurs  missionnaires,  aux 
mêmes  préoccupations,  le  P.  Trigault  avait  déjà  mandé  de  Goa 
(2't  Dec.  1607),  «on  nous  écrit  que  du  côté  du  So})tentrion,  bien 
avant,  il  se  trouve  une  espèce  de  chrétiens,  qui  ont  des  croix  et 
autres  choses  semblables  aux  catholiques».  (2).  Sous  le  titre  : 
Juifs  et  chrétiens  en  Chine-»,  la  China  Revie\<'  (1884-85.  p.  301), 
rappelle  qu'au  début  du  XVIIP  siècle  John  Bell  d'Antermony 
trouva  quelques  Juifs  et  quelques  Mahométans  à  Pékin  en  1720, 
qu'il  supposa  être  entrés  en  Chine  vers  il 00  avec  les  Tartares 
occidentaux  :  «Il  existe  une  secte  très  peu  nombreuse  d'adora- 
teurs de  la  croix,  cro.s.s-wors/j/pper.s.  Ils  rendent  un  culte  à  la 
S*^e  Croix,  mais  ils  ont  perdu  toute  autre  marque  de  christianis- 
me; ce  qui  indique  probablement  que  l'Evangile  a  été  prêché  en 
ce  pays  avant  l'arrivée  des  missionnaires  jé'suites». 

D'après  le  sinologue  André  Millier,  s'appuyant  sur  l'autorité 
des  historiens  du  Céleste  Empire,  c'est  en  l'an  05  de  notre  ère 
que  le  philosophe  indien  Xa-can  (Sakya?)  serait  entré  en  Chine  et 
y  aurait  prêché,  entre  autres  doctrines,  celle  de  trois  dieux  en  un. 
Il  partage  l'opinion  de  ceux  qui  pensent  que  le  christianisme  fut 
alors  introduit  et  que  ses  enseignements  furent  dans  la  suite  in- 
terpolés et  conséquemment  corrompus  par  les  Chinois.  Cette  secte 
s'appelait  Xe-chiao  (Che~kiao  "f*  fi)  et  aussi  Fo-kiao  ^  ^.  «  W, 
{Che  -f-,  en  romanisation  française),  dit  Mi'iller,  indique  la  Croix; 
Fo  ^  est  le  Jupiter  latin,  et  Kiao  |jc  signifie  doctrine.  D'où  Xa- 
ca,  ou  Sàkya,  ou  Sé-kiao,  veut  dire  la  doctrine  de  la  Croix.  Les 
bonzes  ou  prêtres  de  Fo,  (Bouddha)  s'appelaient  aussi  Che-hiao: 
d'autre  part  Fo  est  appelé  aussi  Fo-hhan,    ([ui  corres[)ond  au  nom 


(1)  Trigault,  de  Ckristianâ  Expeditione...,  caput  imdecinnim  :  De  Samcenis  ac 
Juilîeis  ac  fidei  demùm  christianai  aiuid  Sinas  vestigiis".  —  Nous  empnintous  souvi-nt  la 
naïve  et  fidèle  traduction  de  de  Riquebourg-Trigault.  —  (Cf.  pour  ce  passage,  T.  I.  p.  IIKS  ). 

(2)  Dehaisnes,  Vie  du  P.  Trigatd!,  p.  241). 


108  CHOIX    KT    SWASTIKA.    II. 

indien  Sa-hnm)y.  (1).  Nous  no  soutiendrions  jias  sans  réserves 
cette  ingénieuse  théorie;  elle  ligure  ici  à  litre  doeumentaire. 

Le  P.  Le  Comte  observe  (jue  «  nous  ne  sçavons  pas  tout  ce 
qui  s'est  passé  dans  ce  nouveau  monde  dei)uis  la  mort  de  Jésus- 
Christ...  On  ne  doute  ]ioint  ({ue  S.  Thomas  n'ait  ])r(^sché  la  Foy 
dans  les  Indes,  et  il  est  certain  (|u'(mi  ce  t(Miips-l;i  les  Indiens 
connoissoient  parfaitement  la  Chine,  à  qui  ils  ))ayoient  presque 
tous  quelque  tribut».  Comme  civilisation,  dit-il,  la  Chine  occupait 
alors  le  rang  de  Rome  en  OccidcMit.  «  Ainsi  peut-estre  que 
8.  Thomas  s'y  sera  transporté  luy-m(^sme,  ou  du  moins  qu'il  y 
aura  envoyé  quelques  uns  de  ses  disciples».   [2). 

Le  P.  du  Jarric  intitule  un  chapitre  de  son  ouvrage  :  «De 
la  Mémoire  qu'il  y  a  ez  Indes  de  l'Apostrc  S.  Thomas  et  de  ses 
gestes  :  comme  les  Portugais  ont  trouvé  ses  reliques  à  Méliapor. .. 
etc.».  (3).  Les  principaux  témoignages  qu'il  énumère  se  résument 
en  ceux-ci  :  Il  existe  de  nombreuses  églises  que  la  tradition  dit 
avoir  été  fondées  i)ar  suint  Thomas,  lecjuel  aurait  personnelle- 
ment instruit  les  ancêtres  de  ces  «chrétiens  de  S.  Thomas». 
Ces  derniers  fêtent  encore  le  dimanche  dans  l'Octave  de  prujues, 
jour  où  l'Apôtre  aurait  mis  sa  main  dans  les  plaies  de  N.  S. 
(Joann.  C.  XXV.  27),  Beaucoup  d'inscriptions  sur  métal  men- 
tionnent les  miracles  du  Saint  et  les  donations,  faites  par  les 
souverains  du  pays,  aux  églises  bâties  par  lui  ou  en  son  honneur. 
Des  chants  indigènes  confirment  la  tradition  sur  ce  point.  De 
Méliapore.  il  aurait  été  évangéliser  la  Chine  :  «D'autant  que  les 
Chinois  en  ce  temps-là  estoyent  les  maistres  de  la  marine,  et 
avoient  en  main  tout  le  traific  et  commerce  de  l'Inde,  comme 
l'ont  maintenant  les  l^ortugais  :  de  façon  qu'ils  voyageoient  sou- 
vent en  ceste  contrée».  De  là,  S.  Thomas  seroit  revenu  à  la 
Côte  de  Coromandel,  où  il  fut   martyrisé    par   les    Brahmes,    près 


(1)  John  Kessoii,  the  Cross  and  the  Dragon.  London,  18-54.  —  p.  8.  —  Le  P.  Kircher, 
on  plutôt  le  P.  Boym,  (lit  de  son  côté:  "Imo  ipse  venerabilis  P.  Mathœus  Riccius  cùm 
priniùm  in  Sinas  penetravit,  Xé-/'6V(-/i/ao  (  |*  "ï*  W^  Che-tse-kiao,  en  figuration  française), 
nomen  crucis  doctrinœ  reperit,  quo  nimirùm  Ohristiani  antiquitùs  Crucis  doctrinse 
discipuli  apud  8inas  vocarentur".  China  monumentis  illastrata,  p.  9.  —  Dabry  suggère 
(page  27  op.  cit.)  qu'on  aj^pliquait  peut-être  au  Nestorianisme  cette  dénomination  de 
Che-tse-kiao,  "religion  de  la  Croix",  que  suivaient  les  Chaziuzariens,  (chasus  en  ai-ménien 
veut  dire  CTO «ic),  ou  staurolâtres,  (adorateurs  de  la  croix,  ZjIAiI  \J2Li)^  qui  étaient 
des  nestoi'iens  arméniens,  n'adorant  de  toutes  les  images  que  la  ci-oix".  J'ignore  si  chasus 
est  un  mot  arménien  et  s'il  signifie  croix,  mais  j'estime  que,  sous  sa  forme  quasi  latine, 
il  ressemble  étonnamment  à  l'expression  chinoise  che-tze,  "la  croix",    ou  le  caractère  dix. 

(2)  Nouveaux  Mémoires  sur  Vétat  présent  de  la  Chine,  par  le  P.  L.  Le  Comte,  mathé- 
maticien du  Roy,  —  3«  édition,  Amsterdam  1698  —  p.  97.  —  Cf.  Hirth  ;  China  and  Roman 
Orient. 

(3)  Du  Jarric  S.  J.  Histoire  des  choses  plus  mémorables...  chap.  XVII.,  p.  497. 


I.    ANCIENS    VESTKiES    HISTOIUQTJES.  109 

de    l'ancienne    ville    de    M('lia])ore.     (1). 

Notre  cadre  ne  comporte  pas  la  discussion  de  ces  divers 
témoignages  ou  traditions,  qu'il  nous  suiïit  de  rapporter. 

Le  P.  Sémédo  nous  a  laissé  quelques  remanjucs  fort  sensées, 
à  propos  du  Monument  de  S i -ru i an- fou;  nous  les  introduisons  ici 
par  anticipation,  et  pour  les  vues  judicieuses  qu'(dles  renlerment  : 
«Il  paraît  donc  évidemment  que  la  Religion  chrétienne  est  entrée 
en  la  Chine  dès  l'an  631...  Il  ne  faut  pas  néantmoins  présumer 
de  là  qu'elle  n'y  ait  point  esté  plantée  par  la  i)rédication  des 
Apostres,...  mais  plùtost  qu'ayant  esté  une  lois  pul)liée  pour  tous 
ces  pays,  elle  se  perdit,  et  puis  elle  fut  restahlie  par  de  nouveaux 
soins.  Le  mesme  est  arrivé  aux  Indes,  où  l'Apostre  S.  Thomas 
avoit  porté  le  flambeau  de  la  foy,  qui,  s'estant  esteinl,  fut  ral- 
lumé environ  l'an  800,  dans  la  ville  de  Mogodouen,  ou  Patana, 
(Patna?)  par  un  Chrestien  Arménien  nommé  Thomas  Chana- 
néen,  (2)  lequel  ayant  renouvelle  l'ancienne  Religion  répara  les 
églises  basties  par  le  S  Apostre,  et  dressa  des  autels  :  ce  qui  a 
donné  sujet  de  croire,  sur  la  conformité  des  noms,  que  tous  les 
bastimens,  qu'on  y  void,  sont  des  ouvrages  du  premier  S.  Thomas. 
Le  mesme  peut  estre  arrivé  dans  la  Chine;  et  qu'après  avoir 
receu  la  loy  de  l'Evangile  dès  aussitôt  qu'elle  commença  d'estre 
annoncée  au  monde,  elle  en  perdit  tout-à-lait  la  mémoire  jus(|ues 
à  la  seconde  fois,  qui  est  celle  dont  parle  l'Inscription...  Le 
temps,  auquel  se  perdit  la  mémoire  des  prédications  du  S.  Apos- 
tre,   n'est    pas    beaucoup  inégal   et   différent    pour  le   regard    des 

(1)  Mailapur  ou  Maihipoura,  fnibourg  de  Mudnis.  —  Cf.  Du  Jurric.  Oy>.  cit.  4iiS.  — 
Le  Père  raconte  aussi  qu'en  1517,  "certain  Arménien  de  nation  Coje  Escandei,"  —  faut-il 
ridentifier  avec  Escandel?  —  con<luisit  les  Portugais  sur  leS  ruines  <le  cette  ancienne  ville 
de  Méliapore,  rebâtie  en  1504  sous  le  nom  de  S.  Thomé,  où  ils  rencontrèrent  un  vieillard 
entretenant,  à  l'exemple  de  son  père,  de  son  grand-père  et  de  ses  aïeux,  une  lampe  allu- 
mée sur  le  tombeau  du  saint  martyr.  Ils  firent  un  rapport  au  vice-roi  à  Goa,  et  den  Je:in 
III  de  Portugal,  averti,  ordonna,  en  1522,  d'y  faire  des  fouilles.  Puis  viennent  des  détails 
très  circonstanciés  sur  la  manière  dont  les  ossements  du  saint  furent  trouvés  et  sur  les 
garanties  d'authenticité  qui  accompagnèrent  la  découverte.  Le  Père  enfin  exi)ose  au  long 
comment  on  peut  concilier  avec  tout  cela  la  mention  du  IVIartyrologe  romain  '\\\n  met  le  3 
de  Juillet  la  translation  du  corps  de  S.  Thomas  de  la  ville  de  C-.ilaniine  en  llnde.  à  celle 
d'Edesse  en  Mésopotamie,  et  de  là  en  la  ville  d'Orthone  i\\\\  est  en  l'Apoulle  d'Italie."  p. 
507.  Cf.  Acta  Sanctontm. 

On  peut  lire  à  ce  sujet,  avec  pi'écaution  toutefois,  une  longue  note  du  Colonel  Yule 
à  la  page  338  du  11^  volume  de  son  Mairo  Polo,  2*=  édition.  Il  l'y  insère  à  propos  du  chapi- 
tre XVIII  du  célèbre  voyageur  :  "Discoursing  the  i)lace  where  lieth  the  body  of  S.  Thonniâ 
the  Apostole  :  and  the  miracles  thertof".  —  Item,  p.  342.  —  Il  est  à  regretter  que  le  savant 
Commentateur  ait  cédé  parfois  aux  préjugés  rationalistes  de  sa  critique  protestante,  eu 
matière  religieuse;  ses  conclusions  en  souffrent  et  laissent  trop  voir  q  l'il  ne  possédait 
point  la  vérité  intégrale. 

(2)  Kircher,  China  illustrata,  p.  55,  partage  cette  opinion  et  ai)pelle  ce  nouveau 
Thomas  syrien  :  Martome,  c'est-à-dire  le  Seit/neur  J'homas. 


110  CROIX    ET    SWASTIKA.   II. 

Indes  et  do  la  Chine...  et  de  là  on  peut  conclure  sans  dilTicultë, 
que  ce  n'est  pas  le  premier  esta])lissement  de  la  Religion  chres- 
tienne,  mais  plustost  son  restablissement».  (1). 

Kircher  dans  sa  China  illustrnta  exploite  les  richesses  de  son 
érudition  pour  prouver  «la  propagation  de  l'Evangile  par  TApos- 
tre  S.  Thomas  et  ses  sucesseurs  dans  toutes  les  régions  de  l'Asie 
orientale».  (2).  Il  nous  serait  facile  de  copier  ici,  comme  tant 
d'auteurs,  les  textes  espagnols,  portugais,  latins,  grecs,  arabes, 
hébreux  et  chaldéens  de  sa  dissertion.  Nous  ne  lui  emprunterons 
que  cette  transition  opportune  :  nAd  dcreliclam  semitam  rever- 
tamur!  Reprenons  le  sentier  que  nous  avons  quitté».  Il  nous 
amène  enfin  à  l'Inscription  de  Si-ngnn-fou,  dont  le  nom  a  déjà 
paru  plusieurs  l'ois  sous  notre  plume.  (3). 


(1)  L'inscription  gravée  sur  marbre  dans  l'église  élevée  à  Pékin  en  1650,  par  le 
P.  Adam  Schall,  débute  ainsi  ;  "La  foi  fut  d'abord  apportée  en  Chine  par  l'Apôtre  S.  Tho- 
mas; elle  le  fut  une  seconde  fois  et  avec  un  plus  grand  succès  par  les  Syriens  sous  la 
dynastie  des  T^anp.  Enfin  elle  se  répandit  pour  la  troisième  fois  au  temps  des  Minff,  grâce 
aux  prédications  et  aux  ouvrages  chinois  de  S.  François  Xavier,  puis  du  P.  Matthieu  Ricci..." 

g  t  H  ri  S*.  ^T  £s  «  S  ^  i«  «>  lï  A  +  m.n  ^  ±m 
m.^  SI)  ^  â  «s  JW  t.  w  ;fc  ^  B.  w  ±  «  A.  A  +  mn 
tîi:.x  '^.mMm ^.m  n m  ^  \  •¥  m  ^  »  m.^.  '^  M 
HW&  ±  m  m  n  ^.-^  là  m  m  K  >¥  m  M  m.m  ^  m  M. 
m  ^  m  B.M  m  s  ^M  M  :k  ï«.!i#  mw  rà  &  m^. 

(2)  Kircher,  op.  cit.  ;  2®  partie,  chap.  II.  —  Sur  la  venue  de  S.  Thomas  en  Chine,  voir 
la  Nouvelle  relation...  }>ar  le  P.  de  Magalhâens,  p.  3i7. 

(3)  Si-noan-fou  W  ^  /JT  !«'  capitale  de  la  Province  du  Chensi,  j^^  W  l'une  des 
Provinces  florissantes  de  la  Chine  primitive,  est  l'ancienne  Tchang-nfjan  ^  "51 ,  ville  con- 
sidérable, qui  a  peut-être  joué  le  rôle  historique  le  plus  imimrtant  parmi  toutes  les  villes 
du  Céleste  Empire.  Le  Colonel  Yule,  comme  Richtofen,  l'identifie  avec  Kenjanfou  (aliàs 
Qmmanfu),  de  Marco  Polo,  (cf.  XLI).  —  Cf.  —  ''The  Book  of  Ser  Marco  Polo...  2«  édit. 
1875  —  ".  Tome  II,  p.  21. 


I 


CHAPITRE  II. 


LA  PIERRE  DE  SI-NGAN-FOU. 


>î«io«>- 


§  I.  GENERALITES. 

Découverte.  —  Authenticité.  —  Vicissitudes.  —  Incurie 
mandarinale  et  réclamations.  —  Etat  présent.  —  L'inscription 
est-elle  nestorienne? 


§  IL  LES  CROIX  DANS  LE  TEXTE. 

Double  mention  de   ce   signe.  —  La  seconde   seule  a  trait  à 
la  croix.  —  Versions  diverses. 


§  III.  LA  CROIX  DU  SOMMET. 

Les  trois  types  présentés    au    public.  —  Les   deux   premiers 
sont  faux.  —  Le  dernier  seul  est  exact.  —  Sa  vraie  forme. 


:.  rS)  /|  ±  ^.  Il  4<     ■ 

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Impression  Phototypique. 
(Cliché  No.  263.) 


E  5^  îî  BJ  «r  lÏÏ)  *  în  S  îK 


Yeghi-Shotbn,  Tokio. 
(Imprinierie.) 


i 


CHAPITRE  II. 

LA  PIERRE  DE  SI-NGAX'FOU. 


§  I.  GENERALITES. 

Dans  ce  travail,  la  pierre  ou  monument  de  Si-ngan-fon 
W^>fiï  mérite  à  coup  sûr  un  chapitre  spécial.  Elle  porte  en  tête 
une  croix  bien  formée,  expressément  mentionnée  dans  le  trxte  de 
son  inscription.  Les  premiers  missionnaires  jésuites,  qui  vinrent 
à  la  suite  de  M.  Ricci  évangéliser  la  Chine,  se  sentirent  naturel- 
ment  portés,  souci  bien  excusable,  à  rechercher  jusqu'aux  traces 
les  plus  fugitives  de  la  Religion  chrétienne,  qu'ils  savaient  avoir 
pénétré  dans  ce  vaste  empire. 

Laissons  parler  le  P.  Sémédo,  une  des  autorités  dans  la 
question  :  «Pendant  ces  trente  années,  nous  avons  couru  toute 
la  Chine,  nous  avons  fondé  des  églises  dans  les  meilleures  villes, 
nous  avons  planté  la  foy,  et  nous  avons  ap*  orté  toute  sorte  de  di- 
ligence pour  découvrir  quelque  chose  de   cette  vérité Voyans 

d'un  côté  si  peu  de  marques  évidentes  d'une  chose  de  cette  im- 
portance, authorisée  par  les  écrits  de  tant  d'autheurs,  et  appuyée 
sur  de  si  fortes  raisons,  il  n'est  pas  merveille  si  nous  étions  en 
doute  et  en  perplexité  :  de  l'autre,  tenans  la  chose  pour 
très  asseurée,  comme  elle  est,  nous  recherchions  d'autrrs  cau- 
ses     Enfin  nous  fûmes  consolez,  quand  au  milieu  des  ténèbres, 

nous  trouvâmes  la  source  de  la  lumière  dans  l'obscurité  mê- 
me, comme  un  témoignage  évident,  que  l'Evangile  a  esté  floris- 
sant en  Chine  il  y  a  plusieurs  siècles  :  la  chose  arriva  de  hi  sor- 
te:» (1)  Nous  résumerons  les  plus  sailhintes  particularités  de  son 
récit,  souvent  reproduit  et  parfois   défiguré. 

En  1625  (2)  en  creusant  les  fondements  d'un  édifice  près  de 
Si-ngan-fou,     d'autres     disent     en     voulant    enterrer    le    lils    du 


(1)  Sémédo.  Histoire  universelle...,  p.  22G. 

(2)  Et  non  en  1636,  comme  le  disent  les  Annales  de  philoi.  chrétienne.  Les  document» 
chinois  portent  équivalemment,  en  1623;  mais  1625  est  la  date  indiquée  i>ar  les  relations 
en  langue  européenne.  Cf.  Pauthier,  De  Vauthentidté  de  P Inscription...  —  p.  24.  Cctt»-  pierre 
de  Si-ngan-fou  fut  élevée  la  2^  année  de  Kien-tchon<j  ^  ^  (781  ),  sous  Tetsono  f^i  ;f;  - 
9«  empereur  des  T'ang  ^  le  7*^  jour  de  la  1*"  lune. 

15 


1  l  'l  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

Gouvornoiiv.  es])oro  dcMiranl  ])ro(liij;'(\  los  ouvriers  rrncoiihèrcnt 
une  lal)lo  de  iiierr(\  dont  la  paitie  su|  érieure  i)or(ait  yravée  en 
creux  une  croix  l)ien  roriiHM\  l'ne  longue  inscription  en  1780 
caractères  chinois,  qui  rc^stenl  encore*  un  modèle  de  calliiira])hie, 
mentionnait  les  vicissitudes*  vn  Chine  de  la  Ixeligion  chr(Mienn(\ 
ai)portée  du  Tn-t>i'iii  -j^  ^*  ou  de  rOccident,  en  Gi^."),  et  honorée 
pul)li({uenient  p(Midant  un  siècle  et  demi,  c'est-à-dire  jusqu'en 
781,  date»  de  Térection  de  la  pierre.  On  y  lisait  aussi  un  précis 
de  cette  doctrine;  et.  sur  la  tranche,  des  inscrijïtions  (mi  caractè- 
res oMvimgJiélo,  déchilïrés  i)lus  tard,  re})roduisaient  les  noms  des 
prêtres  venus  de  Syrie  à  Tchnng-ngan  ^  $  ( Si'iiç)nii-fou  ),  avec 
01oi)en,  leur  chef,  sous  le  règne  de  T'iii-lsong  -j^  ^,  second 
empereur  de  la  dynastie  des  T'nihj. 

On  ne  tarda  pas  à  avertir  de  la  découverte  h;  Oouverneur  de 
la  ville.  «Au  i)lustot  il  se  transporta  au  lieu  où  estoit  cette  croix; 
il  la  vit,  la  considéra  avec  attention,  la  fit  élever  sur  un  beau 
pied-d'cstal,  et  couvrir  d'un  toict  appuyé  sur  d(*s  jnlliers  par  les 
costcz...  Il  voulut  de  plus  que  ce  riche  déi)ôst  lût  mis  et  conservé 
dans  l'enceinte  d'un  temple  de  Bonzes  assez  ])roche  du  lieu  où  il 
avoit  esté  trouvé».  (1).  Tlne  grande  alïluence  de  peuple  se  porta 
chez  eux  à  cette  occasion.  Vn  lettré  païen,  ami  d'un  mandarin 
chrétien  nommé  Léon  et  résidant  dans  la  ville  de  Ilang-tchoon  ^ 
*)]],  au  Tché-kiaiig,  lui  envoya  une  copie  de  la  curieuse  inscription. 

lîientôt  (1628),  des  Jésuites  vinrent  à  Si-ngan-fou,  avec  Phi- 
lippe, autre  mandarin  chrétien,  député  en  ce  pays  pour  les  be- 
soins de  sa  charge.  «Ils  n'y  furent  pas  longtemps  sans  bastir 
une  résidence...  Le  bonheur  voulut  pour  moy  que  je  fusse  un 
des  premiers  destinés  à  avancer  les  affaires  de  cette  nouvelle 
chrétienté  et  de  cette  petite  maison,  que  j'estime  une  des  plus 
heureuses,  pour  la  commodité  qu'elle  a  de  voir  cette  pierre,  que 
j'ay  veuë,  leuc,  considérée  à  loisir;  et  surtout  je  me  suis  étonné 
quelle  fust  si  entière,  et  ces  lettres  si  iK^ttes  et  si  distinctes  ajirès 
le  cours  de  tant  d'années».  Ces  lii^nes  accréditent  le  témoio-naoe 
irrécusable  du  P.  Sémédo  et  lui  donnent  une  valeur  non  équi- 
voque. (2). 

Le  P.  Kircher  fait  ressortir  que  ce  texte  indigène,  mention- 
nant avec  tant   d'à-propos  la  doctrine   et  les   triomphes   du   catho- 

(1)  Le  Prui/roDiKs  Coptua  de  Kircher,  (Kome,  1(>36),  s'exprime  en  ces  termes  :  "De 
invento  nionuniento  niox  certior  factiis  loci  gubernator,  qui  cum  venersinda?  antiqiiitatis 
vestigia  fuisset  intuitus,  propedieni  scripto  (piodam  in  inventi  ]nonunienti  laudeni  edito, 
in  altero  ejusdem  quantitatis  lapide  totam  inventi  saxi  perigraplien  iisdem  characteruni, 
not.arumque  ductibus,  ea  qua  par  erat  fide,  incidi  ciiravit  ;  i)ositainque  in  niontis  cujus- 
dam  in  pvimaria  urbe  Sigàn  existentis  Heremitario  inventse  antiqnitatis  Thesaurum  ajternœ 
niemoriœ  conservatum  posuit".  —  p.  50. 

(2)  On  trouve  dans  la  BihUotheca  sinka  d'Henri  Cordier,  (p.  32.5  à  320),  la  biblio- 
graphie raisonnée  de  la  Pierre  de  Si-ncfan-fou.  —  Cf.  ibid.  p.  324,  ce  qui  concerne  "l'Apos- 
tolat apocîyi)he  de  S.  Thomas''\ 


II.   LA   l'iKnm-:   DE  si-Nf;A\-Foi;.  ll'i 

licismo  pendant  cent  cinquante^  ans,  n'a  v\r.  |iiovi(lcnli<-llrnirnl 
découvert  (|u'au  monienl  où  des  missionnaires  européens  se  trou- 
vaient de  nouvcali  en  Chine  pour  en  eoniprendre  le  prix,  m  in- 
terpréter le  sens  et  tirer  profit  de  celte  trouvaille  héeouvert 
plus  tôt,  le  monument  aurait  passé  inaperçu,  exposé  au  ris({ue 
d'être  détruit  comme  tant  d'autres.   (I). 

G.  Pauthier,  égaré  i)ar  ses  préventions  anticalliolitpies, 
avait  d'abord  écrit,  en  citant  des  extraits  de  la  traduction  de 
M=''  de  Visdelou  :  «  Nous  n'avons  pas  cru  nécessaire  de  la  com- 
parer avec  l'original...  On  y  remarque  surtout  un  caractère  bien 
prononcé  des  doctrines  professc'cs  j)ar  les  sectateurs  de;  Lno-lscu 
(taoïsme),...  et  il  serait  dilïicile,  sans  la  meilleure  volonté  du 
monde,  d'y  découvrir  les  doctrines  du  Christianisme,  qui  n'y  est 
pas  même  nommé.  D'ailleurs  nous  avouons  sincèrement  que 
nous  ne  voyons  i)as  rimi)ortance  (|ue  l'on  a  voulu  altaclu'r  à  ce 
monument,  le(|uel,  en  admettant  son  authenticité,  rjue  nous 
n'avons  aucun  intérêt  à  contester,  ne  jirouverait  rien  autre  chose, 
selon  nous,  si  ce  n'est  (jue  des  notions  d'un  christianisme  bien 
vague,  auraient  été  ))ortées  en  Chine,  sous  le  règne  de  Tui- 
tso»(/,  comme  une  i'oule  d'autres  notions  religieuses  avec  lesquel- 
les elles  auraient  été  confondues».   ('2^ 

Pauthier  s'est  ravisé  :  nous  })Ourrions  l'entendre  chanter  sa 
palinodie  dans  les  deux  ]\[émoires,  soigneusement  documentés, 
qu'il  a   publiés    sur    cette    question.  (3).    Du    reste,    sans    attendre 

(1)  Le  P.  Boym.  (Kii-clier,  China  iUiititrata  \>.  l(î  )  nviiit  déjà  exjiiinié  lui  avis  iilenti- 
tliie  à-propos  de  la  découverte  à  cette  époque  de  plusieurs  niouuiiieuts  de  la  foi  chrétienne. 
Du  reste  cette  remarque  fort  naturelle  se  trouve  consignée,  pour  la  première  fois,  croyons- 
nous,  dans  une  vieille  plaquette  de  15  pages,  impiimée  à  Rome  dès  1631,  et  portant  le 
titre  :  Dh'kiaratione  dt  nna  jiietra  caitic(f,  acritta  c  scolpita  con  Virifrascritte  letteve,  ritro- 
rata  nel  Mef/iio  délia  Cina.  Cette  i)laquette  fort  rare,  réiligée  en  italien,  existe  à  la 
bibliothèque  des  Jésuites  de  Zi-ka-wei,  près  Changhai,  et  elle  fait  suite  à  un  ouvrage  «le 
187  pages  intitulé  :  Lettere  annne  del  Giappone  de  i/fanni  162.").  1620,  1G27.  I^»  deux 
ouvrages,  (  de  texte  et  de  papier  identiques  ),  sont  imprimés  chez  Corbeletti  et  le  ju-emier 
porte  Vimprimattu'  accordé  eu  1031  par  le  P.  M.  Vitelleschi,  Général  de  la  Comi»agnie  de 
Jésus.  Nous  reviendrons  sur  cette  rcrsion  itafie»ne,  que  le  P.  Al.  Pfister,  mort  à  Chang- 
hai  en  1891  a  le  premier  signalée  ;  tout  autorise  à  l'attribuer  au  P.  .Séniédo,  niais  je  ne 
l'ai  vue  mentionnée  nulle  part.  Immédiatement  après  le  titre  cité  plus  haut  on  lit  : 
" L'esplicatione  présente  è  conforme  à  quella,  che  venue  da  Pequîm,  la  quale  i):inie  più  a 
proposito  i>er  esser  jiiù  letterale  di  parola  in  jiarola". 

La  Bihliotheca  sinica  de  Cordier  n"indi(iue  (jue  deux  vei-sions  peut-être  antérieures. 

(2)  Univers  Pittoresque.  La  Chine.  T.  I.  p.  290.  —  La  traduction  de  M«'  de  Vi». 
delou  est  insérée  dans  le  Supplément  à  la  Bibliothèque  universelle  de  d'Herhelot.  j>.  37-"». 

(3)  "De  V Authenticité  de  V Inscription  ncstorienne  de  Si-n(/an-fou.  Paris,  Duprat 
1857".  et  ''  LHnsa'iption  syro-chinoise  de  Si-nfian-fou.  Paris.  Didot  1858".  M'  le  Consul 
E.  H.  Parker  citait  naguère  plusieurs  textes  chinois  corroborant  le  témoignage  sur  leciuel 
Pauthier  attire  l'attention.  —  Cf.  Journal  de  la  Soc.  asiatique  de  Chantihai.  1889-  \M). 
"  Notes  on  thc  Nestor ians  in  China'\ 


IIG  CROIX    ET    SWASTIKA.   II. 

jusque  là,  il  av.ait  fait  imprimer,  non  sans  une  nuance  de  vanité  : 
«Nous  sommes  heureux  d'avoir  été  le  premier  Européen  qui  ait 
découvert  dans  les  livres  chinois  un  tènioiipuuje  cerUiin,  irréfra- 
gable,  de  la  réalité  du  monument  en  question».  Et  il  cite  ce  té- 
moignage tout  au  long. 

Le  monument  de  Si-ngan-fou  est  authentique,  et  non  point 
le  résultat  d'une  «iiieuse  fraude  jésuitique»  comme  on  s'était  a- 
charné  à  vouloir  le  prouver,  aflirmant  ainsi  l'importance  de  la 
découverte.  Il  est  désormais  oiseux  d'établir  cette  authenticité, 
surtout  après  la  discussion  si  serrée  de  Pauthier  lui-même,  dont 
Henry  Yule  admet  les  conclusions,  (Cf.  Cathay...  p.  XCIIÏ.)  et 
le  travail  beaucoup  plus  sérieux  encore  de  A.  Wylie,  avec  lequel 
il  faut  désormais  compter.  (1). 

Ainsi  La  Croze,  Voltaire,  Spizelius,  d'Argens,  le  R'^  Horne, 
le  prof.  Neumann  de  Munich,  Schmidt  de  S.  Pétersbourg,  Ernest 
Renan,  Stanislas  Julien,  le  prof,  américain  E.  E.  Salisbury  (1852) 
en  sont  tous  pour  leurs  frais  de  contradiction,  quelques  uns  pour 
la  confusion  de  leur  ignorance,  plusieurs  pour  la  honte  de  leur 
mauvaise  foi  prévenue.  «Voltaire,  écrit  Abel  Rémusat,  voulait  à 
toute  force  trouver  en  défaut  l'Inscription  de  Si-ngan-fou...  Ce 
n'est  pas  le  lieu  de  répondre  ici  à  ses  chicanes,  parce  que  l'on 
croit  en  avoir  fait  apercevoir  ailleurs  la  futilité».  (2). 

Tour  à  tour  un  nombre  fort  respectable  de  critiques  ont  dé- 
veloppé la  thèse  d'authenticité  avec  une  très  inégale,  mais  victo- 
rieuse compétence.  Naguère  encore  le  Professeur  Legge,  qui  s'est 
élevé  au  rang  des  interprètes  les  plus  autorisés  de  ce  monument 
épigraphique,  sans  pourtant  faire  oublier  l'illustre  sinologue 
A.  Wylie,  a  conclu  hardiment  par  cette  grave  affirmation,  après 
examen  des  compilations  indigènes  :  «Autant  que  j'ai  pu  m'en 
rendre  compte,  on  attend  encore  un  lettré  chinois  qui  porte  con- 
tre ce  monument  une  accusation  de  supercherie  frauduleuse».  (3). 


(1)  Journal  of  the  American  Oriental  Society  ;  fifth  vol.,  185G.  p.  277-336.  —  Le 
même  volume  contient  sur  ce  sujet  une  lettre  du  R<*  Mac  Cartee  datée  de  Ning-po,  1854.  — 
Le  III*  volume  à  la  page  401  avait  inséré  la  communication  du  prof.  E.  E,  Salisbury, 
combattant  l'authenticité  du  Monument.  Ce  travail  n'a  plus  qu'un  intérêt  documentaire. 

(2)  Mélanties  asiatiques.  IL  p.  189  :  "  Olopen,  prédicateur  du  Christianisme  à  la 
Chine".  A.  Rémusat  renvoie  au  Journal  des  s  ivans.  Oct.  1821.  —  D'après  Yule,  Olopen, 
(ou  Olopuàn),  est  la  prononciation  chinoisée  de  ra?<'>aw,  qui  veut  dire  moine,  (ou  mieux, 
membre  du  clergé). 

(3)  Legge  ;  Christianity  in  China,  p.  37.  —  Cf.  le  résumé  historique  sur  l'arrivée 
d'Olopen  à  Si-ngan-fou  et  l'introduction  en  Chine  de  la  Po-sze-kiao,  (  parsis  ),  Ta-Vsin-kiao 
y^  ^  W^^  o^  King-kiao  «5\  ^,  traduit  par  Dabry  de  Thiersant.  (op.  cit.  p.  22)  selon 
la  ^^Description  de  Tchang-ngan  ( Si-ngan-fou),  par  Min-kicou  des  Song,  960  à  1120  après 
J.-C". 

Voir  aussi  le  récent  article  du  P.  Heller,  dans  la  Revue  :  Zeitschrift  fiir  Katholische 
Théologie.  1885.  —  p.  74.  —  Cf.  Kreitner,  Imfernen  Osten.  Vienne  1881. 


II.    LA    PIEIUa-:    DF.    SI-Nr,AN-FOU.  117 

Un  autre  sinologue  de  renom,  le  D''  Eitel  n'est  pas  moin» 
catégorique  :  «11  est  évident  qu'il  ne  reste  plus  désormais  la 
moindre  raison  pour  douter  de  raulhentieité  (de  r!ns(ri|»lioij;, 
qui,  à  vrai  dire,  n'a  jamais  été  mise  en  question  par  un  srul 
critique  impartial  et  comi^étent,  chinois  ou  étranger».  (1). 

Wylie  expose  (p.  289),  que  les  Chinois,  qui  l'ont  réimpri- 
mée, vendue,  admirée  comme  calligrai)hie,  et  ridiculisée  quant 
au  sens  doctrinal  et  religieux,  n'en  ont  jamais  contesté  l'authenti- 
cité :  «et  même,  dit-il,  nous  n'avons  jamais  trouvé  la  moindre 
trace  de  soupçon  relatif  à  l'existence  de  la  pierre,  ou  à  la  vé-ra- 
cité  des  dates  qu'elle  renferme».  A  la  fin  de  son  travail,  (pp.  330, 
335  et  336),  il  formule  son  opinion  avec  une  insistance  plus  ex- 
plicite encore.  A  son  avis,  aucun  document  chinois  des  anciennes 
dynasties  ne  résisterait  au  procédé  de  critique  erronée  (jue  l'on 
applique  à  la  Pierre  de  Si-ngan-fou. 

Au  nombre  véritablement  écrasant  de  citations,  extraites  des 
livres  chinois,  en  faveur  de  l'authenticité,  l'Archimandrite  Palia- 
dius  suggère  d'ajouter  un  passage  encore  plus  concluant  du 
T^ang-hoei-yao  ^  ^  ^ ,  que  le  lettré  Wang  P'ou  3^  ^(^  rédigea 
par  ordre  du  premier  empereur  des  Song.  Dans  cette  compilation 
des  actes  officiels  de  la  précédente  dynastie  des  T'nng,  on  a  fait 
entrer,  (section  des  diverses  religions),  un  décret  figurant  déjà 
avec  quelques  variantes  sur  la  pierre  de  Si-ngan-fou.  C'est  un 
édit  publié  en  639  par  l'Empereur  T'ai-t'^ong  -jj^  '^,  mentionnant 
l'arrivée  d'Olopen,  louant  la  doctrine  qu'il  prêche  et  ordonnant 
de  construire  un  monastère  pour  ses  prêtres.  La  pièce  est  sous 
la  rubrique  «Monastère  de  Ta-fs'irîp».  Un  décret  postérieur, 
(745),  change  Pose,  le  nom  de  ce  monastère,  en  celui  de  Ta- 
tsHng-se.  (2). 

Voilà  donc  cette  tablette  définitivement  classée  parmi  les 
plus  précieux  documents  historiques;  la  Chine,  l'Asie,  le  monde 
entier,  sont  également  intéressés  à  sa  conservation.  Bien  (jue  des 
estampages  (ou  rubbing)  s'en  soient  répandus  dans  tout  l'uni- 
vers, on  conçoit  que  le  public  savant  se  soit  récemment  ému  de 
certaines  rumeurs  inquiétantes  à  son  endroit. 

Elisée  Reclus  avait  imprimé  ces  lignes  un  peu  aventurées  : 
«L'inscription  fut  probablement  brisée  pendant  la  guerre  des  7'aj- 
pHng  :(c  ^,  car  si  Williamson  la  vit  en  1867,  Kichthofen  ne  la 
trouva  plus  lors  de  son  dernier  voyage  dans  le  Cheiisi   en    1872». 


(1)  Eitel;  China  Reriew.  1887-88.  p.  384.  —  Khipioth  tenait  aussi  pour  Vaw- 
thenticité. 

(2)  Chinese  Recorder,  1875.  p.  147.  —  Le  Tome  III.  «les  "Travaux  tles  membres  de 
la  Mission  ecclésiastique  ruf^se  à  Péking.  —  S.  Pétersbourg,  18ô2-lS6t;",  contient  une 
éi\xàe  Bxxx  Le  monument  Nestorien  du  VIP  Siècle,  par  le  prêtre  Tsrttkoff.  Mon  i^Miomnce 
de  la  langue  russe  m'interdit  de  formuler  la  moindre  appréciation  sur  ce  travail. 


118  CROIX    ET    SWASriKA.    II. 

On  s'explique  le  lég'ilimc  ('moi  dos  sinologues.  (IV 

Kn  Mai  1800,  à  la  réunion  gtMUMale  de  la  Sociôlô  A.^inlique 
de  Chaiï(j'h;u\  le  Président,  M.  Iluglies.  alors  Consul  anglais  de 
celte  ville,  pria  ceux  ([ui  auraient  l'avantage  de  voir  le  Monument 
de  Si-n(inn-f(}((  de  s'assurer  si  les  mesures  de  précaution  récla- 
mées par  son  KxcelhMue  \on  Hi*an<lt.  aui)iès  dc^s  membres  du 
T(>on<]-li-i/n-})}e}i y  pour  la  conservation  de  l'Inscription,  avaient  eu 
leur  plein  elTet  et  élai(Mil  vraiment  efîlcaces.  \'on  lîrandt,  au  nom 
de  ses  collègues  du  corps  (lipIomati(]ue  à  Pékin,  et  à  la  requête 
de  la  Société  asiati(|ue.  avait  demande''  (jue  les  mandarins  locaux 
s'intéressassent  à  ce  monument  des  anciennes  relations  entre  la 
Chine  et  l'Occident. 

Le  Jounuil  ch  la  Soc.  Atiintiqiw  donne  la  teneur  de  la  cor- 
respondance échangée  h  cette  occasion  (piehiues  mois  auparavant: 
((\'otre  Excellence,  écrivait  ]M''  Hughes  à  \'on  Brandt,  verra 
d'après  la  photograi)hie  ci-jointe,  que  le  Monument  de  Si-minu- 
fou  est  maintenant  entièromt^it  exposé  aux  inlemju'ries  des  sai- 
sons. Il  était  encastré  dans  un  mur  m  l)ri(|ues,  il  y  a  quelquc^s 
années,  lors  du  voyage  du  \l^  ^^'illiamson,  qui  m'a  conlié  cette 
récente  photographie,  jiour  vous  la  transmettre.  Ce  mur  a  été 
démoli,  et  le  monument,  demeuré  sans  j)rotection,  ne  tardera  ])as 
à  soulïrir  beaucouj).  Il  y  a  dans  le  voisinage  ])lusieurs  autres 
tablettes  d'un  grand  intérêt  historiques  pour  la  (Jhine  :  nous  espé- 
rons que  votre  Excellence  engagera  les  hauts  dignitaires  de  Pékin 
à  prendre  les  dispositions  voulues  ])Our  les  i)roléger  toutes,  mais 
spécialement  la  tablette  nestorienne. ..  etc.».  (2). 

S.  E.  Von  Brandt  répondit  (|u'il  en  avait  référé  au  TfiODfi-li- 
ya-men,  au  Prince  Tclieng  et  aux  Ministres  chinois;  ceux-ci  avaient 
mandé  aux  autorités  provinciales  du  Chen-KÎ  d'enjoindre  aux  au- 
torités locales  de  prendre  les  mesures  jugées  nécessaires.  Le 
ISIinistre  allemand  terminait  ainsi  sa  réponse  :  «Nous  vous  se- 
rions, mes  Collègues  et  moi,  très  obligés,  si  les  membres  de  la 
savante  Société,  dont  vous  êtes  le  Président,  voulaient  bien  nous 
communiquer  de  temps  en  temps  les  informations  qu'ils  auraient 
pu  obtenir  sur  l'efficacité  de  ces  mesures». 

La  Chine  abonde  en  collectionneurs,  en  lettrés  amateurs 
d'archéologie  et  de  linguistique.  Les  inscriptions,  les  vases,  les 
peintures,  les  monnaies,  les  bronzes,  tous  les  bibelots  du  bro- 
cantage  et  de  l'antiquité,  rangés  sous  Tétiquette  de  Kou-tong  -j^ 
2,    sont,    truqués   ou  non,    l'objet    d'un   respectueux    amour,    qui 

(1)  Elisée  Reclus;  A.fle  Orietitafe,  \i.  2^3.  —  Il  y  a  quelque  part  une  erreur  problé- 
matique que  je  n'arrive  pas  à  préciser,  car  le  Colonel  Yidc  [Marco  Polo,  II.  p.  23),  semble 
attester  que  Richthofen  a  ru  la  pierre.  —  Cf.  Richthofen,  China,  I,  p.  Ô53. 

(2)  Journal  de  la  Soc.  asiat.  de  Chany-hai.  1889-1890.  —  N«  I,  p.  136.  La  photo- 
graphie transmise  à  cette  occ.ision  a  i^robablement  servi  à  graver  la  ijlanche  de  l'ouvrage 
de  Wdliamson,  Journeys  in  North ■  China  ;  1870. 


II.   LA  l'iKuni:  i)f:  si-\«;an-ioi-.  110 

friso  rong'oucmont;  nul  j);iys  n'est  |)Iiis  ridif  m  |  ii]>li(,ationH 
arcli('()loizif|ues,  ])rivc'('s  ou  onicicllcs.  .mih  i«-nm'S  du  n'ccnlps. 
l*ourla!it.  i'îù  vu  déliuiro  sous  mes  yeux,  duiaî.l  uii  court  <*s|)a(T 
(le  temps,  un  si  grand  nombro  de  restes  importants,  précieux  au 
l)Ius  liaui  point  pour  l'histoire  locale  indigèn<\  (jue  j'oserais  con- 
seiller aux  sinologues  européens  de  ne  pas  se  dé|)artir  d'une 
vigilante  surveillance  vis-à-vis  de  l'incurie  chinoise,  malgré  les 
assurances  (lii)loniati(jues  et  gouvernementales,  (^uoi  qu'en  disent 
des  récriminations  passionnées,  ce  ne  sont  pas  les  IkulniroA  étnnufpni 
qui  ont  commis  les  plus  regrettables  actes  de  vandalisme  archéo- 
logique; leurs  dégâts  sont  comi)arativement  insigniliants.  Insurgés 
ou  impériaux  en  campagne,  T'ixi-piixf  ou  Tartares,  Sicn-fci  ou 
Ma-j(')).  K()-bio-liO('i  ou  P(''-lion-hoa,  mandarins  locaux  ou  obscurs 
individus  du  simi)le  peu))le,  les  })lus  danireieux  ennenns  de  lar- 
chéologie  chinoise  sont  à  l'intérieur. 

Outre  l'argument  fourni  ))lus  haut,  un  détail  j)rouvera  q»ie 
les  craintes  de  la  Hoynl  /l.siahc  Sociotij  n'étaient  point  chiméri- 
ques. La  pierre  elle-même  portera  le  témoitrnage.  troj»  longtemps 
durable,  d'un  zèle  ardent  sans  doute,  mais  indiscret.  Au  côté 
gauche  de  la  tablette,  c.  à.  d.  à  la  droite  de  celui  rjui  la  contemple, 
sur  les  caractères  e.</ra/>f//*é/o.s  dont  ]>lusieurs  sont  à  jamais  per- 
dus, se  voit  gravée  une  grande  inscrij)tion,  dont  voici  la  traduc- 
tion :  «La  neuvième  année  de  Ilien^fonri  )^  §  (1859),  soit  1070 
années  après  l'érection  de  la  pierre,  moi,  Ihui  T'ai-hoa  0$  ^  ^ 
de  Ou-Jin  îfÇ  ^,  jf"  vins  la  visiter.  Je  trouvai  les  cnractères  et 
l'ornementation  en  parfait  état  et  je  rebâtis  l'abri  qui  la  recouvre. 
Hélas!  mon  ami  Ou  Tse-pi,  le  Trésorier,  n'était  pas  lii  !  il  aurait 
])u  la  voir  aussi!  je  suis  tout  triste  de  son  absence».  (1).  On  se 
demande  qui  ('tait  cet  amateur  inconsidéré  et  d(^  quel  droit  il  s'est 
permis  de  mutiler  celte  j>artie  de  la  stèle. 

Comme  Leii-ge,  ^l.  Léon  llousset  est  moins  sévère  que  nous 
pour  IJ;m  T^ni-hon  :  «Le  temple  a  été  ruiné  de  fond  en  comble 
par  les  rebelles  musulmans;  seule  la  tablette,  protégée  par  la 
nui(;onnerie  (ju'avail  fait  élever  ce  protecteur  éclairé  des  lettres 
et  des  arts,  se  dresse  encore  au  milieu  des  débris  que  la  guerre 
civile  a  semés  autour  d'elle».  (2).  Que  n'a-t-il  pourtant  fait  graver 
sa  prose  sur  la  face  postérieure  de  la  tablette!  Il  n'aurait  i)as 
compromis  d'une  façon  irrémc'diable  une  partie  de  l'inscription 
syriaque  et  chinoise  d'une  des  tranches! 

In  membre  de  ]dirase  serait  à  modilier  dans  le  texte  de 
L.  Ilousset;  car  on  verra    plus    loin    (jue   la  tablette  n'a    guère  été 


(1)  Cf.  Legge,  CJn-ixtumiti/  in  Chitxf,  \\  3i.  —  It<m,  Journal  dv  hi  Sov.   Asiot.   île 
Chang-hai,  1888.  —  Note  de  E.  H.  V.irker. 

(2)  Léon  Rousset,  A  travers  la  Cinc,  2''  ciiit;  Hachette  18()6,  p.  31t. 


1?0  CHOIX    ET    yWASTIKA.    II. 

protégée  par  la  niaç,*onnerio  de  Ilan  T'ai-hoa.  (1).  Grâce  à  des 
photographies  (pie  je  dois  à  robligeance  du  H.  P.  Ilugh  Scallan, 
le  courageux  provicaire  du  Chon-si  |^  "gf  ,  (jue  les  émeutiers  ont 
tenté  d'ajouter  naguère  h  la  glorieuse  liste  des  martyrs  de 
Chine,  (2)  je  suis  en  mesure  de  fournir  des  renseignements  posi- 
tifs sur  l'état  actuel  du  précieux  monument. 

A  la  suite  de  la  démarche  de  Von  Brandt,  un  pauvre  toit 
chinois,  (un  T'-ing-lse  '^  ^)  à  deux  versants,  au  faîte  orné  à 
chaque  extrémité  par  les  dragons  habituels,  a  été  élevé  au-dessus 
de  la  tablette  sur  quatre  colonnes  de  bois.  On  aurait  désiré,  pour 
cette ^  nouvelle  restauration  du  Kiosque,  des  précautions  moins 
parcimonieuses;  pourtant  le  monument  est  à  l'abri  de  la  pluie  et 
de  la  neige.  Puisse  la  sollicitude  mandarinale  le  défendre  contre 
les  entreprises  plus  redoutables  des  hommes! 

Je  venais  de  formuler  ce  souhait  quand  je  reçus  une  lettre 
du  R.  P.  Gabriel  Maurice,  missionnaire  franciscain  au  Chen-si ; 
je  ne  puis  mieux  faire  que  d'en  extraire  ces  passages,  qui  s'im- 
posent d'eux-mêmes  à  l'attention  du  lecteur  :  «Aujourd'hui  (Dec. 
1892),  la  tablette  se  trouve  au  milieu  de  l'immense  et  misérable 
enclos  en  terre  d'une  bonzerie,  elle  aussi  assez  misérable,  et 
habitée  de  quelques  bonzes  seulement.  Elle  est  là  debout,  en 
plein  champ,  en  plein  air,  en  plein  soleil,  au  milieu  d'anciennes 
ruines  et  de'  pierres  monumentales  qui  se  dressent  à  ses  côtés. 
Elle  est  dans  un  bon  état  de  conservation.  La  croix  y  figure  tou- 
jours splendidement  au  sommet...  Le  mesures  de  précaution  ré- 
clamées par  son  Excellence  Von  Brandt,  auprès  des  membres  du 
Tsong-li-ya-men,  pour  la  conservation  de  l'Inscription,  n'ont  été 
nullement  efficaces.  Les  autorités  locales  ne  s'intéressent  nulle- 
ment à  ce  monument  pour  le  préserver.  Seulement,  pour  ne  pas 
se  mettre  en  contradiction  avec  l'avis,  ou  la  note,  ou  Tordre  reçu 
peut-être  du  Tsong-li-ya-men,  les  mandarins  érigèrent  au-dessus 
de  la  Pierre  une  misérable  baraque,  incapable  de  la  protéger  con- 
tre les  injures  de  l'air  et  de  la  pluie,  indigne  du  monument  lui- 
même,  et  très  dérisoire  pour  les  nobles  personnages  qui  s'y  étai- 
ent intéressés,  en  suppliant  la  Chine  de  faire  quelque  chose,  sinon 
de  respectable,  au  moins  de  convenable.  Qu'est-il  arrivé?  L'année 
dernière,  à  pareille  époque,  la  baraque,  (quatre  pieux  surchar- 
gés de  tuiles),  venait  d'y  être  érigée...  Aujourd'hui  elle  n'existe 
plus;  on  n'en  voit  même  pas  la  trace,    si   ce  n'est   quelques   mor- 


(1)  Une  gxa,^nlre  d\i  Chinais  Millions,  (March  1802,  p.  38),  non  datée  malheureuse- 
ment, la  montre  isolée  jiarmi  les  décombres.  La  courte  notice,  accompagnant  la  gravure, 
nous  appiend  que  la  pierre,  de  couleur  grise,  résonne  comme  une  cloche  sous  les  coups  d'un 
marteau.  Elle  repose,  selon  l'usnge,  sur  une  tortue  à-demi  enterrée  ;  et  cette  disposition 
remonte  probablement  à  Tan  lo2.5,  car  Sémédo  rapporte  que  le  Gouverneur  fit  élever  cette 
pierre  "sur  un  beau  pied  d'estal". 

(2)  Cf.  North-China  Daily  News,  N«  du  11  Oct.  1892. 


II.   LA   PiKUiii-:   i)i-:  si-N(;a\-i'()I  .  llM 

ceaux  de  tuiles  l)ris('cs,  soniés  t;a  et  là  aux  alentours.  I)fux  mots 
seuls  expliquent  cette  disparition  étrani^e  :  accident  ou  vol.  Je 
crois  aux  deux.  Jai  interrogé  les  Ixjnzes  à  ce  sujet:  ils  nie  ré- 
pondirent ({ue  Tannée  dc^rnière  le  vent  avait  renxcrsé  la  harafjue. 
C'est  probable  et  cela  en  j)rouve  la  solidité.  Dautres  accusent  h-s 
bonzes  et  des  voleurs  d'avoir  jet(;  bas  la  construction,  pour  s'em- 
parer de  quelques  morceaux  de  bois.  En  fait,  tout  a  disjjaru... 
Les  mandarins  se  garderont  ])ien  de  faire  une  enfjuéte,  ou  de 
penser  à  faire  dresser  quebiue  chose  de  j)lus  solide  pour  pi^.téxj-er 
le  monument».  (1). 

«Je  crois  qu'il  y  va  de  l'honneur  du  Corps  diplomati((ue  et  de 
la  Soc.  asiat.  de  Chang-hai  de  rc'clamer  encore  aui)rès  du  Tnouff- 
li-ya-men.  Or  la  cahute  érig(''e  était  j)lutôt  un  monum<'nt  de  mé-- 
pris  à  leur  adresse  qu'un  abri  pour  la  pierre  J'alïirme  que  celle 
iDaraque    n'avait  pas  coûté  plus  de  trois  ou  cjuatre  taëls».  (2). 

Nous  devons  au  R.  P.  llugh  une  information  j)récieuse  au 
sujet  du  vandalisme  des  Rebelles  musulmans:  a  PtMidant  la  rébel- 
lion mahométane,  la  pierre  fut  renversée  et  le  sommet  fut  séparé 
du  corps  de  la  pierre.  Notre  Evoque,  Ms^  Pagnucci  dit  que  les 
Mahométans  trouvèrent,  dans  un  trou  pratiqué  entre  les  deux 
pierres,  des  documents  qui  auraient  ])eut-être  éclairé  Ihisloire 
sur  l'origine  du  Monument.  Son  prédécesseur,  ^U^  Chiais.  à  la 
nouvelle  de  cette  découverte  envoya  immédiatement  auprès  du 
Général  des  Rebelles,  pour  obtenir  la  restitution  de  ces  docu- 
ments. Mais  en  dépit  de  tous  les  efforts,  on  n'a  malheureusemi'ut 
rien  recouvré  !  » 

Le  public  intelligent  s'associera  aux  regrets  du  zélé  mission- 
naire sur  cette  perte  irréparable  et  lui  saura  gré  d'avoir  bien 
voulu  fixer  ces  souvenirs.   (3). 

A  quelques  pas  de  la  stèle,  se  dresse  un    Pai-leou  ){^f  j^  .    de 


(1)  Sémédo  avait  mentionné  qu'en  1G25  le  Préfet  de  la  ville  l'avait  fait  "couvrir 
d'un  toict  appuyé  sur  des  pilliers  par  des  costez  ". 

(2)  Vu  son  caractère  mesquin,  nous  renonçons  à  reproduire  la  photograpliie  de  cette 
"baraque".  Avouons  aussi  que  nous  avons  adouci  quelques  expressions  vers  la  fin  de  cette 
lettre,  qui  nétuit  point  destinée  au  public.  Enfin,  par  suite  d'une  commuuicatijn  faite  à 
la  Société  asiatique  de  Pékin,  (24  Févr.  1893),  les  sinologues  et  le  pereonnel  diplomatique 
ont  été  dûment  informés  de  la  disparition  ou  suppression  du  trop  misérable  abri. 

(3)  Relativement  au  motif  qui  orne  si  lieureusement  la  partie  supérieure  de  la  stèle, 
on  me  permettra  de  renvoyer  aux  lignes  suivantes  par  lesquelles  le  P.  de  Magalhâens, 
qui  habita  près  de  trente  ans  a  la  Cour  de  Pékin,  décrivait,  en  IGOS,  une  partie  du  costume 
impérial  :"  Deux  grands  dragons,  opposez  l'un  à  l'autre,  remplissent  avec  leurs  corps  et 
leur  queues  entortillées  les  cotez  et  le  devant  de  la  poitrine,  et  semblent  vouloir  saisir 
avec  les  dents  et  les  griffes  une  belle  perle  qui  paroît  tomber  des  nues,  pour  faire  allusion 
à  ce  que  disent  les  Chinois,  que  le  dragon  se  joue  avec  les  nuées  et  avec  les  perles".  (Xoiir. 
Relat.  p.  306).  —  La  disposition  arrondie  du  haut  de  la  pierre  est  aussi  une  présomption 
en  faveur  de  l'authenticité  ;  cette  disposition  ne  se  constate,  avec  ses  particularités,  que 
sur  des  monuments  de  cette  épociue.  Sous  les  Yiicn  et  les  Mimj,   ce  caractère  architectoni- 

IG 


r?;> 


<:IUHX    ET    SWASTIKA. 


II 


style  moderne,  iwoc  i)ersonnages  en  relief,  et  dont  nous  devons 
entretenir  le  l(>eleur.  [\).  Ce  Pai-leon^  en  (^jïet,  })orte  au  sommet 
une  boite  en  pierre,  maintenant  brisée,  dans  la<iuelle  01o])en  au- 
rait (Mirernié  les  écrits  scellés  que  les  IJebcdles  Xion-foi  détruisi- 
rent il  V  une  trentaine  d'années,  a  De  leni])s  immémorial,  dit 
notre  eorresjiondance,  on  savait  (]ue  celle  pierre  était  creuse  et 
qu'à  rintéri(Uir  il  devait  y  avoir  un  trésor  mystérieux.  Sous  Tao- 
koiinn<i  Jg  7^  (1821-1851),  \v  (U)u\(M'neur  Pi,  ai)rès  avoir  jeûné 
quelques  jours,  se  rendit  au  monumer.l.  Comme  il  se  disi)osait  à 
faire  sauter  le  couvercle  de  la  boile.  \v  loniUM're  gronda;  elïrayé, 
le  Gouverneur  se  retira,  persuadé  ([ue  le  Ciel  s'opi)osait  à  Tou- 
verturc  de  cette  l)oite,  demeure  sans  doute  de  quelque  divinité 
inconnue.  Il  la  fit  donc  i)lacer  au  haut  du  Pai-looH,  où  les  Maho- 
métans  l'ouvrirent  et  la  défoncèn^nt.  On  va  juscjuii  dire  que,  sur 
le  couvercle  de  la  boite^  étaient  écrits  ces  mots  en  chinois  : 
«Olopen  laisse  à  la  postérité...»  (2). 

que  s'était  déjà  modifié.  L'identité  de  style  et  de  plan,  dont  je  parle,  est  clairement  saisis- 
sable  au  sommet  d'une  stèle  que  jai  ]>n  photogri>])hier  à  Si-hia-chan,  entre  Nankin  et 
Tchen-kianij,  avant  qu'elle  ne  fût  lecouverte  d'un  Kiosque,  (fig.  150).  Etonnamment 
conservée  aussi,  bien  qu'elle  soit  toujours  restée  exposée  ii  l'air  dans  un  climat  plus  humi- 
de, cette  pierre  a  été  érigée  105  ans  avant  celle  de  Si-)i(/aii-fou,  en  G76,  jmr  Kao-tsovi; 
[^  tJ;,  des  T'aity  )^.  qui  fut  en  relation  avec  la  Perse  et  protégea  le  pèlerin  Hiouen- 
Tchoami  à  son  retour  des  Indes.  L'écriture  des  caractères,  extrêmement  éléga)ite,  est  du 
genre  appelé  Hiivj-chou  f7*  ^,  sorte  de  cursive  expédiée.  Ces  deux  stèles  forment  donc 
les  plus  magnifiques  sj  écimens  du  style  épigia]'lii(jue  et  scxilptural  de  cette  brillante 
époque.  —  Cf.  Chroniques  de  Nankin.  '/X  FH  M  >li>,  •~>2''  Kiuen,  p.  5. 
(1)  On  y  voit  gi'avé>i  en  creux  l'inscription  suivante  : 


^1 E  m 

vm  ^'  JE 

jt  jsj  ^ 


M  4-  m 

;t  f  + 


(2)  A  côté  du  Pai-lcoa  on  a<ln)iie  une  énorme  cuve  en  marbre,  orné  de  ramages 
sculptés  très  anciens.  On  a  suggéré  que  ce  pourrait  être  un  antique  haidisterium.  (fig.  151. 
'page  124  ).  Trois  hommes  se  tenant  par  les  mains  n'arrivent  pas  à  en  embrasser  le  contour. 
Les  fleurons  rudimentaires  de  la  paroi  extérieure  sont  manifestement  analogues  à  ceux 
que  l'on  voit  aussi  à  Si-fwi  chciii  sur  une  base  de  colonne  remontant  au  VIP  siècle.  Le 
bord  de  la  cuve  portt  aplat   cette  inscription  circulaire,   datant  de  K'ien-Iong,   (1782)  : 

ii  m.  i  "Â  lE  n  m  ^  ^  9  ±  ^  ^  -M  &  m 'MM  m  in  i& 
«  â  jy  il  «  «  K  #t  *  :/c#  g  *  «5  *  »  ^-  ja  $«  *  #^ 
*  il  ïi  «  «  îf  -ê-  jfb  «  «  H  *  -  fi  f^  «  *  ÎI  ff-  «  * 

m  ^  K  iii  ^  0.mm  m  #  w  ft  m ii  a  ut  ±mm&M 

jll^  «  #  ±  ^t  jlfc  ffi  »  Il  #  #  n  im  M  ic  en  pT  -^  ^  H  i: 


I  r-i 


Fin.    i:,o. 


Sommet   do   la    stèle   de   Si-lu:i-ch;ni .    prrs 
Nankin,   (h'iiii'o  vn  lan   ()7(). 


rri 


CHOIX    I:T    SWAS'llKA.    II, 


Nous  aurions  toit  do  vouloir  reprendre,  ou  même  résumer, 
les  suivantes  étuch^s  })ul)lit''es  sur  la  nu-morable  inserii)lion.  Disons 
pourtant  un  mot  d'un  point  spécial  qui  se  rattache  à  notre  sujet  : 
Ij'usag-e  a  i  révalu  d'ai)])eler  cette  j)ierrc  «  le  monument  no<torien 
de  Si-i}qa)i-fony).  Sans  entrer  dans  um»  aride  discussion  de  texte, 
je  ferai  obs<  rver  (jue  c'est  là  une  exj)ression  amphibologique, 
préjugeant  à  tort  et  sans  preuves  d'un  j)oint  d'histoire  incertain, 
mai  étalon,  encore  en  litige,  un  vocable  enfin  qu'il  serait  très 
désirable  de  voir  abandonner  au  protit  de  l'épithète  sino-chaldaï- 
que  ou  syro-cliinoix. 

Pourquoi  ne  dirait-on  ]ias  simplement  le  monument  chrétien 
de  Si-ngnn-fou?  L'expression,  juste  et  précise,  n'aurait  rien  à 
red  )uter  des  révélations  possibles  de  l'avenir.  A  notre  avis 
suivant    l'opinion    des    premiers     interprètes,     les    PP.    Sémédo, 


Fifj.     151. 


H.     I>A     IMKUUi:     l)K     M-.N(.\N-I  Ml.  1  l^'» 

Michel  IJoym,  Kirclior,  K,  Diii/,  L<;  ('()mt<'.  (opinion  pjirtai.'»^*  par 
Dabry  de  Tliicrsant  ot  plusieurs  écrivains-.  le  précis  de  la  (foctrine 
venue  du  Ta-t'fiin  J^  ^  et  a])i)elée  Kiiuj-Uino  -§^  ^,  est  la  j)ure 
doctrine  catholique,  telle  que  l'Iv^Hise  Uoniaine  la  croit  et  la  pro- 
fesse encore. 

Wells  Williams,  pour  kv^uel  l'authenticité  de  l'inscription  est 
irréfragable,  a  écrit  un  peu  légèrement  :  «Kircher  et  le  Comte 
l'ont  réclamée  comme  \\\\  témoignage  des  succès  de  l'Kglise 
l^omaine,  (papiste),  en  Chine;  mais  des  écrivains  plus  récents 
ont  eu  la  candeur  d'avouer  qu'elle  rappelle  les  travaux  apostoli- 
ques des  r.estoriens».  (1).    Ces  écrivains  étaient-ils  compétents? 

Que  cette  inscription,  au  sens  orthodoxe,  soit  l'œuvre  d'un 
clergé  infecté  du  schisme  nestorien,  — et  là  est  l'amphibologie, — 
il  est  malaisé,  vu  l'état  inc(;rtain  et  j)rovisoire  des  recherches 
historiques  relatives  à  ces  époques,  de  réfuter  péremptoirement 
l'opinion  qui  l'admet.  Il  est  prudent  toutefois  de  se  prémunir 
en  cela  contre  d(^s  conclusions  prématurées  :  des  découvertes 
ultérieures  viendraient  peut-être  les  infirmer  ou  même  les  faire 
mentir.  Abel  Rémusat,  pour  qui  Olopen  est  Syrien  et  monophy- 
site,  expose  avec  réserve  et  loyauté  que  la  doctrine  de  l'inscription 
«semble  appartenir  à  la  croyance  i)articulière  des  Nestoriens  ou 
des  Jacohites».  (2).  En  dernière  analyse,  pour  lui  comme  pour 
d'autres,  c'est  plus  affaire  de  sentiment  que  de  raison. 

Dabry  de  Thiersant,  en  comidet  désaccord  avec  la  première 
manière  de  voir  de  Pauthier  sur  la  valeur  historique  de  l'inscri- 
])tion,  se  sépare  aussi  nettement  de  l'opinion  de  l'abbé  Hue,  (1859), 
qui  y  reconnaît  des  preuves  non  équivoques  de  nestorianisme 
doctrinal  (3).  Dabry  cite  même  ce  passage  courageux  de  Kircher 
(China,  p.  9)  :  «Je  vais  tâcher../  d'obliger  les  hétérodoxes  eux- 
mêmes,  qui  liront  la  traduction  de  cette  inscription  syro-chinoise, 
à  avouer  qu'elle  ne  contient  rien  qui,  durant  le  cours  de  dix 
siècles,  n'ait  été  enseigné  i^ar  les  propagateurs  du  \'erbe  divin  ; 
de  plus,  qu'elle  est  conforme,  par  les  expressions  et  par  le  fond. 
h  la  doctrine  orthodoxe  de  ces  temps  éloignés;  enfin,  que  la 
doctrine,  répandue  en  Chine  à  cette  époque  par  des  prédicateurs 
évangéliques,  est  la  même  que  celle  que  l'F^gïise  universelle, 
apostolique  et  romaine  nous  ])rc)pose  de  croire  aujourd'hui».  En 
pareille  matière,  Kircher  n'a  pu  être  aussi  alfirmatif  sans  raisons 
valables  et  résistant  au  plus  sérieux  examen. 


(1)  The  Middle  Kint/dom.  —  i^  édition.  New-York,  1871.  —  2«  vol  p.  291  et  297.  La 
traduction  anglaise  de  l'insciiption,  qu'il  emprunte  au  Docteur  Briilgnian,  ne  présente  rien 
de  spécial. 

(2)  Mélanges  Asiatiques.  —  II.  p.  189.  Paris,  1820:  "  Olopen  prédicateur...  etc." 

(3)  Ce  n'est  pas  le  seul  cas  où  l'on  pourrait  o])p()sor  Hue  Junior  h  Hue  senior.'  !^ 
gloire  d'explorateur  est  plus  solide  et  nneux  assiso. 


llU>  CHOIX     IVV    SWASI'IKA.    H. 

A'oici  en  ]>ar(io  l'ariiunKMitadOii  (1(^  Ijcirg-o  :  a  Du  Haldc  (1) 
dit  qu'il  vsi  dillitilo  de  Juger  si  ceux  dont  il  est  ici  jiarlé  étaient 
catholiques  ou  nestoriens.  Mais  c(Mtaineni(Mit  nous  ne  trouvons 
rien  dans  l'Inscription  qui  indique  (juils  étaient  Calholicjues  Ro- 
mains, car  on  n'y  mentionne  ])as  le  Sièg-e  Papal.  D'autre  ])art, 
pour  ne  rien  dire  des  noms  Syriaciues  et  de  l'écriture  8yria(|ue  ({ui 
y  abonde,  on  y  lit  que  cette  pierre  fut  drenaèe  nu  temps  de  Ilannn- 
Yeshu,  le  calholiros  et  le  imtrinrche.  Sans  aucun  doute  les 
chrétiens  dont  i)arle  rinscri))tion  ai)partenaient  à  Tég-lise  nestori- 
enne».  (*2).    Le   raisonnement    est    faible  et  la  conclusion    hâtive. 

Leggc  poursuit  avec  une  certaine  candeur  :  «Et  je  serais 
bien  aise  d'être  un  i)eu  plus  fixé  que  je  ne  j)uis  l'être  sur  ce  que 
l'on  reg-arde  comme  la  doctrine  spéciale  des  Nestoriens».  Puis  il 
essaie  péniblement,  sans  trop  y  réussir,  de  préciser  ce  qu'est 
cette  hérésie,  après  quoi  il  reprend  :  «  Est  ce  là  oui  ou  non  l'ex- 
pression correcte  de  la  doctrine  nestorienne?  Tout  ce  que  je  sais, 
c'est  que  le  ])oint  délicat  est  évité  dans  notre  inscription».  L'aveu 
est  bon  à  retenir.  11  le  réitère  (hi  reste  un  peu  plus  loin  :  «La 
grosse  ditïîculté,  tlie  grenl  crnx,  la  question  de  Neslorianisme  a 
été  éludée,  et  très  sagement  éludée,  par  les  auteurs  de  l'In- 
scription ». 

Donc,  roj)inion  formelle  de  Legge  est  que  VInscription, 
œuvre  de^  -Ves\'ort>/}.<,  ne  fait  aucune  ]iiention  des  doctrines  nesto^ 
viennes. 

Wylie  (p.  il 3,  op.  cil.)  proclame  après  Neumann,  que  rien 
dans  le  texte  ne  prouve  invinciblement  une  doctrine  nestorienne. 
11  a\'ait  déjà  reconnu  (p.  336)  que  «dans  l'Inscription  il  ne  dé- 
couvrait aucune  caractéristique  de  la  religion  catholique  romaine, 
qui  ne  fût  aussi  bien  applicable  aux  autres  communautés  chré- 
tiennes». (3). 

D'après  le  D*"  Eitel,  rinscription,  par  le  fait  qu'elle  contient 
des  caractères  syriaques,  et  mentionne  des  titres  ecclésiastiques 
syriens,  se  rattache  à  une  forme  syrienne  de  christianisme; 
«mais,  ajoute-t-il,  je  ne  vois  pas  clairement  pourquoi  cette  tablet- 
te doit  être  aj)pelée  nestorienne,  plutôt  que  catholique».  Il  remar- 
que bien  aussi  qu'on  aurait  tort  d'y  chercher,  malgré  tout,  coûte- 
que-coûte,  la   formule   exacte   du    Xestorianisme,    i)uisque    les   au- 


(1)  Dcsci'iption  de  ht  Chine.  T.  II.  p.  189. 

(2)  Christian itp  in  China,  p.  41.  —  La  discussion  des  textes  syriaques,  d'une  si  haute 
importance  pour  résoudre  ce  problème  historique  mal  défini,  est  l'objet  du  savant  travail  de 
T.  H.  Hall  :  ''  Sin'iac  part  of  of  the  Chinese  Nestorian  Tablct."  (Journal  of  the  Amène. 
Orient.  Society,  vol.  XIII;  1880).  L'auteur  y  venge  Kircher  de  plusieurs  critiques  2>eu 
fondées  du  docte  Assemani  (  Bibliotheca  Orientalis  ),  mais  nous  réservons  notre  opinion 
sur  le  point  princii)al  du  débat. 

(3)  Notons  qu'à  deux  reprises  (p.  411  et  418),  Salisbury,  l'un  des  plus  récents  op- 
posants de  l'authenticité,  avoue  sa  double  incompétence  en  langue  et  littérature  chinoises. 


II.     LA    l'IKUUi:    Ui:    SI-NG.\N-FOU.  \'21! 

tours  n'avaient  nnlh  nient  pour  l)nl  d'en  présenter  r<*xposition. 
((  Puis,  (lit-il  encore,  nous  ne  pouvons  croire  rpie  les  Syriens  fus- 
sent les  seuls  chr(''liens  (|ui  en\()vèi-ent  ries  inissionnaircîs  en 
Chine».  (1). 

En  dehors  d'une  ))r('soniption  n-priori,  assez  naturelle,  ou  si 
l'on  veut,  d'un  préjuLrc'  londc'  jx-ut-étre  avant  examen,  l'unique 
argument,  qui  militerait  en  laveur  d'une  signilieation  tUxtrbidlc 
ncstorienne,  rej)Ose  sur  l'interprétation  au  moins  hasardeuse  des 
deux  seuls  caraetèrcis  ^  ^,  (2). 

Pourtant  il  est  hors  de  doute,  et  Leirge  l'a  admis,  qu'ils  p<"U- 
vent  s'expliquer,  sans  aucune  torture  pour  le  conteste,  la  gram- 
maire, la  ponctuation,  le  style,  ou  le  sens  ])ropre  des  idéogrammes, 
en  accord  avec  l'enseignement  catholi(|ue  le  plus  orthodox<'. 

Je  dis  qu'une  interprétation  à  peine;  plausihle  de  deux  des 
1780  caractères  est  le  seul  argument  en  laveur  du  nestorianisme 
doctrinal  de  l'Inscription.  On  doit  en  eiïet  tenir  peu  de  compte 
de  l'argument  négatif  insinué  par  Legge.  Il  faudrait  démontrer, 
pour  l'admettre,  ou  (jue  l'Inscription  dccait  parler  du  point  en 
litige,  ou  quelle  prél  enduit  fournir  un  exposé  contplel  de  la  doctrine 
enseignée  à  cette  époque. 

Or,  aucune  de  ces  deux  hypothèses  ne  se  peut  soutenir.  Un 
argument  négatif  perd  toute  valeur  })robante  ici.  (^ui,  en  histoire, 
contesterait    l'exactitude    d'une   particularité   bien    établie   par  ail- 


(1)  China  Revieic.  1887-88.  —  p.  385.  l*lusieurs  des  conclusion!?  «lu  D.  Eitel  sont 
inadmissibles.  Il  termine  à  peu-près  ainsi  son  aiiicle  :  Peu  importe  (|ue  la  tablette  soit 
d'origine  Nestorienne  ou  Catholi(|U^.  Dans  ces  monastères,  (]ui  fleurirent  si  nombreux  de 
635  à  845,  on  ne  conservait  qu'un  christianisme  éclecti(|ue,  bfitard,  nominal,  hybride, 
adulateur  du  Pouvoir,  mélangé  de  Confucianisme,  de  Tiioïsme  et  de  Bouddhisme.  Im, 
valeur  historique  de  la  tablette  de  Si-noan-foti  est  donc  peu  considérable...,  etc.  —  La 
conclusion  n'est  guère  rigoureuse  ;  la  logique  voudrait  aussi  (jne  la  majeure  du  raisonne- 
ment fût  appuyée  sur  des  preuves  moins  boiteuses. 

(2)  Comme  l'un  des  prochsiins  numéros  des  Variétés  sinoloitiqnes  doit  être  consacré  à 
YInscription  de  Si-ngan-fou  et  que  la  discussion  du  vrai  sens  de  ces  ileux  caractères  fera 
l'objet  spécial  d'une  dissertation,  nous  nous  abstenons  pour  le  moment  d'être  plus  explicite 
sur  ce  point.  On  y  établira  péremptoirement  (ju'il  faut  eu  revenir  à  l'opinion  «le  Sémédo, 
aidé  dans  sa  traduction  par  des  lettrés  indi;^ènes  très  érudits  qui  font  encore  autorité. 
Cette  opinion  se  trouve  ainsi  formulée  par  la  première  version,  italienne:  (Cf.  p.  115). 
Allhora  una  Persona  divina  délia  Santissima  Trinità,  chiamatai  il  Messia,  ristringendo  e 
coprendo  la  sua  Maesta,  accommodandosi  alla  natura  humana,  si  fece  huonio."  (p.  4.)  —  Le 
Prodromus  Coptus  de  163G  traduit;  ''Tune  una  de  divinis  personis  Sanctissim»  Trinitatis 
dicta  restringendo,  tegendoque  Majestatem  suam,  et  se  humanie  naturae  accommo<lando, 
homo  factus  est". 

En  somme  l'auteur  de  l'inscription,  pour  mieux  affirmer  le  dogme  c-.itholique,  aurait 
fait  ici  allusion  à  ces  paroles  de  S.  Paul:  "Jésus-Christ  s'est  anéanti  lui-même,  il  a  pris  la 
forme  d'un  esclave;"  et  autres  analogues:  Christus  exinanivit  semctipsum,  factus  obediens  .. 
formam  servi  accipiens. 


l'?8  CHOIX    KT    SWASriKA.    II. 

leurs,  sous  l'unique  i)i'{'l(^xle  (|uo  tel  historien  a  gardé  le  silence 
à  son  sujet?  Puis,  qui  prouvt^  Iroj)  ne  i)rouve  ])oint.  Legge  lui- 
même  a  remarqué,  après  Yule,  (jue  rinserii)tion  ne  mentionne 
«ni  le  crueiliement,  ni  la  mort,  ni  TensevelisscMnent,  ni  la  résur- 
rection du  Christ».  (I).  Ci'  sont  j^ourtant  événements  nota])les. 
Concluera-t-on  que  les  auteurs  de  l'Inscription  n'y  croyaient  point 
ou  les  ignoraient? 

Et  je  ne  veux  point  m'arr^tiM'  longt(Mn])S  au  facile  et  para- 
doxal plaisir  de  rétorquer  ainsi  l'argumei  t  :  «  S^i  los  rédacteurs 
de  rinscrij)tion  avaient  été  Nc^storiens,  ils  n'auraient  })as  mancpié 
cette  occasion  propice  d'y  introduire  expressément  les  nouveautés 
doctrinales  qu'ils  avaient  tant  à  cœur  de  faire  triompher  ailleurs 
à  cette  époque.  Ils  l'ont  négligée;  donc  ils  n'étaient  pas  Nes- 
toriens».  (2). 

Comme  aujourd'hui,  les  j)rêtres  catholiques  enseignaient,  dès 
ce  temps-là,  qu'ils  sont  les  A])ôtres  autorisés,  les  dépositaires 
responsables,  les  interprètes  subordonnés,  et  non  i)as  les  auteurs 
indépendants  de  la  croyance  catholique;  ils  la  transmettent,  la 
sauvegardent,  la  discutent  avec  respect  et  sans  parti  pris  déraison- 
nable, mais  ils  n'osent  pas,  sous  couleur  de  libre  examen,  la 
façonner  à  leur  gré.  Peut-être  le  clergé  n'a-t-il  pas  jugé  utile 
d'alTirmer  alors  ce  qu'alors  personne  ne  contestait;  d'où  plusieurs 
lacunes  dans  l'exposition  doctrinale  de  la  pierre  de  Si-ngan-fou. 
Laissons  objecter  à  la  soi-disant  Réforme  que  l'Eglise  était  alors 
chrétienne,  que  plus  tard  elle  devint  catholique   romaine! 

John  Kesson  (p.  41),  en  relatant  l'accusation  portée  jadis 
contre  les  Jésuites  d'avoir  forgé  cette  inscription,  raisonne  dilïé- 
remment  :  «La  pierre  existait  quand  les  Jésuites  entrèrent  en 
Chine  et  elle  avait  été  réparée  cent  ans  auparavant  par  les  Chré- 
tiens... Si  les  missionnaires  jésuites  avaient  prétendu  commettre 
cette  fraude  pieuse,  aux  dépens  soit  des  Chinois,  soit  des  Euro- 
péens, il  n'est  pas  vraisemblable  qu'ils  eussent  produit  un  credo 
plus  conforme  à  celui  de  l'Eglise  grecque  qu'à  celui  de  l'Eglise 
latine;  ni  surtout  qu'ils  aient  négligé  une  aussi  belle  occasion 
d'affirmer  la  suprématie  du  Pape,  l'existence  de  la  messe,  de  la 
transsubstantiation,  du  purgatoire  et  de  quelques  autres  dogmes 
principaux  de  leur  propre  communion.  La  croyance  y  est  si  évi- 
demment nestorienne  qu'il  serait  superflu  de  le  prouver». 

L'intention  est  louable  et  je  ne  puis  savoir  mauvais  gré  à 
John  Kesson  d'avoir  déchargé   les  Jésuites   incriminés.    Mais    lui 


(1)  Legge.  —  Op.  cit.  p.  40. 

(2)  A.  Wylie,  (op.  cit.  p.  325),  se  prononce  également,  en  vertu  d'un  raisonnement 
caduc  d'induction  probable,  pour  l'origine  nestorienne  de  l'Inscription.  Il  s'appuie  aiissi  sur 
l'exprission  fcn-chen  yj  ^  ;  mais  il  reconnaît  qvi  elle  peut  à  la  ri(jueur  s' iutei'préter  dans 
un  sens  cathvlique. 


II.    LA    IMKHHK    DE    SI-NGAN-FOU.  120 

non  plus,  sur  le  point  i)rincipal,  ne  décide  rien.  Afllmc  fiuJtjudice 
lis  est.  (1). 

Nous  voudrions  écarter  ces  considérations;  fondées  sur  une 
pure  discussion  de  texte,  h  défaut  de  documents  histori(|ues  (jui 
puissent  trancher  la  question,  elles  relèveraient  i)lus  du  domaine 
de  la  philologie  que  de  la  théologie.  Tout  se  réduit  dès  lors  à  un 
problème  de  diplomatique,  compliqué  d'une  question  d'histoire, 
l'un  et  l'autre  également  obscurs,  et  sollicitant  les  labeurs  de 
spécialistes  compétents.  D'autres  chercheurs  mèneront  à  bien 
cette  besogne  épineuse.  Toutefois,  comment  laisser  i)asser  la 
burlesque  interprétation  du  Docteur  Williamsony  D'après  le  ré- 
vérend ministre,  l'inscription  de  Si-ngnn-fou  est  une  inscri])tion 

protestante!  Il  faut  citer  ce  texte  invraisemblable  :  «Cette  tablette 
non  seulement  énonce  les  principales  doctrines  de  notre  religion; 
mais  c'est  encore  un  témoignage  fort  important  de  notre  croyance, 
à  opposer  aux  idolâtres  et  aux  catholiques  romains;  car  elle  mon- 
tre que  la  forme  Protestante  du  Christianisme  ne  date  pas 
d'hier».  (2). 

Certes,  il  est  bien  avéré  que  la  forme  protestante  du  Christian 
nisme  ne  date  pas  d'hier;  elle  date  en  effet  du  XVI®  siècle. 
Olopen  précurseur  delà  Réforme...!  C'est  une  découverte  inat- 
tendue que  celle  de  l'existence  de  cette  réforme  près  de  mille 
ans  avant  la  naissance  de  ses  auteurs,  Luther,  Calvin,  Henri  VIII! 

(1)  Le  Colonel  Henry  Yule  admet  complètement  VimpossUnUté  de  forger  un  pareil 
document  ;  comme  VVylie  il  stigmatise  la  témérité  de  l'allemand  Neumann,  qui  ose  accuser 
Sémédo  de  l'avoir  inventé.  — Cf.  Gothny...  p.  XCIII. 

(2)  C'est  la  triiduction  de  M.  Léon  Rousset  {A  travers  la  Chine,  2*  édifc.  Paris 
Hachette,  1886,  p.  314.)  L'auteur  de  cet  ouvrage,  si  riche  d'observations,  a  formulé  des 
opinions  plus  que  contestables  sur  la  religion,  les  missionnaires,  voire  même  l'origine,  les 
conditions  et  la  légitimité  de  l'intervention  française  en  Chine  en  faveur  du  catholicisme. 
Il  oublie  qu'à  tout  gouvernement  civil  incombe  le  strict  et  glorieux  devoir  de  protéger 
la  vraie  religion.  Par  contre,  il  a  fait  preuve  d'un  ferme  bon  sens,  en  appréciant  ainsi  la 
revendication  du  R**  Williamson  :  "On  ne  i>eut  s'empêcher  de  sourire  en  voyant  à  quel 
point  la  passion  de  la  controverse  i-eligieuse  peut  égarer  certains  esprits  et  leur  faire  assez 
perdre  la  notion  du  temps  et  de  la  vérité  historique  pour  les  amener  à  exploiter  au  profit 
de  leur  opinion  les  documents  qui  s'y  rapportent  le  moins  ". 

Voici  le  texte  exact  de  Williamson  :  "  The  preserving  care  of  a  wise  Providence  wsvs 
the  first  thought  in  our  minds,  for  this  tablet  not  only  enunciates  ail  the  leading  doctrines 
of  our  holy  religion,  but  is  a  raost  important  witness  in  favour  of  our  faith  in  oppot>ition 
both  to  the  heathen  and  Romanists,  as  it  shows  that  the  Protestant  form  of  Christianity  is 
not  of  yesterday." 

Question  accessoire:  la  mort,  le  crucifiement  du  Christ...,  omis  dans  le  texte,  ne 
sont-ils  pas  des  points  principaux  de  notre  sainte  Religion,  "^ ail  the  leading  doctrines...  ?" 

Il  est  assez  piquant  de  constater  avec  quelle  prudence  le  Chinà's  Millions,  (loc.  cit.), 
a  modifié  ce  passage  en  le  copiant  à-peu-près  :  *'  It  enunciates  ail  the  leading  doctrines  of 
Christianity.  and  is  a  most  important  standing  witnesss  in  favour  of  the  Truth.'"  C'est  plus 
acceptable.  .   . 

17 


\l]0  CHOIX    KT    SWASriKA.    II. 

Apros  (oui,  les  rrotoslnnts  onl  l)i(Mi  trouvé  rexist<'nco  de  leur 
prolostantismo  dans  dos  textes  plus  aiuions  oncoro  de  six  siècles, 
dans  ceux  des  Saints  Evangiles!  Non  cnlholiquo  romaine,  Tins- 
crij>tion  de  Si-nguti-foii  prouverait  tout  au  plus  que,  dans  le  mon- 
de, le  protestantisme  n'est  pas  la  i)remière  hérésie  en  date. 

Certes,  nous  savons  gré  au  11'  Williamson  et  à  son  compa- 
gnon de  voyage  de  nous  avoir  fourni  de  bonnes  informations 
archéologiques  sur  l'Inscription  syro-chinoise.  Nous  envions  le 
bonh(  ur  qu'ils  ont  eu  de  contempler  de  leurs  pro|)res  yeux,  au- 
dessus  du  texte,  cette  croix  et  ces  sculptures,  auxquelles  nous 
reviendrons  dans  les  pages  qui  vont  suivre  :  pour(|uoi  faut-il  que 
les  préjugés  de  secte  leur  aient  dicté,  là  et  ailleurs,  d'aussi 
naïves  remarques  ! 

Le  Professeur  Legge,  creusant  le  triste  et  troublant  problè- 
me de  l'extinction  totale,  en  Chine,  du  flambeau  de  la  foi,  ainsi 
rallumé  par  Olopen  et  ses  compagnons,  énumère  plusieurs  cauT 
ses,  dont  nous  ne  relèverons  qu'une  seule  ici.  II  raconte  qu'un 
jour  ayant  interrogé,  sur  cet  insuccès  du  nestorianisme,  un  des 
plus  zélés  missionnaires  protestants  de  la  Chine,  ce  dernier  lui 
répondit  :  «Comment  pouvaient-ils  réussir?..  Ils  n'avaient  pas 
l'Evangile  avec  eux  et  vous  vous  étonnez  qu'ils  aient  échoué!»  (1). 

«Ils  n'avaient  pas  l'Evangile!»  En  êtes-A^ous  certain?  Trop 
de  prédicants  tenteraient  de  nous  habituer  à  cette  suffisance,  qui 
révolte  le  bon  sens.  Quel  titre  les  autorise  à  accaparer  le  mono- 
pole du  Nouveau  Testament,  qu'ils  ne  tiennent  pourtant,  comme 
le  dimanche  et  cent  autres  traditions,  que  de  l'Eglise  romaine? 
Est-il  bien  admissible  ou  vraisemblable  que  les  grands  révoltés 
Luther  et  Calvin,  de  désintéressement  suspect,  de  moralité  dou- 
teuse, soient  les  descendants  légitimes  de  ceux  auxquels  il  a  été 
dit  :  «Qui  vous  écoute  m'écoute,  qui  vous  méprise  me  mé- 
prise?» (2). 

Puis,  où  donc,  sinon  dans  l'Evangile,  les  rédacteurs  de  l'In- 
scription ont-ils  copié  ces  détails  éminemment  évangéliques?  «  Le 
Christ  en  s'anéantissant  s'est  fait  homme  et  il  a  paru  dans  le 
monde.  L'n  ange  a  annoncé  à  une  femme  vierge  qu'elle  enfante- 
rait un  saint   dans   le  royaume    de    Ta-fs'in.    Des    rois   de   Perse, 


(1)  ChristUinity  in  China,  p.  54.  D'autre  part,  le  savant  professeur  d'Oxford, 
si  versé  dsns  tout  ce  qui  concerne  l'histoire  et  la  littéiature  du  Céleste  Empire,  s'est 
honoiîé  aux  yevix  de  la  critique  pour  avoir  eu  la  loyauté  d'écrire  :  "  On  ne  peut  pas  dire 
que  j'ai  pailé  avec  les  préjugés  protestants  des  missions  Catholiques  Romaines.  Je  rends 
honimsige  à  l'habileté,  à  la  persévérance  et  au  dévouement  des  missionnaires  et  à  la 
sagesse  de  leurs  méthodes.  Ils  méritaient  le  succès  et  l'ont  obtenu.  Sils  ont  trop  recherché 
la  faveur  impériale  et  ont  fait  des  concessions,  regrettables  peut-être,  pour  l'obtenir, 
comme  je  l'ai  reproché  aux  Nestoiiens,  pouvaient-ils  faire  autrement,  vu  les  circonstances 
données?" 

(2)  Luc;  X.    16. 


II.    LA    IMKUHi:    I)K    SI-N(;A\-KOr;.  131 

guidés  i)iir  la  clartr  d'une  étoile  (HincelaïUc,  sont  venus  oiïrir  leurs 
hommages  au  nouveau-në...  Le  Fils  de  Dieu...  est  remonté  au 
ciel..;...  il  a  établi  le  baptême  qui,  par  l'eau  et  la  vrrlu  de 
l'Esprit  Saint,  elTaec  les  taches  oriL,Hn(dl<'S...  ete.  »  ;l). 

Ces  considérations,  accessoires  ici,  ris(jueraient  de  nous  l'aire 
perdre  de  vue  la  Croix,  (|ui  doit  dominer  cette  seconde  partie 
comme  elle  brille  de  fait  en  tête  de  la  pierre  de  8i-ni^an-fou. 
Avant  d'examiner  plus  spécialement  ce  glorieux  symbole  qui  s'y 
trouve  si  providentiellement  sculpté  et  conservé  de|)uis  tant  (h; 
siècles,  nous  prierons  le  lecteur  de  remarquer  la  double  mention 
explicite  qui  en  est  faite  dans  le  courant  même  de  l'inscription. 


§  II.  LES  CROIX  DANS  LE  TEXTE. 

Outre  la  croix  gravée  au  sommet  de  la  pierre,  le  signe  de  la 
Croix  est  mentionné  deux  fois,  avons-nous  dit,  dans  le  texte,  c.à.d. 
dans  la  partie  constituant  l'exposé  doctrinal,  mais  chaque  fois  dans 
des  conditions  fort  dilTércntes. 

Tout  d'abord,  dans  les  premières  lignes  verticales  et  presque 
au  début,  on  trouve  une  phrase  assez  obscure  j)our  ex(M-cer  la 
sagacité    des  traducteurs  :   f ij  +  ^  J^  ;£  0    :fr»  îî  X  JSL  W  dfe 

Legge  l'interprète  ainsi  :  «  Ayant  déterminé  les  quatre  points 
cardinaux  dans  l'espace,  comme  par  les  extrémités  du  caractère 
employé  pour  10  -p,  II,  (l'être  suprême,  un,  immuable,  vrai,  in- 
compréhensible, éternel  et  simple,)  mit  en  action  le  souffle  pri- 
mordial et  produisit  le  double  éther.  »  Une  note  de  Legge.  ((ui 
y  voit,  à  tort  ou  à  raison,  l'ancienne  cosmogonie  du  taoïsme  et  la 


(1)  Il  serait  trop  facile  d'aligner  ici,  sans  grands  frais  d'criulition,  les  référen- 
ces, par  chapitres  et  versets,  aux  passages  correspondants  des  quatre  Evangélistett. 
Et  pourtant  ces  Nestoriens  ne  possédaient  pus  VEi'unijUe  !  Veut-on  dire  qu'ils  ne  le  com- 
prenaient pas?  Que  cette  intelligence  était  réservée  au  protestantisme  futur?  Williamson 
assure  toutefois  que  la  forme  protestante  du  Christianisme  était  déjà  en  vigueur  &  cette 
époque  !  Incohérences,  contradictions,  extravagances,  qui  fourniraient  un  nouveau  puni- 
graphe  aux  '*  Variations  des  EuUses  réformées,''^  de  Rossuet. 

Plusieurs  interi)rètes  voient  même  le  saciifice  de  la  messe,  la  Communion,  la  Confes- 
sion, la  prière  pour  les  défunts,  mentionnés  dans  ces  passages  :  "Sept  fois  par  jour  ils  assis- 
tent à  l'office  et  ils  prient  i)our  soulager  grandement  les  vivants  et  les  morts.  Une  fuis  tous 
les  sept  jours  ils  ont  un  service  public,  purifiant  leuis  cœurs  et  recouvrant  leur  innocence". 

Sans  remonter  à  de  Visdelou,  à  Pauthier,  à  Dabry,  Legge  est  formel  sur  ce  point,  à 
la  page  9,  dans  la  traduction  du  texte  et  dans  les  exi)lications  en  note.  Pour  Kircher,  il  y 
a  trouve  mutière  aux  plus  riclies  développements  d'histoire  apoiogétiiiue. 


132  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

vieille  philosophie  chinoise,  renianiue  avec  Justesse  «(juil  n'est 
pas  nécessaire  de  supi)Oser  que  l'écrivain  de  l'inscriplion  pensait 
ici  à  la  Croix,  symbole  du  Chrislianime,  comme  il  l'a  lait  plus 
loin. » 

Sémédo  avait  traduit  :  «Il  forma  les  quatre  parties  du  monde 
en  forme  de  Croix.  Il  mêla  le  Chaos  et  en  tira  les  deux  princi- 
pes». (1). 

A.  Wylie  (p.  209)  rai)porte  la  réflexion  suivante,  insérée  à 
propos  de  ce  passage  par  un  Lettré  chinois  de  haut  rang  dans  la 
grande  collection  d'épigrai)hie  qu'il  i)ublia  en  180.")  :  «Maintenant 
les  catholiques  qui  lèvent  constamment  la  main  ])Our  faire  le 
signe  de  la  croix,  se  conforment  avec  précision  aux  termes  mê- 
mes de  la  Tablette». 

L'attention  du  1*.  Trigault  avait  déjà  été  éveillée  par  cette 
équivalence,  en  Chine,  de  la  croix  +  ^'t  ^^^^  caractère  signifiant 
10,  comme  on  le  voit  par  la  citation  (jue  j'ai  insérée  à  la  page  105. 
Kircher  du  reste  avait  cité  ce  passage  (p.  36),  avec  la  manchet- 
te :  «Crucis  fi2:urà  SiniC  denarium  numerum  dénotant».  On  a 
fait  plusieurs  fois  remarquer  aussi  que  la  croix  grecque  -(-  en 
Chine  et  la  croix  de  S.  André  des  chilîres  romains  X  signifient 
également  10.  Rappelons  encore  que  l'expression  «dix  fois», 
précédant  un  adjectif  chinois,  en  fait  un  superlatif  de  perfection 
qui  répond  à  très,  extrêmement.   (2). 


(1)  Léontieuski  :  "C'est  lui  qui  étendit  en  croix  les  quatre  parties  du  monde". 
Kircher  {"Boy m)  :  "In  figura  Crucis  fecit  quatuor  mundi  partes,  commovit  chaos,  fecit 
duos  Kis^\  Ki  veut  dire  air,  souffle,  en  chinois. 

On  semble  avoir  simplement  mis  en  latin  ce  passage  de  la  version  italievve  :  "...  in 
figura  di  Croce  fece  le  quattro  i>arti  del  mondo,  comosse  il  Cliaos,  fece  due  Kis  (  cioè  due 
virtu  o  qualità,  chianiate  lâyanT)  cambio  le  ténèbre,  fece  il  Cielo  e  la  Tierra..."  La  paren- 
thèse indique  qu'il  s'agit  du  Yany  j^  et  du   Yn  |^  dans  ces  deux  Ki. 

John  Kesson  :  "Il  étendit  en  croix  les  quatre  parties  de  la  terre,  vainquit  le  chao? 
et  créa  les  deux  espèces  d'air...  "  Le  traducteur  y  voit  une  allusion  au  verset  7*  du  l®""  cha- 
pitre de  la  Genèse  sur  la  séparation  des  eaux  primitives,  *'  Et  fecit  Deus  firmamentum, 
divisitque  aquas  quse  erant  sub  firmamento,  ab  his  quœ  erant  sui)er  firmamentum".  En 
note,  il  cite  une  variante  dans  le  texte  chinois,  d'après  le  "Jésuite  Yan-vmn'\  qu'il  ignore 
avoir  été  le  P.  Emmanuel  Z)ta2   (junior)   ou    Yang  Ma-no  r^  ^  p^. 

Pauthier  :  "  Prenant  le  signe  de  la  croix  pour  déterminer  les  quatre  parties  du  mon- 
de, il  donna  le  mouvement  à  l'air  primonlial  ". 

Da6ry  ." C'est  lui  qui  a  créé  l'univers  en  établissant  les  quatre  parties  du  monde 
BOUS  la  forme  d'une  croix". 

Visdelou  :  "Il  a  formé  une  croix  pour  déterminer  les  quatre  parties  du  monde";  sa 
paraphrase  aggrave  encore  le  contre  sens. 

(2)  Cf.  suprà  p.  6  où  nous  avons  expliqué  avec  quelles  restrictions  cela  doit  s'en- 
tendre. Au  Japon,  faute  d'expressions  exactes,  ou  pour  éviter  certaines  équivoques  de  sens, 
résultant  de  la  similitude  des  sons  pour  plusieurs  caractères,  les  premiers  missionn.aires 
avaient  introduit,  (comme  ils  l'ont  fait  à  la  Chine),  une  cinquantaine  de  mots  portugais, 


II.     I.A    l'IKUIlE    Di:    SI-NGAX-FOU.  133 

Le  dictionnaiiiî  ('himo-XKOi  ^j^  ^J^ ,  compos*'  vors  le  second 
siècle  de  notre  ère,  donne  cette  explication  du  caractère  Che  -|-  : 

+  ti  i:  #.  ^.  -  n  m  w.  I  n  ^  4L\  n'i  pg  *  +  *  il  ^, 

«Dix  (-}-)  ('st  le  plus  accompli  des  chilTres;  le  trait  liori/ontal 
dont  il  est  composé  représente  l'Hst  et  l'Ouest;  le  trait  vertical 
le  Sud  et  le  Nord;  et  de  la  sorte  leur  ensemble  com])rend  les 
quatre  points  cardinaux  ainsi  (jue  le  centre». 

La  seconde  mention  de  la  croix  dans  le  tcîxte  j)résente  plus 
d'intérêt  puisque  ce  signe  figure  là  explicitement,  avec  sa  valeur 
symbolique  et  religieuse,  (^uant  à  la  représentation  fyrap/i*V/u^, 
elle  est  absolument  la  même  de  jiart  et  d'autrtî.  le  sens  seul  flu 
texte    accuse   la  difîérence    fondamentale  :    f P   ^  +  ^    SE  0    il^ 

.W  -â-  ât  ^4j, 

Comme  ci-dessus,  nous  juxtaposons  les  princii)ales  traduc- 
tions :  Legne  :  (Les  ministres  de  cette  doctrine  ;  «  portant  avec 
eux  le  sceau  de  la  Croix,  répandent  une  harmonisante  influence 
partout  où  le  soleil  brille  et  ils  unissent  tout  ensemble  sans  dis- 
tinction». Et  sa  note  précise  son  interprétation  :  «Le  caractère 
dix  -f*  est  ici  pour  le  signe  ou  la  figure  de  la  Croix». 

Dabry  :  «Le  sceau  de  la  religion  est  une  croix  s'étendant 
avec  quatre  pointes  brillantes  et  qui  unit  sans  f(u'il  puisse  être 
enlevé  ou  effacé».  Le  traducteur  voit  là  une  allusion  au  cariictère 
indélébile  imprimé  par  le  sacrement  de  baptême.  IMus  loin 
(p.  17)  parmi  un  exposé  contestable  des  erreurs  attribuées  au 
Nestorianisme,  il  range  celle  «de  ne  pas  vouloir  reconnaître  d'au- 
tre image  que  la  croix».  (1). 

Leontieuski  ou  Marchai  de  Lunéville  :  «Par  le  signe  de  la 
croix,  nous  réunissons  les  quatre  points  du  monde  éclairé  par  le 
soleil.» 


dans  le  langage  catéchistique.  Le  mot  cruz  était  Je  ce  nombre  ;  "car  le  caractère  Yu-moçi 
("V  >C  ~f'  zieii  mong  zi  )  qui  représente  une  Croix,  signifie  seulement  le  nombre  10".  (Cf. 
Solier  S.  J.  Histoire  ecclésiastique  du  Japon,  —  Pans  1627.  p.  12). 

En  Chine,  par  suite  de  certaines  exhortations  intempestives  de  prédicants,  les  païens 
nous  interpellent  parfois  en  criant  Yè-sou  Jw  »^  Jésus,  comme  ils  poursuivaient  S.  Fran- 
çois-Xavier en  répétant  D/o.-»',  Dios,  Dios  f  Vue  de  leurs  vexations  est  aussi,  aux  environs 
de  Chang-hai,  de  tracer  des  croix  par  terr.\  au-devant  des  missionnaires,  i>our  la  leur  faire 
fouler  aux  pieds. 

(1)  Le  Manichéisme  adoi)ta  généralement  une  pratique  tout  opposée.  >[anè8,  né  eu 
Perse  en  240,  soutenant  que  Jésus-Christ  n'était  né,  n'était  njort  et  n'était  ressuscité  qu'en 
apparence,  ses  partisans,  d'après  Beigier,  "ne  rendaient  aucun  cidte  à  la  croix,  ni  à  la  S. 
Vierge. ...  L'a  version  de  ces  sectaires  i)Our  le  culte  de  la  croix,  des  saints  et  des  images,  leur 
concilia  l'affection  des  sarrasins  mahométans,"  à  la  fin  du  VHP  siècle.  Leurs  erreurs 
formèrent  le  noyau  de  celles  des  iconoclastes,  des  Albigeois,  des  Priscillianistes,  des  Cathares, 
etc,.  Plus  haut,  p.  97,  nous  avons  émis  le  sentiment  contraire  de  VAlphabetum  Tibetanniu 
qui  établit  la  parodie  sacrilège  du  culte  de  la  croix  chez  les  manichéens  de  l'Asie  centrale. 
Nous  y  croyons  volontiers.  —  S.  Cyrille  nie  (pie  Manès  ait  jamais  été  cluétien. 


131  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

J.  Kesf^on  n'a  fait  que  mettre  en  anglais  cette  même  phrase. — 
Visidelou  :  «Le  sceau  est  une  croix,  (^ui  fond  les  quatre  illustrés 
pour  les  unir  sans  empêchement.»  Pnraphrase  :  «Pour  étendard, 
cette  Religion  tient  la  croix,  afin  de  lier  ensemhie  tous  les  hommes 
de  la  terre  et  les  unir  entre  eux,  sans  aucun  empêchement». 

Kircher  (Boym)  préoccupé  de  laisser  au  texte  toute  son  am- 
pleur et  son  sens  un  peu  flottant,  a  craint  de  trop  préciser: 
« . . .  Signaculo  ^  crucis  dispersi  in  quatuor  j)artes  mundi,  ad 
congregandos  et  pacilicandos  sine  lahore...»  La  vorsio}i  iluli' 
enne  avait  dit:  «...Tx;?  /,i  croro,  jmr  coniprendor  liitli  sonzii  eccet" 
tjorip . . .» 

A  cause  de  sa  bizarrerie,  îi  cause  aussi  d'une  juirticularité 
étrange  nous  ajoutons  la  traduction  fournie  par  Pauthier  :  «  Le 
sceau  employé  dans  le  nouveau  pacte  a  été  le  signe  de  la  croix 
>i<,  qui  s'étend  vers  les  (juatre  points  lumineux,  comme  la  fleur 
Ssé-tchao,  pour  réunir  toutes  les  créatures  dans  la  même  toi  sans 
les  confondre.» 

Qu'est-ce  que  cette  fleur  S>>c-tchao?  Qui  est-ce  qui  autorise 
Pauthier  à  la  faire  intervenir  ici  ?  Je  laisse  à  d'autres  le  souci 
de  répondre  à  ces  questions.  (1)  Nous  ne  pouvons  pourtant  nous 
dispenser,  vu  la  singularité  du  fait,  de  transcrire  ici  la  note  de 
Pauthier:  «Le  signe  ou  caractère  en  question  est  etïacé  dans  le 
fac-similé  de  l'Inscrijjtion  conservé  la  Bibliothèque  impériale.  (2). 
Dans  l'édition  de  Wnng-tchcing,  accompagnée  de  commentaires 
(dont  nous  donnons  ci-après  la  traduction),  le  caractère  en  ques- 
tion est  remplacé  par  le  signe  habituel  chez  les  Chinois  pour  in- 
diquer dans  leur  typographie  les  signes  effacés,  illisibles  ou  in- 
connus des  textes  qu'ils  reproduisent  :  le  signe  Q  .  Le  sens  de 
la  phrase  indique  sufïisamment  que  ce  devait  être  le  signe  de  la 
Croix,  représenté  plusieurs  fois  dans  l'Inscription  par  le  caractère 
chinois  -f-  C/ie,  dix,  qui  lui  ressemble,  mais  qui,  à  cette  place, 
était  probablement  figuré  comme  en  tête  de  cette  inscription, 
pour  mieux  représenter  la  fleur  Ssé-fchao».  On  sait  qu'il  n'en 
est  rien;  comme  le  prouve  de  reste  le  texte  chinois  que  j'ai  cité 
à  la  page  123. 

Plaignons   Pauthier  ne   n'avoir   pas  eu   un  texte   exact  à  sa 


(1)  Nous  avons  donné  le  texte  Chinois  à  la  page  précédente.  Pressentant  l'insuffi- 
sance de  sa  version,  Pauthier  est  revenu  sur  ce  point  dans  une  de  ses  "  Notes  philologiques 
et  historiques"  placées  à  la  fin  de  son  travail,  (p.  57.)  Il  s'exprime  ainsi:  "Ce  qui  confirme 
pour  nous  la  supposition  que  le  caractère  effacé  et  inconnu  des  Chinois  était  le  signe  de  la 
Croix  n^^  c'est  la  comparaison  qui  est  faite,  dans  le  texte  Chinois,  de  cette  croix  avec  la 
ûeviT  S.ié-tchao,  \E3  *Npj  qui  s'étend  des  quatre  côtés"  Puis  il  cite  un  extrait  d'un  dic- 
tionnaire Chinois  qui,  dans  une  description  d'une  botanique  fantaisiste,  prétend  que  l'arbre 
semi-légendaire  mi-kou  "dirige  ses  fleurs  Ssé-tchao  en  quatre  pointes  brillantes". 

(2)  Qu'il  soit  effacé,  nous  en  doutons  un  peu,  bien  que  nous  ne  puissions  nous  en 
assurer,  si  loin  de  Paris. 


II.     LA    l'IKllHi:    Ui:    SI-N(IAN-F()C.  135 

disposition.  II  est  malaisé  (roxplirpicr  poiin|uoi  l'rdilion  de  W'uiitj- 
tclmng  est  ainsi  déligurtje.  Ksi-vc  une  Iraude  intentionnello?  je 
n'ai  pas  vérifie  non  i)lus  le  mauvais  état  nu  mr-mf*  endroit  (\)  du 
fnr-simité  que  possède  la  Hihiiothèque  nationale  de  Paris  (1).  Je 
puis  alïirmer  seulement  que  les  deux  (ruhftin<is)  estampaijes  sur 
lesquels  a  travaillé  le  D""  Legi>'e,  comme  aussi  les  douze  que  j'ai 
eus  sous  les  yeux,  portent  tous  le  caractère  -f- ,  avec  un  soupçon 
de  surcharge  pour  le  trait  vertical,  enlevé  par  une  cassure  de  la 
pierre.  A.  Wylie  no  signale  aucune  adultération  sur  les  deux 
estampages  dont  il  disposait. 


,^  III.  LA  CROIX  DU  SOMMET. 

L'Inscription  de  Si-ngan-fou  est  précédée  de  9  grands  carac- 
tères chinois,  rangés  en  nx-tangle  [îi  x  3),  surmontés  d'une  croix 
parfaitement  gravée  dans  la  pierre,  sous  un  ensemble  d'ornements 
en  relief  mal  déterminés  jusqu'ici  dans  les  diverses  relations. 
Nous  en  dirons  un  mot  plus  loin. 

C'est  sur  la  forme  même  de  cette  croix  que  j'attire  maintenant 
l'attention  du  lecteur. 

Personne  n'a  jamais  élevé  le  moindre  doute  sur  sa  présence,  et 
cette  présence  est  une  des  particularités  qui  a  dû  frapper  le  plus 
vivement  la  curiosité  des  spectateurs  païens,  quand  la  dalle  de 
marbre  réapparut  au  jour  en  1625.  Par  ce  seul  fait,  le  monu- 
ment affirmait  sa  signification  générale,  son  ancienneté,  sa  prove- 
nance chrétienne,  et  par  conséquent^  Timportance  hors  ligne  de 
la  découverte.  Aussi  voyons-nous  les  premières  relations  qui  la 
mentionnent  relever  ce  détail  en  termes  presque  identiques. 

Mais  si  Ton  rencontre  une  complète  unanimité  sur  la  présence 
de  cette  croix,  tant  s'en  faut  que  l'accord  se  maintienne  dès  qu'il 
s'agit  d'en  préciser  et  définir  la  forme. 


(1)  Au  témoignage  de  Le  ge,  lii  plus  graïul^  partie  tlu  102*  chapitre  de  la  lirantte 
collection  d'inscn'ptioiis  sur  métal  it  sur  pierre,  en  160  chapitres,  que  Wmxj-tch'anij,  âgé  «le 
82  ans,  publia  en  1850,  est  occupée  par  llnscription  de  Si-ufjan-/ou.  Mais  cette  version 
est..£autive  aussi.  Cette  (Collection  s'étend  de  2.000  av.  J.-C  à  l'an  1264  de  notre  ère. 
>  Pauthier,  (r/rt.srr//)//^// .'<//>7>-r/t///()/.sr,  )).  21  )  affirme  qu'ailleurs  encore  "l'édition  de 
WanO'tch^auf/  i>orte,  au  lieu  du  caractère  M  Kh'eoii,  "bouche",  le  signe  ^3,  quadrila- 
tère "qui  représente,  dans  les  textes  chinois,  les  caractères  effacés  oi\  inconnus  ;  et  nous 
avions  d'abord  pensé,  dit-il,  que  ce  signe  avait  été  placé  dans  cette  édition,  au  lieu  de 
celui  de  la  croix  T.  Mais  \e  fac-simifé  de  la  Bibliothèque  imi)ériale,  que  nous  avons  con- 
sulté depuis,  porte  très  lisiblement  (/)  le  caractère  A'/«Vo«,  "bouche".  I^e  môme  auteur 
(p.  XVI),  prétend  aussi  avoir  copié  sxxr  le  frotti-calquc  {rubbing)  de  Paris  lu  grecque  qui 
encudre  le  fac-similé  tifpot/raphiguc  de  son  ^ilémoivc. 


136  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

L'oxamon  porte  siir  uii  lait  rolativoniont  facile  à  constator  ; 
la  croix  existait  et  existe  encore  ;  des  témoins  (lignes  de  loi  l'ont 
contemplée;  des  auteurs  comi)étents  l'ont  décrite;  des  dessinateurs 
l'ont  reproduite,  et  plusieurs  allirment  l'avoir  lait  d'après  d'exacts 
fac-similés;  on  l'a  même  photographiée;  —  et  pourtant,  sur  trois 
types  principaux  qui  en  ont  été  fournis,  ce  sont  les  moins  exacts 
qui  ont  obtenu  le  plus  sûr  crédit.  Que  la  critique  historique  en 
reçoive,  une  fois  de  plus,  une  leçon  motivée,  sinon  de  scepticisme, 
au  moins  de  prudente  réserve  ! 

C'est  en  elYet  à  trois  types  principaux  .  que  se  ramènent  les 
divergences  sur  la  forme  de  cette  croix.  Nous  allons  les  consi- 
dérer successivement,  adoptant,  pour  plus  de  clarté,  cette  sorte 
de  triple  classification  : 

A.  Le  type  inexact  de  Kircher,  Pauthier,... 

B.  Le  type  inexact  de  Boniietty,  Kesson,... 

C.  Le  type  exact  de  Willininson  et  des  estampages. 


A.  TYPE  INEXACT  DE  KIHCIIER. 

La  plus  ancienne  reproduction,  —  la  première  en  date,  —  de 
la  croix  de  l'inscription,  a  paru  dans  le  Prodromus  Coptus  de 
Kircher,  imprimé  à  Rome  en  1036.  Elle  a  dû  être  exécutée 
d'après  un  dessin  inlidèle,  aidé  d'une  description  écrite  ou  ver- 
bale, vu  sa  valeur  médiocre;  par  contre  les  caractères  chinois 
qui  accompagnent  l'estranghélo,  figurant  plus  loin  dans  le  même 
ouvrage,  sont  superbes  d'allure  et  n'ont  pu  être  gravés  que 
d'après  un  décalque  ou  rubbing^  comme  le  prouvent  leur  dimen- 
sion, leur  fidélité  et  leur  grâce,  inimitable  pour  de  simples  dessi- 
nateurs ou  copistes,  si  appliqués  qu'on  les  suppose.  Cette  absence 
d'estampage  pour  la  partie  supérieure  explique  seule  comment 
Kircher,  habituellement  si  soucieux  de  l'exactitude,  s'est  résigné 
à  laisser  paraître  sa  reproduction  fautive  de  la  croix  et  du  titre 
de  la  pierre.  Moyennant  un  estampage,  c'eût  été  un  jeu  que  de 
graver  exactement  cette  croix,  quand,  au  contraire,  la  reproduc- 
tion de  caractères  chinois,  si  bien  jetés  et  d'une  telle  perfection 
calligraphique,  présente  en  soi  les  plus  sérieuses  difïicultés.  (1). 

En  effet,  le  texte   du    Prodromus^    joint   à  la  vignette, 

s'exprime  ainsi  :    «Lapis  autem summitati  tenet  crucis 

figuram,  non  absimilem  ei   quam   Equités  portant  Meliten- 
ses».  p.  52.  (fig.  152). 

Dans  sa  China  monumentis  illustrata,  Kircher,  enrichi  Fi(j.i62. 


(1)  D'après  son  propre  aveu,   (ij.  261  o/j.  cit.)  la  croix  manquait  aussi  aux  estam- 
pages de  A.  Wylie. 


II.     LA    l'IKRIŒ    DK    SI-NT,AN-FOU. 


l.T 


peut-être  de  documents  qu'il  estimait  plus  sûrs,  est  heureuse- 
ment revenu  à  cette  pierre,  pour  lui  consacrer  le  tiers  de  son 
volume.  Bien  plus,  un  chapitre  spécial  intitulé  />f?  Criufi  in  supvp^ 
mo  Lapidis  apice  incisa  (p.  52),  s'occupe   uni(|uem(rnt  de  la  croix. 

Quel  que  soit  le  jugement  que  l'on  poite  sur  ces  ouvrages,  il 
n'en  demeure  pas  moins  vrai  que  le  Monument  de  Si-ngan-fou  n'a 
jamais  été,  à  tout  prendre,  étudié  avec  plus  de  critique,  d'érudi- 
tion, d'ampleur,  de  loyale  indépendance  et  de  sérieux.  La  science 
actuelle  y  relève  plus  d'une  erreur;  mais  elle  n'ouhlie  pas  que  le 
Père  a  travaillé  sur  un  texte  douteux  par  endroits,  (même  aujour- 
d'hui,) et  cela  plus  de  deux  siècles  avant  nous,  qui  avons  encore 
à  souhaiter  que  les  facilités  d'information  s'améliorent  notablement 
en  Chine.  Du  reste,  l'empressement  avec  lequel  ce  travail  s'est 
vu  copier,  et  même  piller,  est  une  garantie  solide  de  son  mérite. 
Au  surplus,  c'est  une  de  ces  erreurs  secondaires  qui  fait  l'objet 
du  présent  jiaragraphe. 

A  la  page  12  de  la  China  est  encartée  une  gravure  sur  cuivre 
de  cette  croix.  On  la  rangerait  volontiers  dans  la  catégorie  de 
celles  'qu'on  nomme  hastées  ;  mais  il  vaut 
mieux  en  présenter  ici  une  copie,  plus  claire 
en  soi  qu'une  description,      (fig.   153.) 

Cette  croix  est  manifestement  plus  ine- 
xacte que  la  précédente.  Comme  on  le  verra 
plus  loin,  le  consciencieux  Kircher  s'est  ravisé 
à  tort.  Si  l'on  recherche  la  raison  de  cette 
inexactitude,  dont  il  n'est  qu'en  partie  res- 
ponsable, et  surtout  de  la  modification  mal- 
heureuse subie  par  cette  seconde  figuration, 
on  n'en  saisit  guère  d'autre  sinon  que  les 
documents  lui  faisaient  alors  défaut.  «Ceux, 
dit-il  (p.  5),  qui  ont  considéré  cette  croix  avec  soin,  aiïîrment  que 
ses  extrémités  se  replient  en  fleurs  de  lys,  comme  celle  qu'on  voit 
à  Méliapore  sur  le  tombeau  de  l'apôtre  S.  Thomas,  à-peu-près 
semblable  à  celle  que  portent  les  chevaliers  de  S.  Jean  de  Jéru- 
salem». Il  faut  en  conclure  que  Kircher  n*avait  pas  vu  de  ses  yeux 
le  rubbing  de  cette  croix.  Du  Ilalde,  travaillant  plus  tard  sur  des 
documents  encore  moins  certains,  ne  la  décrit  pas  autrement. 

Dans  son  souci  de  se  couvrir,  et  pour  se  justifier  peut-être 
d'avoir  abandonné  le  type  donné  dans  son  Prodromus,  Kircher  cite 
cette  phrase  du  Novus  atlas  sinensis  du  P.  Martin  Martini  :  «En 
tête  est  une  croix,  à  peu-près  comme  celle  des  chevaliers  de 
Malte.»  Munie  de  ce  correctif,  l'assertion  ménage  et  la  prudence 
et  la  vérité.  Evidemment,  répétons-le,  Kircher  n'avait  pas  sous 
les  yeux  de  dessin  exact,  encore  moins  d'estampage,  comme  il 
s'en  fait  et  s'en  faisait  dès  lors  en  Chine  si  couramment.  Il  est 
vraisemblable  que  les  premières  copies  envoyées  par  le  lettré  chi- 

18 


138  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

nois  et  celle  soumise  ;i  l'Empereur,  (au  dire  des  relations), 
n'étaient  que  des  estampages,  lesquels  ne  sont  pas  arrivés  j)ourtant 
jusqu'en  Europe.  Le  savant  jésuite  fut  réduit  à  s'en  rapporter 
à  une  description  erronée  ou  par  à-peu-près,  qu'elle  vint  d'un 
Chinois,  du  P.  Boym,  du  P.  Sémédo  ou  de  quelque  autre  de  ses 
collègues.  On  sent  en  elïet  dans  son  dessin  (deuxième  manière), 
la  préoccupation  de  concilier  les  trois  éléments  qu'il  avait  à  sa 
disposition  pour  reconstituer  cette  figure  de  croix:  c'était,  lui 
disait-on,  a/,  une  croix  de  Malte  ou  de  S.Jean,  —  b/,  fleurdelisée, 
—  c/,  semblable  à  celle  de  Méliapore.  iNous  reviendrons  sur  ce 
dernier  élément.     (1). 

En  fait,  la  figure  de  la  Chi)m  illustriita  a  eu  la  mauvaise 
fortune  de  fixer  si  longtemps  l'opinion  sur  ce  point  qu'elle  a 
égaré  Pauthier  lui-même.  En  tête  de  son  texte,  fautif  du  reste, 
il  a  reproduit,  peut-être  calqué,  cette  2**  Croix  de  Kircher,  aux 
extrémités  hasiéos,  qui  a  passé  pour  la  forme  authentique.  On 
serait  tenté  d'en  conclure  que  le  fac-similé  de  la  Bibliothèque 
Nationale,  écourté  par  le  haut,  ne  présente  pas  l'estampage  de 
la  croix.  C'est  i)Ourtant  le  cas  contraire  et  l'erreur  devient 
inexplicable,  puisque  ce  fac-similé  porte  encore  actuellement,  en 
1892,  (comme  me  l'assurait  naguère  un  de  mes  bienveillants 
correspondants),  cette  croix,  aussi  nettement  figurée,  en  épargne, 
que  tous  les  autres  caractères  de  l'estampage.  (2). 

Fait  assez  curieux  aussi  :  le  bel  ouvrage  du  P.  Emmanuel 
Diaz,  (1574-1659),  donnant  la  gravure  de  trois  autres  croix  trou- 
vées ailleurs,  néglige  de  reproduire  celle  de  Si-ngan-fou.  Peut- 
être  n'en  avait-on  alors  qu'une  copie  d'une  valeur    incertaine.  (3). 

Il  semble  évident  que  Pauthier  n'avait  pas  quelque  chose  de 
bien  net  en  vue  quand,  s'en  rapportant  aveuglément  à  plusieurs 
passages  de  ses  lectures,  il  écrivait:  «On  voit  des  croix  parfaite-; 
ment  semblables  sur  les  médailles  d'HéracHus  Constans  II,  qui  régna 

(1)  La  version  itulie»  ne  la.  décrit  ainsi:  "  Questa  Pietra...  ha  da  capo  un  titolo  <li 
forma  piramiclale,  longo  due  i)alnn,  e  largo  uno  ;  e  di  sopra  s^colpita  una  croce  quasi  simirà 
quelle  di  Malta,  jiosta  sopra  le  nuuole". 

(2)  Bonnetty,  Annales  de  Pkil.  chrétienne,  1853,  p.  139,  prétend  donner  "une  autre 
forme  de  cette  croix,  telle  qu'elle  a  été  prise  sur  le  monument,  et  telle  qu'elle  existe  dans 
\e  fac-similé  qui  se  trouve  à  la  salle  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  impériale  ".  Je 
renonce  à  cheicher  le  mot  de  cette  énigme.  Cette  croix  a-t-elle  été  récemment  ajoutée  à 
l'estampage  parisien,  ou  bien  aucun  des  écrivains  n'a-t-il  eu  la  pensée  de  vérifier  ses  dires? 
Cette  dernière  hypothèse  est  plus  que  probable. 

(3)  L'imprimerie  de  T^oii-sè-ioè  a  réédité,  en  1878,  le  T'ang  king  kiao  pei  sang  tcheng 
Vsiuen  ^  ,tji^  qX  V^  ^  iE  Wt  { N°  19  du  Catalogus  ),  qui  est  le  commentaire  du 
P.  Diaz  sur  le  Monument  de  Si-ngan-fou.  — 

Le  Catalogue  du  P.  Couplet,  mis  à  la  suite  de  VAstronomia  enropœa  du  P.  Verbiest, 
inscrit  parmi  les  ouvrages  du  P.  de  Gouvea  (1592-1677)  :  Elogium  S.  Legis  lapidi  in- 
sculptum  ohlatumque  ab  eodem  Proreye ;  —  snh  nomine  ipsms  (Patris)  editus  a  Proreye 
Tung,  ajoute  le  Catalogue,  au  numéro  XLIV. 


II.    LA    PIEUHK    I)K    SI-NGAN-FOU. 


130 


à  partir  de  641  à  Consianlinoplc... 
Cette  même  croix  est  portée  sur  leurs 
mitres  et  leurs  poitrines  par  les  Métro- 
politains des  Chrétiens  de  S.  Thomas 
ou  Nestoriens  de  l'Inde».  (1). 

En  tête  de  la  planche  annexée  à 
son  étude,  le  CliristianUme  en  Chine, 
M.  Dabry  a  fait  graver  la  croix  ci-con- 
tre, qui  n'est  autre  que  celle  de  Pau- 
thier,  avec  ses  extrémités  en  fer  de 
lance  ou  de  pique  (fig.  15't.)  L'ouvrage, 
du  reste,  n'en  indique  nullement  la 
provenance,  et  le  dessin  est  manifes- 
tement une  copie  de  seconde  ou  troi- 
sième main,  sans  autre  prétention. 
Qu'il  nous  suffise  d'en  signaler  l'exis- 
tence et  d'en  relever  l'inexactitude. 


Fig.  154. 


B.  TYPE  INEXACT  DE  BONNETTY  (LÉOXTIEWSKI,  KESSON). 

Nous  ignorons  si  l'exactitude  du  type  de  Kircher  a  été  mise 
en  question  avant  l'article  de  Marchai  de  Lunéville,  (Léontiewski) 
inséré  dans  les  Annales  de  Pliil.  chrétienne  en  1853.  L'auteur,  fit 
reproduire  à  la  p.  154  un  dessin  fort  difïérei  t  de  cette  croix  qui 
devient  une  croix  trilobée^  non  plus  hastée.  «Le  marbre,  disent  les 
Annales^  est  orné  d'une  croix  gravée  en  intaille,  que  nous  avons 
mise  ci-après  en  tête  de  la  traduction  ;  elle  est  semblable  à  celle 
des  Chevaliers  de 
S.  Jean  de  Jéru- 
salem, et  à  celle 
de  la  tombe  de 
l'apôtre  S.  Tho- 
mas dans  rinde  ; 
deux  fleurs,  sem- 
blables à  des  pen- 
sées ,  séparées 
par  des  nuages, 
sont  dessinées 
en  dessous.»  Kir- 
cher ,  Sémédo , 
Boym  avaient  dé- 
jà mentionné  ces 
nuages,  qui  exis- 
tent en  réalité, 
mais  sans  les  re- 
produire, (fig.  155) 


Fia.  155. 


(1)  Voir  aussi  la  forme  de  ces  croix  dains  deux  planches  publiée»  p,nr  les  Amialts  de 


\\0  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

Le  type  Kircher-Boym  céda  provisoirement  la  i)laee  au  nou- 
veau-venu, présumé  plus  conforme  à  la  réali- 
té. Si  bien  ({ue  John  Kesson  dans  son  ouvra- 
ge déjà  cité,  la  Croix  et  le  dragon,  où  il  n'a 
fait  que  retraduire  en  anglais  la  traduction  et 
les  notes  franco-russes  Marchal-Léontiewski, 
a  reproduit  aussi,  sans  le  moindre  scrupule 
sur  sa  non  authenticité,  le  décalque  présenté 
par  les  Annales  de  Bonnetty.  C'est  même 
cette  croix  trilobée,  moins  les  fleurs  acces- 
soires, qui  fournit  la  vignette  de  son  livre.  (I) 
(fig.    156.)  Fi<f.   15G. 

Au  demeurant,  le  nouveau  type  Marchal- 
Léontiewski  est  presque  aussi  inexact  que  ceux  auxquels  il  s'est 
substitué.  (2).  Reste  à  expliquer  comment  on  l'a  pu  proclamer 
conforme  à  la  croix  «telle  qu'elle  a  été  prise  sur  le  monument  et 
telle  qu'elle  existe  dans  le  fac-similé  qui  se  trouve  à  la  Bibliothè- 
que impériale  !  » 

Laissons  cette  question  d'importance  minime  pour  en  venir 
à  la  forme  exacte,  précise,  authentique,  qui  survit  encore  au- 
jourd'hui et  rayonne  depuis  onze  siècles  au  front  de  la  célèbre 
Inscription. 


C.  TYPE  EXACT  DE  WILLIAMSON,  YULE. 

Le  plus  expédient  est  de  présenter  au  début  de  ce  paragra- 
phe  le   décalque     rigoureux    de   cette    intaille,     (fig.    157).     Elle 

Phil.  chrétienne  t.  XV.  p.  122,  3*  série.  —  N'ayant  pas  ce  dernier  ouvrage  à  notre  disposi- 
tion, (cas  trop  fréquent,  hélas  !  du  missionnaire  en  Chine  ou  ailleurs),  il  nous  est  défendu 
de  pousser  plus  loin  la  discussion  sur  ce  point  particulier. 

(1)  Ces  Annales  ont  accumulé  les  études  sur  le  Monument  de  Si-npan-fou.  Au  com- 
mencement de  l'article  de  1853,  p.  139,  Bonnetty  renvoie  à  cinq  ou  six  passages  de  sa 
Revue,  à  ce  sujet.  Le  travail  de  Marchal-Léontiewski  a  paru  en  anglais  et  en  russe  dans 
les  Annales  de  la  Soc.  de  Géographie  de  Russie,  1851. 

(2)  Les  chrétiens  de  Chine,  même  dans  les  Provinces  reculées,  semblent  avoir  été 
mieux  renseignés,  au  siècle  dernier,  sur  la  figuration  exacte  de  cette  croix.  Ms'  Pottier 
écrivait  du  Se-t'choan  en  1777  :  "  Nous  Jivons  ôté  la  copie  de  l'Inscription  de  Si-npnn-fou, 
pour  la  remplacer  par  les  tablettes  ordinaires,  auxquelles  les  chrétiens  sont  habitués". 
Les  Prêtres  des  Missions  Etrangères  leur  avaient  révélé  la  valeur  apologétique  de  ce  docu- 
ment et  les  avaient  engagés  à  en  suspentlre  des  copies  dans  leurs  maisons.  Mais  "il  est 
probable  que  quelques  ignorants  parmi  les  néophytes  avaient  cru  voir  des  signes  supersti- 
tieux dans  la  partie  de  cette  inscription  qui  n'était  pas  en  langue  vulgaire.  "  —  Léonide 
Guiot,  La  Mission  du  Su-tchuen  au  XVIII*  siècle.  —  Paris,  1892;  pp.  15,  195  et  260. 

Il  a  pu  arriver  aussi  qu'on  ait  redouté  une  interprétation  nestorienne,  patronnée 
pftr  quelque  missionnaire  mal  avisé,  ou  encore  qu'on  se  soit  laissé  intimider  par  des  criail- 
lerles  d'Europe  sur  la  non  authenticité. 


II.    LA    PIEUIIE    DE    SI-NGAN-FOU. 


m 


ï\'2  CHOIX    ET    SWASTIKA.    -r—  H.     . 

est  roproduilo  en  vraie  grandeur  et  sans  intermédiaire  sur  l'un 
des  estampages  cliinois  (jue  j'ai  encore  sous  les  yeux  en  traçant 
ces  lignes. 

Ce  n'est  pas,  du  reste,  pour  la  première  fois  qu'elle  parait, 
avec  une  exactitude  et  une  précision  très  sutllsàntes.  Nous  ne 
faisons  pas  ditîiculté  de  reporter  au  li^  Williamson  l'honneur 
d'avoir  le  premier  reproduit  un  décalque  analogue.  Nous  ne  lui 
reprochons  que  d'avoir  un  peu  embelli  le  dessin  original  de  la 
Croix,  figurée  ici  avec  plus  de  rigueur,  mais  les  contours  sont 
exacts  dans  sa  vignette,  et  les  enjolivements  en  sont  dù^  peut-être 
au  caprice  do  graveur  sur  bois.  A  moins  pourtant  (^u'il  faille  les 
attribuer  à  M.  Lees,  compagnon  de  voyage  de  Williamson,  et  au- 
teur du  croquis.  La  croix  est  bien  une  croix  de  Malte  :  mal 
copiés  ou  mal  compris,  les  trois  cercles  qui  »i*nent  chaque  ex- 
trémité ont  peut-être  donné  lieu,  soit  à  l'interprétation  trilobée 
de  Léontiewski,  soit  au  vieux  type  flourdehjsé,  soit  aux  rappro- 
chements tentés  avec  la  Croix  de  S.  Thomas  et  de  S.  Jean,  soit 
encore  au  profil  haf^té  de  Boy  m,  Kircher,  Pauthier  et  Dabry  de 
Thiersant.  . 

La  planche  phototypique  mise  en  tété  du  travail  de  Legge 
n'est  que  la  reproduction  d'un  lavis  qui  réunit  deux  des  trois 
dessins  de  Williamson  ;  l'un  est  la  croix  de  Malte  authentique  ; 
l'aurtre  ^st  une  copie  au  pinceau  de  la  gravure  sur  bois  du  croquis 
de  Lee^.  Il  représente  tout  le  haut  de  la  pierre,  qui,  Sîins  doute, 
n'av9(it  jamais  été  reproduite.  On  "j'  soupçonne  une  sorte  de  draperie, 
peut-être  des  silhouettes  d'animaux  assez  indécises.  Ce  sont  les 
dragons  écailleux  dont  nous  avons  parlé  plus  haut.  Sans  trop  s'en 
rendre  compte,  Williamson  a.  défigurée  ce  superbe  niorceau  de 
sculpture. 

Legge  remarquait  prudemment  à  ce  propos:  «C'est  à  M.  Lees 
que  nous  devons  les  singulières  figures  qoi  foj^ment  Pornementa- 
tion  autour  du  titre  ;  une  étude  ultérieure  viendra  peut-être  modi- 
fier légèrement  la  représentation  qu'il  en   fait.  (1)..    Notfs  lui   em- 


(1)  Cette  modification  est  phis  profonde  qu'il  ne  la  prévoyait/  * 
Le  lecteur  est  désormais  fixé  sur  le  motif  de  Tornementation  'supérieure,  constituée 
par  un  enchevêtrement  de  dragons  squammeux.  Nous  avons  fait  ressortir  à  la  page  122  l'air 
frappant  de  ressemblance,  d'étroite  et  évidente  par.^nté  qui,  à  première  vUe,  rattache  telle- 
ment cette  stèle  à  celle  de  Si-hia-chan,  plus  vieille  d'un  siècle,  que.jîlusieurs  s'y  trompent 
et  les  prennent  l'une  pour  l'autre.  Animalier  plus  que  médiocre  s'il  s'agit  de  l'exacte  vérité 
dans  le  rendu  de  la  nature  vivante  ou  morte,  le  chinois  se  révèle  artiste  consommé  pour 
imaginer  et  construire  telle  bête  fantastique  ou  de  style  héral,diq,ue  ;  -mais  il  excelle  surtout 
dans  la  représentation  du  dragon  national!  En  rédigeant  la  note  1  de  Ja'''pagie\93  sur  les 
bas-reliefs  relatifs  à  Si-wavg-mou,  (l'Istar  ou  Vénus  chinoise,  au  dire  du  D'  Edklh^),  nous 
ignorions  qu'ils  venaient  d'être  l'objet  d'un  excellent  travail  intitulé  :  "  La  sculpture  sur 
pierre  en  Chine,  au  temps  des  deux  dy)iastie8  Han,  par  Edouard  Chavannes".  Paris, 
Leroux  1893.  in-4°.  pp.  XI.  88.  avec  66  planches. 


II.   LA  l'iKiinr:   ni:  si-N<;.\N-Fon.  1  \:i 

pruntons  aussi  la  croix  gravôo  iniiiKuliatcmont  au-dessus  do  co. 
titre.  Le  procédé  d'estami)a^e  qui  assure  l'exacte  reproduction 
des  caractères  intaillés  est  absolninent  inapi)Iical)le  aux  sculptures 
en  relief.» —  {op.  rit.  \y.  34.)  Il  s'ai^^it  du  i)rocé(lé  chinois,  que 
nous  avons  décrit  ailleurs.  (1) 

Souhaitons  qu'on  ne  tarde  pas  à  exécuter,  au  profit  des  î,'"rands 
musées  du  monde,  des  estampages  fidèles,  ou  des  surmoulaires 
plus  désirables  encore,  de  ce  vénérable  monument,  qu'on  tnuuble 
de  voir  ainsi  exposé  aux  vicissitudes  du  temps  et  des  événements, 
toujours  si  inclémentes  en  Chine  ! 

ITne  correspondance  adressée  au  Daily  ?ifîu\s  (20  avr.  1803) 
par  le  R^  Duncan  Moir,  très  zélé  pour  l'étude  et  la  préservation 
de  la  célèbre  stèle,  exprime  la  juste  indignation  de  l'auteur  en 
constatant  que  plusieurs  des  caractères  venaient  d'être  martelés 
par  malveillance.  II  rétablit  en  outre  la  vraie  forme  de  quelques 
idéogrammes  inexactement  figurés  dans  le  texte  de  Legge. 

Williamson  est  l'un  des  derniers  voyageurs  qui  aient  publié  le 
récit  de  leurs  excursions  auprès  et  autour  de  la  fameuse  pierre. 
Ce  récit  est  un  sûr  point  de  repère  pour  l'histoire  successive  du 
monument.  «On  nous  informa,  écrit-il,  qiie  la  tablette  nestorienne 
existait  encore  parmi  les  ruines  d'un  temple  appelé  le  Ching'dung, 
en  dehors  de  la  porte  de  l'Ouest...  Traversant  les  faubourgs,  nous 
parvinmes  aux  restes  d'une  pagode  bouddhique;  un  vieux  bonze 
nous  dit:  «Ce  n'est  pas  là  votre  temple,  le  voici  ;  )>  et  il  nous 
montrait  un  ensemble  de  ruines  vers  le  Sud-est.  Nous  traversâmes 
un  champ  de  blé,  et,  franchissant  un  mur  à-demi  renversé,  nous 
entrâmes.  Là,  à  notre  joie,  je  trouvai  la  tablette  que  je  reconnus 
d'après  un  fac-similé  que  j'avais  chez  moi.  La  tablette  se  dresse 
entière,  sans  aucune  égratignure.  dans  un  renfoncement  en  briques 
faisant  face  au  Sud,  parmi  des  amas  de  pierres,  de  briques  et  de 
décombres...  Nous  ne  pûmes  voir  les  inscriptions  Syriaques  des 
côtés,  mais  nous  trouvâiues  le  Syriaque  qui  est  en  bas  ;  vraisem- 
blablement les  inscriptions  Syriaques  latérales  sont  encastrées 
dans  la  maçonnerie.  »  Grâce  aux  derniers  renseignements  des 
missionnaires  catholiques,  on  sait  dans  ({uel  sens  il  faut  modifier 
plusieurs  de  ces  lignes,  pour  se  figurer  les  conditions  dans  les- 
quelles le  monument  provoque  désormais  les  investigations  ulté- 
rieures. (2). 


(1)  Cf.  La  Kevue  Etudes  rtUffieuses  ..  1890.  -  \>.  438. 

(2)  Notons  quelque  légère  incohérence  dans  la  descrii)tion  de  Williamson,  en  dé- 
saccord avec  sa  gravure  du  Monument  sous  abri.  Aurait-il  réussi  à  voir  les  canictèreH 
chinois  de  Hun  Tai-Jwci  s.ins  voir  les  caiactcres  syriaques  qu'ils  coupent  en  partie?  Or, 
il  mentionne  les  premiers  en  avouant  qu'il  n'a  pu  considérer  ces  derniers.  Comment  du 
reste  examiner  les  tranches  de  la  stèle,  si  elle  est  aussi  encastrée  dans  la  niaçonnorie  que 
l'indique  la  figure?  Le  texte,  comme  docuinent,  l'emporte  ici  sur  l'illustration. 


W'i 


CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 


lios  Aniinle.<  (le  Honnetty  (I)  avaient  inséré  une  lithographie 
assez  besoigneuse  inlitulée  :  «Vue  intérieure  de  la  pagode  où  est 
renfermée  l'inscription  chrétienne  de  Si-ngan-foun.  C'est  une 
modeste  salle  de  pagode  comme  chaque  Province  en  compte  par 
milliers.  La  pierre  est  enclavée,  à  main  droite  en  entrant,  dans 
le  mur  d'un  autel  bouddhique  à-peu-près  vraisemblable.  Comme 
toute  indication  de  provenance  manque,  nous  nous  contenterons  de 
faire  mention  de  cette  planche,  espérant  voir  paraître  bientôt  des 
reproductions  doit  on  n'aura  aucune  raison  de  suspecter  la  sin- 
cérité; elles  nous  permettront  d'attendre  des  documents  moins 
incomplets,  tels  que  les  souhaite,  avec  notre  foi,  la  critique  plus 
exigeante  de  notre  époque. 


(1)  Annale»  de  pkil.  chrétienne.  IV*  Série,  t.  VII,  n<»  38,  p.  150.  —  Le  Colonel  Yule 
n'avait  pu  fournir  non  plus  ces  caractères  syriaques  des  tranches,  dans  son  fac-similé  photo- 
lithographique de  l'Inscription,  {Marco  Polo.  t.  II.  p.  23).  Par  contre,  le  décalque  de  la 
Croix  mis  à  la  page  24  est  suffisamment  ex.act. 


1 


CHAPITRE  III. 


TRADITIONS  ANCIENXKS  SUR  LA  CROIX. 


§  I.  Les  Juifs  chinois.  —  Le  Tau  cruciforme.  —  La  croix 
de  Méliapore. 

§  IL  Lamas  plagiaires  du  Christianisme.  —  Le  Prêtre- 
Jehan.  —  La  croix  et  le  Veni  Creator  h  la  Cour  des  Khans.  — 
Croix  chez  diverses  tribus.  —  Escandel. 

§  III.  Croix  trouvées  au  Fou-kien.  —  Monnaies  et  médail- 
les. —  La  «pagode  de  la  croix»  près  Chang-hai. 


19 


CHAPITRE  III. 

TRADITIONS  ANCIENNES  SUR  LA  CHOIX. 


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§      I. 


C'est  donc  un  fait  définitivoment  acquis  à  l'histoire;  elle  peut 
l'enregistrer  sans  témérité  :  d'après  le  texte  de  la  pierre  de  Si- 
ngan-fou,  h  la  fin  du  VHP  siècle,  les  Chrétiens  avaient  des  éta- 
blissements prospères  en  Chine.  Et  pour  arriver  à  ce  résultat, 
pour  emporter  de  haute  lutte  cette  sorte  de  reconnaissance  ofïi- 
cielle,  que  d'elïorts  courageux,  que  de  tentatives  héroïques,  que 
de  ténacité  persévérante,  que  de  temps  surtout  n'avait-il  pas  fallu! 
Ce  monument  constate  l'épanouissement  i)rogrossif  du  Christia- 
nisme, nestorien  ou  non;  il  ne  le  représente  pas  comme  un  événe- 
ment imprévu,  accidentel,  subit,  éphémère  et  transitoire,  mais 
comme  un  fait  se  produisant  sans  surprise,  logiquement,  et  au 
grand  jour.  Tirons-en  cette  conclusion  que  la  Croix,  le  symbole 
préféré  du  Christianisme,  ne  resta  }>as  en  Chine  un  symbole 
caché,  dissimulé,  intelligible  aux  seuls  initiés  et  ade]Ues,  en  ver- 
tu d'une  sorte  d'ésotérisme  particulier,  puisqu'on  l'arborait  alors 
comme  le  blason,  le  chilïre  de  cette  Religion.  (1). 

Faute  de  documents,  je  ne  sais  s'il  faut  étendre  à  la  Chine 
d'alors  l'usage  nestorien  signalé  par  le  P.  du  Jarric  :  a  Les  j)rê- 
tres  portent  la  couronne  sur  la  teste,  non  pas  en  forme  ronde 
comme  nous,  mais  en  croix».   (2). 

La  vocation  immédiate,  l'accès  au  Christianisme  avait  été, 
sinon  aplani,  préparé  du  moins  de  longue  date  aux  Chinois  avant 
et  après  l'avènement  du  Sauveur.  «Deux  cent  six  ans  avant  J.-C. 
les  Juifs  avaient  déjà  une  synagogue  llorissante  dans  le  centre 
même  de  l'Empire  chinois,  et  y  conservaient  précieusement  les 
livres  de  Moïse,  de  Josué,    des  Juges,   de  Samuel,  des  Rois  et  de 


(1)  Il  semble  qu'eu  gravant   cette  croix  au  frontispice  du  momunent  on  prctendaiit 
traduire  ce  i)as8age  de  l'inscription  tracée  en  dessous  :  "le  sceau  île  cette  religion  est  une 

croix...    EP  -Jt?  "f"  ^     • 

(2)  Histoire  des  choses  pfas  mémorables  advonii/s  tant  e:   Tndis...    par  le  V.  Pierre 
du  Jarric,  Tolosain,  S.  J.  Boiuileaux.  1G08. 


1  i8  CHOIX    KT    SWASTIKA.    II. 

quelques  Prophètes».  (1).  On  a  retrouve  naguère  plusieurs  de  ces 
livres  entre  leurs  mains.  Ils  auraient  répandu  la  foi  au  Hédem- 
pteur  attendu,  et  c'est  à  cette  ini'luence  latente  qu'on  devrait 
attribuer,  a-t-on  dit,  les  traces  de  cette  vague  croyance  signalées 
dans  les  ouvrages  de  Confucius.  (2).  Il  y  aurait  ])eut-étre  lieu 
d'appliquer  ces  quatres  lignes  à  quelques  passages  des  Classiques 
Chinois:  «Je  soupç;onnerais  les  (Jrecs,  (dit  Langlois  de  l'Institut), 
d'avoir  été  quelquefois  comme  l'artiste  qui,  après  avoir  coulé  un 
vase  sur  un  moule  étranger,  brise  ce  moule  a(in  qu'il  soit  impos- 
sible d'en  constater  l'origine».  C'est  une  excellente  réflexion  citée 
par  M^'^'  Laouënan,  (p.  5)  qui  a  écrit  lui-même  cette  phrase  pleine 
de  sens  :  «Contrefaire  l'œuvre  divine  est,  pour  le  démon,  le  plus 
sûr  moyen  d'entraîner  les  âmes  dans  l'erreur;  or,  l'erreur  lui  est 
plus  profitable  que  le  mal». 

Nous  aurions  trop  d'occasions  d'appuyer  le  bien  fondé  de  ces 
deux  assertions  par  des  faits  tirés  de  l'histoire  de  l'évolution 
religieuse  sur  le  continent  asiatique. 

D'autres  Israélites  vinrent  en  Chine  sous  les  Ilan  ( —  202 
-|-  221),  à  travers  la  Perse  et  le  Khorassan,  après  la  ruine  de 
Jérusalem  par  Titus.  Ceux  de  Si-iigan-fou  se  disent  de  la  tribu 
d'Aser;  trois  mille  mahométans  arrivèrent  dans  cette  ville  au  YII® 
sièch^  de  notre  ère,  avec  un  parent  du  Prophète;  et  l'Empereur 
I-tsonçf  j;*|  ^  (8G0-87i),  fauteur  du  bouddhisme,  y  fit  apporter, 
du  monastère  de  Fa-men-sse,  un  os  de  Bouddha.  Son  successeur 
Ili-tsong  |a  ^  fit  rendie  cet  os  au  monastère.  (3). 


(1)  Cf.  Choix  de  Lettres  édifiantes.  I.  — Item.  Claude  Buchanan  ^^  Recherchts  sur  les 
Chrétiens  d'Asie'",  utilisées  par  INIS""  Laouënan  ..  op.  lattd.  T.  I.  p.  454. 

(2)  Cf.  E.  H.  Parker;  "ïhe  preaching  of  the  Gospel  in  China".  China  Revieto. 
1889-1890. 

(3)  Cf.  Pauthier.  Chine,  p.  328.  T.  I.  —  Au  témoignage  de  W^  Laouënan,  (p.  167), 
à  Cochin  et  à  Cranganor,  on  reconnaît  deux  trib  s  de  Juifs.  Les  uns  voirs,  mélangés  avec 
les  indigènes,  sont  descendus  probablement  au  VIP  Siècle  av.  J.-C,  à  la  suite  de  la  des- 
truction de  la  Ville  sainte  par  Nabuchodonosor.  Les  autres,  bhtvcs,  prétendent  avoir 
abordé  aux  Indes,  sur  la  côte  Occidentale,  vers  490  de  notre  ère,  chassés  de  leui  pays  à 
l'époque  de  la  prise  de  la  même  ville  par  Adrien. 

Le  fond  des  informations  relatives  aux  Juifs  en  Chine  repose  sur  la  fameuse  Lettre 
du  P.  Gozani.  (Lettres  édifiantes,  VIP  recueil;  Paris,  de  Hansy,  177-1^.  datée  de  K''ai-foiiri- 
fou,  1704,  et  coni]>létee  par  son  Mémoire  sur  le  même  sujet  (ibid.  XXXP  recueil,  p.  296.). 
Pauthier  a  traduit  les  Recherches  sur  les  Juifs  en  Chine  de  A.  Wylie.  —  Paris.  Leroux,  1864. 
Signalons  encore  Touvraga  de  James  Finn  The  Jews  in  China,  avec  celui  du  R^  George 
Smith,  D.D;  publié  à  Chang-hai  en  1851  (pp.  XII.  82),  sous  le  titre  The  Jews  at  K^ae- 
funu-foo.  On  y  relate  de  récentes  visites  fiiifces  à  ces  Juifs,  leur  étiit  précaire  à  cette  époque 
et  le  nombre  des  fragments  de  la  Bible  hébraïque  qu'ils  possédaient  encore.  H.  Yule  avait 
rédigé  un  assez  bon  résumé  de  ces  jjrincipales  informations  à  la  page  337  de  son  Marco 
Polo,  t.  I. 

Cf.  Wells  Williams;    The  Middle  kingdom  (T.  II.  p.  287).    Citons  encore  les  deux 


m.    TIIADITIONS    ANCIKNNES    SUR    LA    CHOIX.  1  'iO 

Kzcchi(3l,  dit  Thistoiro  l)il)li({ue,  (ïit  cmmcno  })risonnif*r  à 
Babylonc  (597),  avec  J(3chonias,  roi  de  Judas,  par  Xahuchodo- 
nosor  II,  quelques  années  avant  la  naissance  de  Confucius,  (551). 
C'est  en  captivité,  à  la  suite  de  la  seconde  des  cinq  déporta- 
tions successives  du  peuple  de  Juda,  qu'il  fit  connaitre  ces  pro- 
phéties d'un  relief  si  expressif  et  de  peintures  si  vives,  que  la  loi 
en  interdisait  la  lecture  aux  jeunes  hébreux  avant  l'âge  de  20  ou 
30  ans.  Or,  ces  Juifs  réfugiés  aux  Indes  ou  en  Chine  n'ont  pu 
tous  ignorer  le  chapitre  IX,  et  notamment  les  versets  4,  5,  et  6, 
les  plus  saillants,  qui  mentionnent  les  instructions  données  par 
le  Tout-Puissant  à  l'Exterminateur  :  «Passe  par  le  milieu  de  la 
ville  de  Jérusalem  et  marque  le  signe  Tau  sur  le  front  de  ceux  qui 
gémissent  et  se  plaignent  des  abominations  qui  s'y  commettent». 
Puis,  s'adressant  à  six  autres  exterminateurs  aux  ordres  du  pre- 
mier :  «Traversez  la  ville  derrière  lui,  et  frappez!  Que  votre  œil 
comme  votre  main  soit  sans  pitié  !  Tuez-les  tous  sans  qu'aucun 
n'échappe,  vieillards,  adolescents,  jeunes  filles,  T.  mmes  et  enfants! 
Mais  ne  tuez  aucun  de  ceux  que  vous  verrez  marqués  du  signe 
Taul))    Ils  firent  comme  il  leur  avait  été  commandé. 

Ces  lignes  terrifiantes  ont  dû  s'imprimer  j  rofondément  dans 
l'esprit  des  Juifs,  bouleversé  par  les  récentes  calamités  et  la 
catastrophe  des  mois  précédents*  Ils  furent  certainement  frappés 
de  rinex})licable  et  préservatrice  vertu  de  ce  signe,  qui  seul  per- 
mettait d'échapper  au  massacre  général.  Aussi  est-il  impossible 
que  cette  particularité  ait  jamais  été  totalement  oubliée,  chacun 
se  promettant,  le  cas  échéant,  de  s'assurer  le  bénéfice  de  l'unique 
gage  de  salut. 

Or,  selon  S.  Jérôme,  ce  Tau  protecteur  était  une  croix,  puisque 
telle  était  la  forme  du  Tau  alors  dans  l'ancienne  écriture  hébraïque. 
Origène,  Tertullien,  S.  Clément  d'Alexandrie,  S.  Isidore,  Sulpice- 
Sévcre,  S.  Augustin,  S.  Ambroise,  admettent  cette  opinion.  (1). 


numéros  dn  Messenf/er  (Juill.  et  Sept.  1891),  qui  fournissent  quelques  nouveaux  détails. 
La  religion  juive  p  rta  en  Chine  les  noms  de /-se-/o-?/é-Amo,  '—  f^  >g-4  ^  ^  "religion 
disraël",  Tino-khi-kido,  ^t  ^^i  W^  " religion  de  la  circoncision  (?) ",  Kieoa-kino  'g  1^ 
"ancienne  religion".  Ses  partisans  se  sont  parfois  appelés  Lan-mno-hoei  ^  IPM  W 
"  musulmans  au  bonnet  bleu  ".  (Cf.  Dabry  ;  op.  cit.  p.  22).  Item:  The  JV€.storia))S  ;  or  the 
loattribes;  V>y  Asahel  Grant,  ÛI.D.  3'' édit,  Londres  1814.  —D'après  cet  auteur,  les  10 
Tribus  dont  on  a  perdu  la  trace  se  seraient  converties  au  catholicisme.  Il  faut  lire  aussi  ; 
Theland  of  Sinim,  Philadelphie  1850,  2«  édit;  par  le  R'^  Walter  Lowrie.  —  Cf.  H.  Cordier, 
Bibliothevd  sinica,  p.  322,  et  sa  brochure  :  "icv  Juifs  en  Chine.  —  Paris.  1891". 

Enfin,  le  21-  Février  dernier,  dans  une  séance  de  la  Société  Asiatique  de  Pékin,  on  a 
lu  plusieurs  mémoires  complémentaires  sur  ces  Juifs  de  K'ai-fono-fou.  (Cf.  N.C.  Daift/ 
Netos,  IG  Mars  1893).  Nous  renvoyons  en  outre  au  manuscrit  du  P.  Cibot  mentionné  plus 
haut,  p.  99.     (  Chap.  I.  de  la  seconde  Partie  ). 

(1)  M*"  l'abbé  Trochon  cite  ces  autorités  dans  ses  notes  sur  Ezcchiel.  Ainsi,  remar- 
qup-t-il,  les  Israélites  ou  Egypte  devaient  rougir  leurs  portos  du  snug  do  l'agneau  égorgé 


150  CHOIX  i:t  swastika.  —  ii. 

Qu'on  n'accorde  au  Tau  quo  la  forme  moins  accentuée  de  notre 
7,  la  disposition  cruciforme  y  est  sutîisamment  indiquée,  puisque 
c'était  la  croix,  crux,  furca,  des  Romains  et  des  premiers  chré- 
tiens. Quiconque  la  trace  sur  son  front  ou  dans  l'espace  ne  fait 
guère  pratiquement  de  ditîérence  entre  le  T  latin,  la  croix  latine 
y,  ou  la  croix  grecque  -|-.  11  n'est  donc  pas  téméraire  de  sup- 
poser que  la  connaissance,  en  Chine,  de  ce  signe  et  de  sa  vertu, 
est  dérivée  en  partie  de  ces  Juifs  immigrés  d'aussi  bonne  heure, 
avec  un  grand  nombre  de  leurs  livres  sacrés.  (1)  C'est  un  argu- 
nfent  pourtant  que  je  me  garderais  bien  de  vouloir  outrer. 

Quand  les  anciens  «chrétiens  de  S.  Thomas»  d'abord,  puis  les 

s'ils  voxilaient  être  épargnés  pjir  lAnge  flestructeur.  —  (  Exod.  XII.  13.  22.)  Ainsi  encore 
le  sceau  du  Dieu  vivant  qui  rayonnait  sur  le  front  des  éluH.  ( Apoc.  VII.  3.  —  XIV.  1.  )  Cf. 
La  Sainte  Bible,  tnuluction  et  commentaires,  Paris  Lethielleiix  1880  —  p.  74  du  Tome  XIV. 
Voir  aussi  sur  le  l'an  signe  roi  gieux:  "Le  st/mbofede  la  croix".  Hochard.  Ann.  de  la 
faculté  des  Lettres  de  Bordeaux.  Cf.  Le  Correspondant,  2.5  act.  1889.  — Item:  Kircher,  Pro- 
dromus  cojitns,  p.  162,  disserte  sur  le  l'aie  ciucifo: me  et  sur  certains  hiéroglyphes  égyp- 
tiens, cioix  juisée  et  au  rcs,  mieus. connu*  désonnais;^  ptge  278,  dans  son  alphabet  copte  ou 

abyssin,  il  représente  le  T  ain»i  :     I  J  II  O  ^ 

T      T      T      T      T      T 

Le  tau    J    1^  r    ^j  I   on   I    |  ,  figure  ainsi  sur  les  monnaies  juives:  X  ou  -4-.     Ces 

formes  sont  celles  de  l'alphabet  araméeu  au  temps  d'Esdr.is.     Cf.  Fillion,  Atlas  de  la  Bible, 
pi.  LXVII. 

(1)  Le  mémoire  du  P;  Cibot,  présenté  plus  haut  (p.  100),  mentionne  que  peu  de 
temps  après  le  voyage  du  frère  chinois  envoyé  par  le  P.  Ricci,  "la  synagogue  de  K^ai-fonfi • 
fou  fut  réduite  en  cendres  avec  les  bibles  et  les  livres  qu'on  y  conservait.  Tout  ce  qu'on 
sait  des  recherches  qu'avait  fait  faire  le  P.  Ricci  {1.552  —  IGIO),  encore  ne  le  sait-on  que 
par  tradition  et  par  des  manuscrits  sans  autorité,  c'est  que  1°/ la  bible  de  JÏ''at-/oiî.9-/ou 
avait  près  de  600  ans  et  était  bien  conservée  ;  2°/  qu'elle  était  sans  points  ;  3°/  que  la  copie 
du  commencement  et  de  la  fin  du  Pentateuq.ue.  qu'apporta  notre  frère  chinois,  se  trouva 
conforme  avec  ceux  de  la  bible  hébraïque  de  Philippe  II.  Le  P.  Aleni  (  1582  —  1649  )  alla 
quelques  années  après  à  K"" ai-fong-foa  pour  faire  lui-même  de  nouvelles  recherches  et 
confronter  la  bible  de  K'ai-foiiy-foa  avec  celle  de  Philii^pe  II,  qu'on  a  encore  au  collège. 
Mais  quelques  ofîros  qu'il  fit  aux  Juif^,  il  ne  put  pis  même  obtenir  de  voir  leur  bible....  Le 
P.  Gozani  (1647  —  1732)  alla  exprès  a.  K'ai-fonij-fou  et  écrivit  une  assez  longue  lettre  où 
il  rendait  compte  du  succès  de  ses  recherches.  Il  y  joignit  une  copie  des  Che-pei  ou 
inscriptions  gravées  sur  de  grandes  tables  de  marbre  qui  sont  à  la  porte  de  la  synagogue. 
Le  P.  de  Beauvollier  (  1656  — 1708)  les  traduisit  et  les  envoya  en  France....  Le  P.  Domenge 
(1666 —  1735)  voulut  bien  se  charger  de  faire  un  voyage  à  K  ^  ai-f on  y-fou. ...  Il  envoya 
divers  mémoires  en  1721  et  1724.  Nous  ignorons  s'ils  ont  été  publiés."  L'auteur  rap2)elle 
encore  diverses  tentatives  du  P.  Gaubil  (  1689  —  1761).  Les  Che-pei  ou  inscriptions  datent 
de  Yong-lo  (1519)  mais  elles  sont  conformes  aux  anciennes.  Il  ajoute:  "Les  Bibles  de 
K^ai-fon(/-fou  ne  sont  plus  que  des  copies  de  celle  qui  fut  envoyée,  après  l'incendie,  par  les 
Juifs  du  Khorassan...  Il  y  a  ici,  à  Pékin,  une  bible,  dans  un  temple  d'idoles  appelé  Fong- 
kin^-se,  ou  temple  où  l'on  garde  les  Kin(p\  —  Cî.  Toung-pao.,  Mars  1803;  deux  mss. 
iftôdits  du  P.  Gcuxbil  sur  ces  Juifs. 


III.    TIIADITIONS    ANCIENNES    SUR    LA    CHOIX. 


151 


«Nestoriens»  du  VU"  sioclo  apportèrent  la  vraio  croix  chr«îtienne, 
«qu'ils  prirent  comme  sceau  de  leur  religion,»  dit  l'Inscription  de 
Si-ngan-fou,  il  n'est  pas  nécessaire  de  recourir  à  une  fiction  trop 
audacieuse  pour  croire  que  ce  signe  ne  parut  pas  troj)  insolite,  la 
voie  lui  ayant  été  frayée  par  les  Juifs  réfugiés  dans  les  régions 
moyennes  du  bassin  du  Hoang-ho.  Ils  abondent,  du  reste,  les 
monuments  où  l'on  observe  des  dessins  qui  jjourraient  passer  pour 
des  T;  des  miroirs  taoïstes,  employés  souvent  à  des  sortilèges,  les 
reproduisent  avec  une  persistance  bien  singulière.  (1).  (fig.  158.) 


Fi^.     158. 


Nous  avons  insinué  plus  haut  que  Terreur  sur  la  forme  exa- 
cte de  la  croix  de  Si-ngan-fou  ne  s'était  accréditée  que  parce  qu'on 
avait  voulu  lui  trouver  une  ressemblance  graphique  avec  celle  dé- 
couverte au  milieu  du  XVP  Siècle,  près  -du  tombeau  de  S.  Tho- 
mas, à  Méliapour.  Il  n'est  donc  pas  sans  intérêt  de  rechercher 
quelle  était  la  forme  de  cette  «Croix  de  S.  Thomas».  Le  P.  du  Jar- 
ric  emprunte  à  Osorius  le  récit  de  cette  découverte;  nous  le  résu- 
mons ici. 

Vers  1548,  les  Portugais  voulurent  faire  bâtir  une  chapelle 
sur  la  colline  où  le  S.  Apôtre  avait  été  massacré  par  les  Brahma- 
nes, près  de  Méliapore,  ou  «ville  de  S.  Thomas,»  Dans  les  fon- 
dations d'un  monument  ruiné  on  trouva  «une  pierre  de  marbre 
blanc,  de  quatre  pans  de  long,  et  trois  de  large,  sur  laquelle  d'un 
costé  estoit  gravée  à  demy  relief  une  croix  :  qui  de  tous  les  qua- 


(1)  Cf.  aussi  Gust.  Dumoutier,  Hevue  d'ethnographie,  1885,  p.  335.  On  y  lit  que  "le  tau 
égyptien,  d'après  Champollion,  est  la  forme  hiératique,  ou  la  dégradation,  l'abbréviation 
tachygraphique  de  Thiéroglyphe  figuré  par  la  croix  ansée."  L'auteur  donne  de  fort  curieux 
exemples  du  signe  T,  hiéroglyphes  du  temple  de  la  croix  à  Palenqué,  Amér-centr.  ;  mais  il 
ose  trop  en  proposant  l'identification  du  tau  T  avec  le  caractère  chinois  }  qui  signifie  clou. 
La  même  remarque  a  été  faite  au  sujet  des  analogies  qu'il  relève  entre  le  caractère  "p    «t 


les  signes 


^•) 


1.V2 


fillOIX    ET    SWASTIKA. 


Il 


Fig.  159. 


tre  coings  aboutissoit  on  l'ioiir  de  lys  cambré,  ou  courbe  dehors, 
et  contremonl  ;  et  sur  la  i)oincte  d'en 
haut  y  avoit  la  figure  d'une  colombe, 
etc.»  Une  inscription,  en  pehlvi,  l'en- 
tourait. La  pierre  était  couverte  de  ta- 
ches de  sang  qu'on  disait  êtn^  celui  de 
S.  Thomas.  Du  Jarric  termine  ainsi  sa 
description  :  «Or  voicy  la  figure  de  la 
dicte  Crox,  tirée  le  plus  naïfvement 
qu'il  a  esté  possible,  sur  celle  qui  a 
esté  portée  des  Indes».  (1)  (fig.  159). 

La  pierre  fut  installée  dans  la  nou- 
velle chapelle.  Plusieurs  fois,  assurent 
de  graves  témoignages,  elle  répandit  du 
sang  pendant  la  Messe,  et  en  telle  quan- 
tité que  le  prêtre  eut  à  l'éponger  et  que 
des  linges  en  lurent  tout  tachés.  (2).  Sur 
ce  prodige  on  doit  au  moins  suspendre 
son  jugement.  Après  tout,  bon  nombre 
d'écrivains,  réputés  sérieux,  nient  encore,  a  priori^  sans  examen, 
contre  les  conclusions  de  la  plus  saine  critique,  tous  les  miracles 
contemporains,  de  Lourdes  et  d'ailleurs,  si  faciles  pourtant  à 
contrôler  par  la  science!   (3). 

(1)  Laissant  de  côté  tout  l'entourage,  nous  figurons  la  réduction  en  demi  grandeur  de 
la  croix  seule.  Kircher,  {China  Ulustrata,  \^.  M),  a  fait  entrer  la  figure  entière  dans  une 
planche,  gravée  sur  cuivre  pour  son  ouvrage.  On  y  voit  un  missionnaire  catholique  et 
deux  Indiens  devant  un  autel  portant  un  calice,  La  reproduction  est  assez  fidèle,  bien 
que  légèrement  '  '  interprétée  ".  Kircher  consacre  i)lusieurs  pages  à  l'étude  de  cette  croix 
miraculeuse  de  TApôtre  S.  Thomas,  et  renvoie  à  Osorius,  cité  par  Baronius,  (tome  I,  anno 
Christi  57  ).  —  Dans  le  Prodromus  Copias  de  Kircher  avait  déjà  paru  une  petite  vignette 
(haute  de  6"=  )  de  cette  pierre,  avec  un  gravure  spéciale  pour  les  caractères,  le  tout  assez 
exact. 

(2)  Du  Jarric.  op.  cit.  p.  508  et  seq. 

(3)  Yule,  (Marco  Polo,  t.  II,  p.  339  j,  donne  la  vignette  : 
inscription  on  St.  Thomas  mount  near  Madras,  from  photo- 
graph".  Nous  n'en  reproduisons  que  la  partie  centrale,  la 
croix,  (fig.  160).  A  la  page  342,  il  parle  de  S.  Thomas  et 
de  cette  croix,  dont  une  lithograj)hie  avait  paru  dans  Vin- 
dian  antiquary.  Il  expose  comment  l'ancienne  traduction 
de  l'Inscription  en  pehlvi,  due  à  deux  brahmes,  est  une  im- 
posture et  il  soumet  les  variantes  de  la  traduction  actuelle. 
D'après  lui,  cette  inscription  daterait  du  VIP  ou  du  VHP 
siècle,  tandis  que  Pergusson  ne  fait  remonter  le  monument 
qu'au  IX^.  La  forme  seule  de  cette  croix,  telle  qu'elle  fut  re- 
présentée jadis,  nous  intéresse  ici  ;  car  elle  explique  com- 
ment elle  a  influencé  la  figuration  conventionnelle  de  la  croix 
de  Si-ngan-fou. 


"Ancient  cross  with  pehlvi. 

1r 


Fig.    160. 


III.    TRADITIONS    ANCIENNES    SUR    LA    CHOIX.  l.J^ 


S    II 


Pour  en  revenir  à  la  Chine,  le  christianisme,  ))ion  (|uinfeclé 
peut-être  des  erreurs  nestoriennes,  et  représenté  jiar  des  minis- 
tres, indignes  trop  souvent,  tirés  du  pays  même,  y  maintenait 
hautement,  au  VHP  Siècle,  l'étendard  de  la  croix,  que  nous  re- 
trouvons quelques  centaines  d'années  plus  tard  planté  devant  la 
tente  des  terribles  Khans.  On  sait  comment,  par  suite  des  efTray- 
ants  progrès  de  l'Islamisme,  l'Europe  chrétienne  vit  ses  com- 
munications coupées  avec  la  Chine,  chrétienne  aussi  en  partie,  et 
comment  les  Nestoriens  restèrent  seuls  en  relation  avec  celle-là. 
Les  églises  chrétiennes  chinoises  tombèrent,  à  partir  de  782,  sous 
la  direction  du  Patriarche  de  Séleucie,  qui,  jusqu'en  980,  envoya 
des  missionnaires  dans  VEmpire  du  milieu.  «Ce  fut  alors  ({ue 
pour  la  dernière  fois  il  en  fît  partir  six.  Ces  six  prêtres  trou- 
vèrent le  Christianisme  éteint  en  Chine.  Les  chrétiens  avaient 
péri  de  difïérentes  manières,  leur  église  avait  été  détruite  et  il 
ne  restait  plus  qu'un  seul  fidèle  dans  la  contrée»,  au  dire  d'un 
de  ces  moines  missionnaires.  (1). 

En  845,  l'Empereur  Ou-lsong  g^  ^  (841  —  84G),  se  faisant 
rendre  compte  de  l'état  des  religions  en  Chine,  voulut  séculariser 
les  bonzes,  et  fit  renvoyer  dans  leurs  pays  les  prêtres  étrangers  de 
la  Perse  et  du  Ta-Vsing  ^^  ^  (Empire  Romain  d'Orient),  au 
nombre  de  3.000.  On  n'en  garda  que  quelques  uns  dans  les 
deux  cités  de  Lo-yang  '}§  f^,  au  Ho^nan,  et  de  Si-ngan-fou  "jg"  ^ 
j^  au  Clien-si.   (2). 

Pour  nous  nous  avons  peine  à  croire  à  l'entière  destruction 
du  christianisme  en  ces  régions.  Il  a  dû  se  passer  là  ce  qui  arriva 
au    Japon,    quand    le    pouvoir   officiel    se  félicita    naguère    d'avoir 


(1)  Misisions  Catholiques,  18S6,  p.  52.  Article  de  M.  Eom.met  du  Caillaud,  qui  ren- 
voie à  Aboul  Farage,  cité  par  Keinaud,  ^'Introduction  aénérale  à  la  {géographie  des  Orientaux 
—  p.  CLIII.  Consulter  le  T'oumi-pao  de  Mais  1892  sur  le  "rom«an  géographique"  inti- 
tulé: Itinéraire  juif  d' Espagne  en  Chine  au  IX'  siècle".  C'est  une  suite  d'articles,  insérés 
par  M.  Moïse  Schwab  dans  la  Revue  de  Géogr.  de  Pai'is,  1891,  et  où  la  fiction  se  taille  à 
dessein  un  rôle  qualifié  d'excessif. 

(2)  La  tablette  de  Si-ngan-fou  fut  i^robablement  enterrée,  par  des  mains  amies  ou 
hostiles,  au  moment  de  cette  tourmente.  Voir,  à  ce  propos,  le  travail  du  D""  Edkins  sur  les 
persécutions  religieuses  exercées  en  (^liine,  de  398  à  1622,  contre  les  bouddhistes  et  les 
taoïstjs.     Chinese  Mecorder  XV  vol.  n°  G. 

"On  a  découvert  tout  récemment,  sur  les  bords  du  lac  Isikoul,  des  tombes  revêtues 
d'inscriptions,  où  furent  ensevelis  au  VIII«  siècle,  les  premiers  apôtres  nestoriens  qui  se 
soient  fixés  dans  cette  partie  du  Turkestan.  Des  sièges  métropolitains  de  l'Eglise  nestori- 
enne  avaient  été  établis  à  Balkh,  à  Merv,  à  Almalik  et  à  Sanuirkando".  Léonide  Guiot. 
La  mi'ision  du  Su-tcJtucn...;  p.  15. 

20 


15 'i  CROIX    ET    SWASTIKA.    M. 

('crasô  \c  catholicisnio.  Il  y  roussit  presque,  hélas,  ni;iis  «  à  son 
dam»;  puisque  la  civilisation  japonaise  recula,  perdit  cette  avance 
si  laborieusement  gagnée  (|u'elle  essaie  de  reconquérir  maintenant 
sous  la  contrainte  ou  avec  l'aide  des  nations  civilisées,  en  se  dé- 
barrassant des  étreintes  du  bouddliisuK^  chinois.  En  Chine  aussi, 
le  l'eu  couva  sous  la  cendre  dc^s  incendies;  ça  et  là  il  resta  au 
cœur  des  chrétiens  persécutés  «  un  peu  de  vieille  loi,  parl'um 
évaporé  !  » 

Evaporé,  c'était  encore  le  bonus  odor  Christi,  la  bonne  odeur 
de  Jésus-Christ  !  Aussi,  la  rumeur  de  l'existence  de  ce  christia- 
nisme déiî'énéré.  dans  le  rovaume  du  «Prestre  Jehan,»  excita-t-elle 
])uissamment  l'intérêt  du  monde  latin  ;  et  la  papauté,  plus  que 
jamais  ardente  au  prosélytisme,  voulut  tendre  la  main  à  ces  frères 
malheureux  de  l'Extrême-Orient. 

Au  sujet  de  ce  titre  singulier  de  pres^tre  Johan,  on  a  suggéré 
diverses  explications.  Pour  les  uns,  ce  ne  serait  que  la  prononci- 
ation corrompue  du  mot  Khan,  passant  dans  les  idiomes  néo-latins, 
et  défiguré  par  leur  inaptitude  à  reproduire  l'aspiration  initiale  de 
ce  monosyllabe  tartare  (1).  Le  P.  Philip})e  d'Avril  l'appelle  tou- 
jours le  ((Preste  Jean,))  et  embrasse  l'opinion  de  Scaliger,  qui  y 
voit  une  corrui)tion  du  mot  persan  Prestegiani,  lequel  veut  dire 
Apostolique.  «On  disait  Pndischnli  Prestegiani.  Ce  personnage  ré- 
gnait au  Kitnij,  vaste  territoire  entre  la  Chine  et  l'Empire  du 
grand  mogol.»  Selon  d'autres,  en  vertu  de  la  coutume  asiatique 
des  temps  reculés,  il  ofïrait  seul  le  sacrifice  à  la  divinité  suprême, 
d'où  lui  serait  venue  l'appellation  de  Prestre.  Le  Dalaé  lama,  du 
royaume  de  Tangout  serait  son  successeur  et  c'est  h  tort  qu'on  le 
chercherait  en  Elhio])ie  :  «Le  Preste-Jean  et  les  peuples  qui  lui 
obéissaient  étaient  autrefois  chrétiens;  dit  le  P.  d'Avril...  Tous  les 
peuples  orientaux  le  reconnaissent  pour  chef  de  leur  religion,  et 
ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable,  c'est  qu'il  porte  le  nom  de  La- 
ma, qui  en  langue  tartare  signifie  la  croix;  les  Bogdo'i,  qui  con- 
quirent la  Chine  en  1644,  et  qui  sont  soumis  au  Dalaé  dans  les 
choses  de  la  religion,  ont  toujours  aussi  des  croix  sur  eux,  qu'ils 
appellent  aussi  Lamas  et  pour  lesquelles  ils  ont  un  respect  tout- 
à-fait  extraordinaire,  qui  marque  assez  qu'ils  ont  été  autrefois  ins- 
truits du  sacré  mystère,  dont  ce  signe  adorable  nous  est  un  mé- 
morial éternel».  (2).  L'ouvrage  d'où  nous  tirons  ces  remarques,  (à 
contrôler^  sans  aucun  doute.)  est  des  plus  curieux.  L'auteur,  er- 
rant  avec   plusieurs   autres   jésuites,    en    Pologne,   en  Russie,  en 

(1)  Les  Chinois  figurent  et  prononcent  ce  mot  han  f-f"  "sueur". 

(2)  Pliil.  d'Avril  :  Voyiujes  en  divers  états  d'Europe  et  d'Asie,  povr  découvrir  un  nouveau 
chemin  à  la  Chine.  Paris.  1692.  pp.  177-194  etc.  Cf.  la  savante  note  d'Henry  Yule  sur  le  Prê- 
tre Jean.  (Marco  Polo,  II.  539.  j  Nous  osons  à  peine  faire  remarquer  l'analogie  de  sons  entre 
lama  et  Tamo.  On  dit  que  le  roi  George,  descendant  du  Prestre  Jehan,  nestorien,  avait  em- 
brassé le  catholicisme. 


m.  THADITIONS  ANCIENNES  SUR  LA  CHOIX.  1.").") 

Perse  et  dans  l'Asie  antérieure,  contrecarré  surtout  par  «le  mosco- 
vite,» ne  parvint  jamais,  malgré  son  incroyable  énergie,  à  la  Chine 
))roprement  dite,  but  de  ses  elîorts.  Il  a  dit  ailleurs  des  lUnjtUn  ou 
Tartares  orientaux  :  «On  en  voit  i)lusieurs  parmi  eux  qui  porlcnt 
des  croix,  qu'ils  appellent  Lamax.  Ils  ont  de  l'inclination  pour  la 
Religion  chrétienne  et  j)lusieurs  se  sont  déjà  faits  catholi(iues.  Ils 
n'aiment  point  les  Mahométans  ny  les  nestoriens,  parce  qu<'  ce  sont 
eux  qui  donnèrent  autrefois  du  secours  aux  Tartares  occidentaux, 
lorsqu'ils  furent  repoussés  de  la  Chine.»  Ces  traditions  courantes, 
rapportées  i)ar  le  P.  d'Avril,  ont  certainement  leur  intérêt,  au 
moins  comme  reflet  des  croyances  ethnographiques  d'alors. 

Rappelons  en  quelques  pages  plusieurs  faits  dont  la  connais- 
sance importe  au  progrès  de  notre  étude.  Innocent  I\'  avait  en- 
voyé aux  Tartares,  dès  12 'i5,  des  missionnaires  franciscains  et 
dominicains.  Ces  derniers  s'arrêtèrent  auprès  du  Prince  Mongol 
Batchou,  qui  les  renvoya  au  Paj)e  en  12 i8,  avec  une  lettre  et  une 
ambassade.  Jean  du  Plan-Carpin  quitta  Lyon  en  12 't5,  traversa 
l'Europe  et  conduisit  les  franciscains  auprès  du  grand  Khan  Balon, 
(petit-fils  de  Djengis-khan,  T'ui-tf^ou)  qui  les  reçijt  avec  honneur. 
Son  fils  et  successeur  Couyouk,  Tinçf-t.^ong,  leur  lit  le  même 
accueil  (1).  «Quelques  chrétiens  attachés  au  service  de  Kaïouch, 
supposaient  qu'il  était  chrétien  au  fond  du  cœur,  ])arce  qu'il 
entretenait  des  prêtres  qui  desservaient  une  chapelle  placée  devant 
sa  tente,  et  où  l'on  chantait  et  Ton  sonnait  les  cloches  aux  heures 
d'usage,  selon  le  rit  grec:  il  est  curieux  de  rapprocher  ces  rap- 
ports de  ce  que  disent  les  historiens  chinois  de  la  faveur  dont 
jouirent,  à  la  cour  de  Kouïouch^  les  deux  lamas  Oaatotclii  et 
Namo  venus  du  Kaschmyr».  (2). 

Jean  du  Plan  Carpin  et  ses  compagnons  trouvèrent  Couyouk 
et  sa  cour  au  campement  de  la  Horde  d'Or  (Sira  Ordou)  près  de 
Karakoroum.  Le  Khan  y  siégeait  en  efïet  sur  un  trône  dor, 
d'ivoire  et  de  pierreries  «ouvrage  d'un  orfèvre  russe  appelé  Côme. 
Ils  y  reçurent   beaucoup   de    renseignements   de   plusieurs  Russes 


(1)  M»""  Laouënan  —  op.  cit.  t.  I.  p.  4'  8.  —  Sui'  les  Kttai,  Jean  «lu  Plan  Carpin  dunne 
ces  renseignements  caractéristic|ues:  ^^ Kitai  autem  homines  siint  pagani  :...  habent  Noviuu 
et  Vêtus  Testanientuni  ;  Vitis  Pat;um  et  Eremitas  ;  u)iuin  Deum  coluiit,  Doininuiu  Jesuni 
Chiistum  honorant  et  credunt  vitam  aeternam,  sed  niiiiitne  baptizantur,  Scripturain  nos- 
tram  honorant  et  reverentur,  christianos  diligunt.  INIeliores  artifices  non  inveniuntur  in 
toto  niundo,  in  omnibus  operibus  in  quibus  homines  soient  exercitari".  C^ip.  V.  §  1.  n^  VI; 
p.  258.  —  S'agit-il  ici  de  bonzes  et  de  juifs  chinois,  vaguement  entrevus  et  confondus  ?  La 
dernière  phrase  pourrait  jeter  quelque  jour  sur  des  traces  d'influence  gréco-européenne, 
relevées  sur  plusieurs  monuments  d'architecture  chinoise  au  ten)]>s  des  Ytien  et  des  Mimj. 

(2)  L'auteur  a-t-il  en  vue  On  Tao-tse  et  Tamo  <  ..  —Cf.  Rehition  des  MonijoU  ou  Tar- 
tares, par  le  frère  Jean  da  Plan  de  Carpin,  de  l'ordre  des  Frères-Mineurs,  pttr  M.  d'Are  ac  — 
Paris.  1838.  Les  particularités,  sur  ce  christianisme  svii)posé  et  sur  ce.-*  rites,  sont  extraits 
à-peuprès  mot-à-mot  du  texte  de  Jean  du  l'ian  de  Cardin,  (p.  370  do  l'ouvrago),  au  dernier 
chapitre  -  §  II  ;  n"»  11  et  12. 


156  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

et  Hongrois,  prêtres  et  autres,  saehant  parler  1(^  latin  et  \v  fi'aii- 
çais,  vivant  au  milieu  des  Tartares  depuis  nombre  d'années  (1). 

Les  missionnaires  avaient  été  introduits  à  cette  cour  par  le 
grand-chancelier-interprète  de  Cotn/ouli^  nommé  Tchinquay,  chré- 
tien ainsi  que  le  premier  ministre  Quâdâcq  :  tous  deux  ardents 
fauteurs  du  Christianisme.  (2). 

Comment  supposer  que  le  symbole  de  la  Croix  ait  pu  rester 
dès  lors  un  symbole  inconnu,  étrange,  dans  ces  vastes  régions, 
qui  doivent  nécessairement  en  receler  des  vestiges? 

Les  échanges  d'ambassades  entre  S*^  Louis  et  les  divers  Khans, 
au  milieu  du  XIII"  siècle,  assurèrent  au  Christianisme  une  place 
respectée  auprès  de  ces  souverains  Mongols  et  Tartares,  qui  tolé- 
raient les  nestoriens  d'Asie.  Louis  IX  avait  fait  remettre  au  grand 
Khan  Mangou,  (Hien-tsong),  avec  un  baldaquin  où  la  vie  de  N.-S. 
était  brodée,  un  petit  morceau  de  la  Vraie  Croix.  Nous  ignorons 
ce  qu'est  devenue  cette  relique,  considérable  sans  doute,  et  la 
première  de  cette  nature,  peut-être,  en  ces  pays.  K''ou-bi-Uiï 
(Che-tsou  -|tf;  jjjjj),  succéda  à  ^langou,  en  12G0,  et  éleva  à  la  dignité 
royale  le  Boddhi  Dharma,  ou  «Bouddha  vivant.»  C'était  alors  un 
bouddhiste  tibétain,  nommé  Pa-se-pa,  dont  le  nom  se  rattache  à 
une  tentative  de  réforme  alphabétique  dans  l'écriture  chinoise.  On 
lui  assigna  une  principauté  en  sa  patrie,  avec  le  titre  officiel  de 
Grand  Lama,  ou  Dalaï-Lama.  «Ce  fut  là,  dit  Pauthier,  l'origine 
de  ce  pouvoir  lamaïque  que  l'on  a  l'habitude  de  faire  remonter 
dans  la  nuit  des  temps;»  par  là  s'explique  comment  le  culte  des 
Lamas  et  son  organisation  reflètent  tant  de  ressemblances  chréti- 
ennes :  on  y  a  copié  les  usages  nestoriens  observés  à  la  Cour  des 
Khans.  Simulant  un  respect  hypocrite  pour  l'incarnation  pseudo- 
divine de  Po-ta-la,  (monastère  de  Lhassa,)  les  empereurs  de  Chine 
prirent  soin  de  développer  parallèlement  l'autorité  temporelle  du 
Lama  suprême  qu'ils  «protégeaient  :»  politique  plus  habile  que 
fière  qui  leur  annexa  le  Tibet,  convoité  par  l'Angleterre  actuelle. 

Naturellement,  ces  origines  lamaïques  flottent  encore  dans 
des  ténèbres  mal  dissipées  et  les  conclusions  formulées  avec  le 
plus  d'assurance  restent,  au  demeurant,  fort  problématiques.  «Se- 
lon les  traditions,  dit  Emile  de  Schlagintweit,  Tsong-khapa  eut 
quelques  entretiens  avec  un  étranger  de  l'Ouest,  remarquable  par 
son  grand  nez.  Hue  croit  que  cet  étranger  devait  être  missionnai- 
re européen  et  attribue  aux  renseignements  que  Tsong-khapa  au- 
rait reçus  de  ce  prêtre  catholique  la  ressemblance  du  service  reli- 
gieux au  Tibet  avec  le  rituel  catholique  romain.  Nous  ne  pouvons 
pas  encore  nous  prononcer  sur  la  question  de  savoir  ce  que  le 
bouddhisme  aurait  emprunté  au  catholicisme  ;  mais  les  rites  du 
bouddhisme,  relevés  par  les  missionnaires  français,  tiennent  pour 


(1)  Caput  uUimum.     §  II.  —  n"«  6  et  8  ~  p.  196  de  la  ''Relation  des  Mongols  etc 

(2)  Abou-el-Faraj  ;  Historia  compendiosa  dynastiarum...  p.  321. 


III.    TRADITIONS    ANCIKNNKS    SCIl     LA    CHOIX.  l.'jT 

la  plupart  aux  institutions  particulières  de  cello  n^lii^^ion.  ou  bien 
ont  éclos  à  des  époques  ])ost(^rieures  à  T.^oiifi-hhnpn  (1).»  Le  moins 
contestable  mérite  du  réformateur  est  d'avoir  tenté  d'alîranchir  \c 
bouddhisme  de  ses  jongleries  cliarlatanesciues.  K'ou-bi-laï,  mort 
à  Pékin  âgé  de  80  ans,  échangea  lui  aussi  des  lettres  et  des  am- 
bassades avec  Grégoire  X.  A  cette  épo({ue  se  rattachent  les  i)éré- 
grinations  de  Guillaume  de  Rubrouck  et  des  frères  vénitiens  I*olo. 
Tout  cela  a  été  raconté  dans  maint  ouvrage  spécial.    (2). 

Nous  ne  pouvons  nous  y  arrêter  longtem})s.  Dans  Touvraire 
de  Ilayton,  qui  était  du  sang  royal  d'Arménie,  dit  le  1*.  d'Avril, 
(3)  et  dont  la  femme  descendait  d'un  des  trois  Kois  mages,  se 
trouve  le  renseignement  déjà  fourni  par  Kircher  (p.  91):  Dans  le 
(.iKiaferstayi^  c'est-à-dire  au  pays  des  Infidèles,  selon  les  Mores, 
habitent  les  Chrétiens  de  S.  Thomas.  Outre  qu'ils  baptisent  leurs 
enfants,  ils  portent  encore  peintes  sur  les  tempes  et  sur  le  front 
trois  croix  de  couleur  rouge,  qu'ils  expriment  du  bois  de  sandal». 

En  1274,  au  Concile  général  de  Lyon,  présidé  par  Grégoire 
X,  on  vit  arriver  seize  ambassadeurs  venus  de  la  part  d'Abaga. 
Khan  des  Perses,  et  neveu  de  K'ou-hi-lni.  (4).  En  130'i,  le  Patri- 
arche Mar  Jabalaha^  converti  au  catholicisme,  s'y  soumit  au  pape 
Benoit  XL 


(1)  "Le  bouddhisme  au  Tibet."  Annales  du  Musée  Guiniet.  III.  —  p.  4.5.  —  cf.  snprà 
p.  102.  —  A  la  page  96  du  même  ouvrage  sont  consignés  des  détails  précis  sur  le  Dalaï  Laïua 
et  l'origine  de  son  autorité.  Son  i)ouvoir  temporel  sur  tout  le  Tibet  ne  daterait  que  de  1G40. 

(2)  A  la  cour  de  Karakoroam,  siège  du  grand  Khan,  on  employait  (outre  un  RunKien, 
architecte,  mari  de  daiue  Paquette,  une  Lorraine),  "un  orfèvre  parisien,  nommé  Guillaume 
Boucher...  Sa  femme,  fille  d"un  Sarasin  et  née  en  Hongrie,  pailoit  bon  français.  Nous 
trouvâmes  au-si  là....  Basiles,  fils  d'un  anglais,  né  aussi  en  Hongrie...  Guillaume  lOifèvre 
avait  fait  faire  une  image  de  la  vierge  en  sculpture  à  la  façon  de  France,  avec  une  Boitte 
d'argent  pour  garder  le  S.  Sacrement.  Il  fit  faire  aussi  un  oratoire  sur  un  chariot  très  beau 
et  bien  p^int  d'Histoires  saintes".  Les  étrangers  abondaient  à  cette  cour.  Cf.  Voiiaye  remar- 
quable de  Guillaume  de  Ruhruquis,  envoyé  en  ambassade  par  le  roi  Louis  IX...  lan  de  N.  S. 
MCCLIII.  traduit  de  l'anglois  par  le  S.  de  Bergeron. 

(3)  Ph.  d'Avril  S.  J.  op.  cit.  p.  192.  —  Dès  1132  à  K'ai-f on  y-fou  et  un  peu  plus 
tard,  aux  environs  (1271),  on  trouve  des  catapultes,  d  s  balistes  et  des  canons,  employés 
sous  la  direction  détrangers.  En  1290,  K'on-hi-laï-khan,  attire  à  sa  cour,  des  pays  voisins 
et  d'Europe,  des  gens  habiles  dans  les  arts,  les  sciences,  l'industrie;  il  accueille  des  offi- 
ciers de  terre  et  de  mer,  des  interprètes  pour  diverses  langues.  Marco  Polo  gouverna 
trois  ans  Yang-tcheou  f^  7rl  avec  vingt-sept  villes;  il  mentionne  un  allemand  et  un 
chrétien  nestorien,  qui  construisaient  des  mangonnaux  pour  ce  souve-rain.  (  Pauthier. 
Marco  Polo.  p.  358).  —  Item,  China  Eeview,  1889-90.  p.  379,  sur  l'origine  étrangère  des 
armes  à  feu  en  Chine. 

(4)  Les  grands  Khans  furent  Djengis-khan,  (tl227),  Ogotaï,  Couyouk  (tl248), 
Mangou  et  K'ou-bi-laï  {  f  1294),  qui  fonda  la  dynastie  Mongole  des  Yuen  "JQ  et  transféra 
la  capitale  de  Karukoroum  à  Khan-haliq  (Pékin).  Il  était  fils  de  Tou-li  et  i)etit-fil8  de 
Djengis-khan,  comme  Mangou  et  Hou-la-gou.  Ce  dernier  est  le  fondateur  des  Ilkhans  do 
la  Perse,  qui  finirent  en  1353.  Voir  l'ouvrage  érudit  de  M.  H.  Cordier  :  JUs  roiiayts  tn 
Asie  au  XIV^  Siècle  du  B.  frère  Odoric  dv  Pordcnouc.  Paris.  Leroux,  1889. 


158  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

Nicolas  m  (1 277- r?8())  avait  renvoyé  en  Chino,  une  nouvnlle 
ambassade  en  lui  adjoignant  cin([  IVanciscains.  Son  successeur 
Nicolas  IV  (1288-1292)  députa  Jean  de  Monte-Corvino  à  Pékin, 
]  our  remettre  une  lettre  à  K'ou-bi-laï.  En  ce  temps-là,  la  femme 
et  la  lille  de  Argoun,  Khan  des  Perses  et  autre  neveu  de  K'ou-bi- 
laï,  étaient  au  nombre  des  chrétiens. 

«En  1307,  dit  H.  Cordier,  Clément  V  envoya  à  K'ou-bi-laï 
sept  frères  mineurs,  ayant  rang*  d'évêques,  qui  devaient  sacrer 
^lonte-Corvino  comme  archevêque  de  Khan-bâliq  et  primat  de  tout 
l'Extrême-Orient,  et  être  ses  sulïragants».  Trois  moururent  aux 
Indes,  un  retourna  en  Europe.  «André  de  Pérouse,  Gérard  et 
Pérégrin  arrivèrent  à  Péking-,  en  1308,  où  ils  consacrèrent  en 
grande  pom|  e  Monte-Corvino.  En  1312,  Clément  V  envoya  trois 
autres  sutïragants  à  larchevêciue  de  Péking...  Un  évêché  fut  créé 
dans  le  F'ou-hien  à  Zaïtoûn,  dont  le  premier  titulaire  fut  Gérard, 
qui,  étant  mort  en  1313,  eut  pour  successeur  désigné  André  de 
Pérouse:  celui-ci  refusa  le  i)oste  qui  fut  donné  à  Pérégrin.  Ce 
dernier  étant  mort  en  1322,  André  de  Pérouse,  qui  résidait  depuis 
quelque  temps  à  Zaïtoûn,  accepta  enfin  la  nomination  d'évêque.» 
On  avait  établi  une  mission  franciscaine  à  Ili  «et  son  chef.  Richard 
de  Bourgogne,  fut  nommé  évêque  d'Ili-billiq.  Cette  chrétienté 
fut  détruite  en  13 't2....  En  13G2,  Jacque  de  Florence,  cinquième 
évêque  de  Zaïtoûn,  probablement  successeur  de  Pierre  de  Florence, 
fut  massacré  par  les  Chinois.  Les  franciscains  observantins,  avec 
le  P.  Pedro  d'Alfaro,  gardien  des  Philippines,  ne  revisitèrent  la 
Chine  qu'en  1579.»  (1). 

D'après  l'archimandrite  Palladius,  la  propre  mère  de  ce  grand 
K'ou-bi-laï,  la  princesse  Sorhnhtani,  mariée  à  Touli  fils  de  Djengis- 
khan,  était  aussi  une  chrétienne  (2).  Après  sa  mort,  son  portrait 
fut  conservé  dans  le  «monastère  de  la  Croix»,  -f-î^^  Che-tsese, 
dans  la  Province  de  Kansou  ;  plus  tard  on  le  transporta  à  Pékin, 
dans  le  Tse-dang  fip)  ^.  temple  ancestral,  qui  lui  fut  consacré. 
En  1276,  sous  Jean  XXI,  avait  couru  le  bruit  de  la  conversion 
de  K'ou-bi-laï. 

On  sait  comment  en  1256,  à  Karakoroum,  deux  ou  trois  ans 
après  le  départ  de  Rubrouck,  Mangou  appela  des  bonzes  boud- 
dhistes, des  taoïstes,  et  des  chrétiens,  pour  discuter  leurs  doc- 
trines particulières  en  sa  présence.  Ces  chrétiens,  adorateurs  du 
Messie,  s'appelaient  ^  ^  ti-sie^  traduction  de  Terza,  nom  que 
leur  donnaient  les  Mahométans.  (3). 

(1)  Henri  Cordier  ;  Odoric  de  Pordenone,  Introduction. 

(2)  *'  Traces  of  Christianity  in,  Mongolia  and  China  in  t)ie  XlIItk  Century  —  Drawn 
from  Chinese  sources  ;  by  archimandrite  Palladius  —  The  Chinese  Recorde)'  VI,  1875  ;  —  pp. 
104  /  113."  M.  Henri  Cordier  n'exagère  à  aucun  point  de  vue  en  proclamant  ce  mémoire 
"  un  des  plus  importants  pour  l'histoire  ancienne  du  Christianisme  en  Chine". 

(3)  Jean  de  Monte-Corvino  appelle  les  caractères  Ouigours  "  litterœ  tersicœ"".     Ces 


\ 


\ 


ni.    THADITIONS    ANTIENNES    SI'H     LA    CHOIX.  l.")!) 

Pallaclius  montioniK^  la  fondation  à  lN;kin,  on  1280.  par  K'ou- 
bi-laï,  d'un  Consistoire  chrétien  sous  le  titre  de  ^  j|g  -p]  Trhoiuj-foH- 
se.  Les  documents  chinois,  (ju'il  cite,  établissent  «piil  avait  la 
surintendance  du  culte  dans  tous  les  ie)npl(*x  de  lu  Croix  de  tout 
l'Empire.  C'était  une  sorte  de  juridiction  de  chorévèipie  et  on 
rétendit  encore  en  1315. 

Palladius  apporte  ensuite  un  texte  chinois,  publii'-  dans  une 
Description  (datant  de  1330-1332)  de  Tclwu-huiiiij  fk  Jx..  où 
l'on  résume  une  inscription  qui  parle  d'une  église  chr<'tienn<'. 
bâtie  en  1281,  sur  le  mont  Kin-chan.  Cette  inscri|)tion  olTre  un 
précis  du  christianisme  dans  lequel  je  relève  ce  détail:  «La  Croix 
-p  ^  est  une  image  représentant  un  cor])s  d'homme.  Ils  ont 
l'habitude  de  la  suspendre  dans  leurs  maisons,  de  la  peindre  dans 
leurs  temples,  de  la  porter  sur  leur  tête  et  sur  leur  poitrine.» 
Puis  suit  une  phrase  qui  semble  tirée  du  monument  de  Si-ngan-fou. 

Marco  Polo  mentionne  deux  églises  à  Tchen-kiang,  bâties  en 
1278,  par  Mar  SarghU,  qui  y  introduisit  le  christianisme:  cette 
Description  de  Tchen-kiang  (Tche  J^^)  en  énumère  sept,  construi- 
tes par  Mar  Sergius  (Ma-Sie-li'ki-sze),  outre  un  cimetière  chrétien. 
L'Empereur  leur  accorda  des  terres  dans  le  Kiang-nan,  et  des 
exemptions  de  taxes.  Les  chrétiens  augmentèrent  ces  biens  et  le 
texte  chinois  fait  remarquer  que  ces  constructions  furent  élevées 
sans  pressurer  le  peuple.  Mar  Sergius  gouverna  Tchen-kiang 
pendant  cinq  ans. 

Sous  les  Mongols  mêmes,  deux  des  tem|)les,  (ceux  de  A'/)i- 
chan),  furent  changés  en  pagodes,  (en  1303)  et  attribués  aux 
bouddhistes,  comme  en  fait  foi  une  inscrij)tion  qui  prétend  ({ue 
les  chrétiens  avaient  usurpé  ce  droit  de  bâtir  des  églises.  Elle 
relate  que  l'on  «commanda  de  détruire  les  croix,»  et  ({u'elles 
furent  remplacés  par  des  poussahs  que  j^eignit  l'artiste  Lioji-hno. 
Il  fut  défendu  en  outre  aux  chrétiens  et  à  leur  jiostérilé  de  soulever 
jamais  des  revendications.  Ces  faits  sont  attestés  encore  par  une 
seconde  inscription,  où  l'on  trouve  les  noms  de  trois  autres  gou- 
verneurs chrétiens  de  ce  pays;  (1283- 1286;  —  1308-1312;  —  1312- 
1316),  sans  compter  plusieurs  illustres  i)ersonnages.  L'archiman- 
drite Palladius  conclut  son  beau  Mémoire  en  faisant  observer 
qu'il  existe  un  certain  nombre  de  ces  Descriptions,  inédites  ou 
cachées  dans  des  bibliothèques,  qui  ont  trait  à  l'existence  du 
christianisme  en  Chine.      Puisse-t-on  en  faire  piotiter  le  public! 

A  quelques  lieues  au  Nord  de  Tchen-kiang,  la  grande  ville 
de  Yang-tcheou  Jg  j]\  possédait  aussi  des  églises;  les  Annales 
Chinoises  en  témoignent.      «Les  armées  de  G(Milchiscan.  dit   Gau- 


Ouigoms,  que  Hayton  nomme  Tarsœ,  étaient  chrétiens.  "Siraceni  crucis  adoratores, 
praiter  vulgare  gentis  vocabulum,  quo  Ohristianos  omnes  /.sv/)",  i.  e.  Jesxiinos  vocant,  etiani 
in  hoc  regno  (Sinarum  )  antiquos  illos  crucis  professores  Tev^ni  api>ellant  ".  —  Trigaiilt  ;  7V 
clu-istiana  Expcditionc  —  lG15-p.  231.  —  Ainsi  s'appehiit'nt  en  Perso  les  chréticn-s  aruiëuions. 


100  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

l)il,  (i>ag'o  37;  ///s/onc  do  Oenlchiscan),  dc\  aient  avoir  l)('aucoup 
do  chrôlions.  »  Paulhior,  (Marco  Polo,  p.  180,  487),  aocumule 
les  détails  sur  les  Alains  clirôtions.  En  1*2*21,  le  terrible  Khan 
avait  i^ris  Samarkande,  Halk  et  Hérat,  enrôlant  d;ins  ses  liordes  un 
grand  nombre  de  vaincus  (1).  Un  de  ses  ministres,  Yelutchouti>uy, 
(mort  en  1243),  était  j)res(jue  sûrement  clirétien.  ainsi  que  quelques 
autres,  particulièrement  Gaii^cuo,  son  médecin,  «qui  était  peut-être 
frnuc,  ou  otrropé.i?»,  »  dit  Oaubil,  (p.  10*2  et  130).  Ils  s'employ- 
aient à  attirer  à  la  cour  du  monar(|uc  tout  un  personnel  Occi- 
dental de  savants,  d'artistes,  d'interprètes,  de  gens  de  loi  et  d'ar- 
tisans, où  les  chrétiens  occujiaient  une  j)lace  notable.  Cour  de 
Médicis  Mongols  ou  Fontainebleau  chinois  ! 

Le  Bienheureux  Odoric  de  Pordenone,  parti  en  1318,  baptisa 
à  Pékin  20.000  infidèles  et  revint  en  1330  rendre  compte,  au 
j)ape,  de  sa  mission.  II  avait  trouvé  à  la  cour  de  Pékin  le  véné- 
rable archevêque  octogénaire,  G.  de  ]Montecorvino,  et  l'Empereur 
y  avait  assigné  un  rang  aux  Frères  Mineurs.  Les  prêtres  des 
diverses  religions  représentées  devaient  assister  aux  fêtes  impéri- 
ales et  donner  leur  bénédiction  à  l'Empereur,  npvimi  di  tutti  i 
cattolici,  les  catholiques  avant  les  autres.»  Un  grand  nombre  des 
membres  de  la  Cour  étaient  chrétiens.  Mentionnons  un  fait  qui 
montre  la  place  que  tenait  déjà  le  culte  de  la  Êroix;  on  peut  re- 
gretter ces  beaux  temps  !  Odoric  de  Pordenone  raconte  que  l'évê- 
({uo.  Monseigneur  Andréa  Perugino  et  les  Frères  Mineurs  allèrent 
un  jour  au-devant  de  l'Empereur,  (c.  à.  d.  le  grand  Khan  T'ai- 
^^^^9  S  xÈ  O"  Témour.)  qui  rentrait  à  Pékin.  Le  pieux  cortège 
chantait  le  Veni  Creator  et  se  faisait  précéder  du  crucifix.  Dès 
que  le  Khan  vit  le  saint  emblème  et  entendit  les  chants,  il  man- 
da près  do  lui  l'évêque  et  les  Frères,  ôta  sa  superbe  coifïure  et  fit 
une  révérence  à  la  Croix,  que  l'on  tenait  élevée  devant  lui  (2)  : 
Criovanni  da  Montecorvino  bâtit  deux  églises  à  Pékin,  qu'il  habi- 
tait depuis  1294,  et  où  il  devait  mourir  en  1333,  après  y  avoir 
baptisé  plus  de  30.  000  païens.  Il  avait  été  envoyé  en  Chine  par 
Jean  XXII,  avec  vingt-six  prêtres  de  son  ordre  et  six  frères  laï- 
ques (3).  Un  franciscain  français,  Nicolas,  professeur  de  théologie 
à  Paris,  le  remplaça  comme  archevêque  de  Pékin. 

(1)  cf.  E.  Bretsclineider;  Mediœval  Rescarchesfrom  Eastern  Asiatic  sources — London, 
Trubner  1888. 

(2)  Cf.  p.  117.  Soprn  la  vitae  i  riag/i  dd  Beato  da  Pordenone  Studi.  Teofilo  Domeià- 
cheUi  e  M ncdlino  di  cirezza  —  Prato  —  ISSl.   De  graves  méprises  déparent  cet  ouvrage. 

(3)  Deux  de  ses  sept  suffragants  furent  successivement  évêques  de  Znïtoiin.  Pour 
Martini,  du  Halde,  Deguign^s,  Pauthier,  Yule  et  Bretschneider,  Zaïtoûn  est  la  ville  actu- 
elle  de  T'siuen-fcheon-fou  ■^  /rj  J]^ -.  au  Fou-kien.  Cordier  (Odoric  de  Pordenone,  p. 
281)  discute  et  motive  cette  identification  pour  laquelle  il  penche  décidément.  Mais  à  la 
fin  du  même  ouvrage  (p.  521),  il  avoue  que  sa  conviction  semble  ébranlée  après  lecture  des 
travaux  du  consul  Geo.  Philipps  en  faveur  de  Tchangtcheou  iM-  /H  en  pai-ticulier  "The 
idpntity  of  Marco  Polo's  Zaitun  witli  Changchau",  —  T'ouvy-])oo,  n"  3,  Cet.  1800.  p.  218. 


i 


III.    TRADITIONS    ANCIENNES    SUH    LA    CHOIX.  Ui  I 

En  1338,  Benoît  XIII  reçut  une  autre  ambassade  de  la  cour 
chinoise  et  députa  à  Pékin  quatre  IVanciseains  avec  le  litre  do 
Nonces  apostoliques.  De  l'Empereur  ils  reçurent  des  honneurs  à 
peine  croyables.  (Cf.  IIuc,  p.  433.)  Enfin,  en  1370  et  1371,  l'r- 
bain  V  nomma  un  professeur  de  Paris,  Guillaume  de  Prato,  arche- 
vêque de  Pékin,  où  soixante  missionnaires  allrrcnt  le  rejoindre. 
François  de  Podio  (catalan)  se  rendit  même  en  Chine  1371  com- 
me légat  apostolique,  avec  douze  compagnons. 

Malheureusement  la  dynastie  chinoise  des  Ming  0/J  arrivait 
au  pouvoir,  en  détrônant  la  dynastie  tartare  ;  la  religion  chrétim- 
ne  parut  sombrer  dans  la  tourmente  de  guerres  qui  désola  l'Em- 
pire. «Il  est  à  présumer,  écrit  sagement  Pauthier,  que  les  nom- 
breux étrangers,  qui,  sous  le  règne  de  la  dynastie  mongole  étaient 
entrés  en  Chine  et  y  avaient  occupé  de  nombreux  emplois,  en 
furent  chassés  par  la  nouvelle,  qui  se  prévalut  de  sa  nationalité 
chinoise;  et  que  les  sectateurs  étrangers  des  religions  étrangères, 
les  Nestoriens  et  les  Catholiques,  furent  aussi  expulsés  à  la  même 
époque».  (1). 

Apres  un  siècle  et  demi,  S.  François  Xavier  devait  héroïque- 
ment tenter  de  relever  la  croix  en  Chine.  Il  évangélisa  d'abord 
les  Indes,  où  cet  auguste  symbole  avait  conquis  sa  i)art  de  notori- 
été. (Les  relations  entre  ces  deux  contrées,  si  j)euplées,  étaient 
alors  plus  fréquentes  qu'aujourd'hui).  Quand  Albuquerciue  prit 
Goa  en  1510,  «il  y  fit  bastir  une  belle  église,  dans  laquelle  il 
colloqua  une  croix  de  bronze,  portant  l'image  de  N.  S.  Jésus- 
Christ  crucifié,  qui  fut  trouvée  en  démolissant  quelques  maisons 
ou  temples  d'idoles».  (2). 

Il  ne  devait  pas  non  plus  dissimuler  en  Chine  le  mystère  de 
la  Rédemption  par  la  croix  le  missionnaire  et  martyr  hongrois, 
Matthieu  Escandel,  dont  les  disciples  répétaient  encore  i)lus  de 
deux  siècles  après  sa  mort  :  «Jésus-Christ.  Mari(^  toujours  vierge 
l'a  conçu,  vierge  l'a  enfanté,  et  vierge  est  demeurée».  Au  reste, 
on  nous  a  conservé  un  fragment  du  sermon  prononcé  par  le  cou- 
rageux missionnaire  quelques  moments  avant  sa  mort  :  «...  Ha 
fallu  que  J.-C.  mourût  pour  les  hommes.  Avec  le  prix  de  son 
précieux  sang  qu'il  a  répandu  pour  les  pécheurs  sur  l'arbre  de  la 
croix,  Dieu  s'est  tenu  pour  satisfait  en  sa  justice».  ['^\ 

C'est  encore   avec  le  sig-ne  de  la  croix   que   le    Saint   Martyr 

(1)  Pauthier.  Marco  Polo,  p.  483.  —  H  lUt  ailleui-s,  [Chine  moidrne,  p.  4"28i,  \\\\\\\\ 
vice-roi  chrétien,  du  Kiang-si,  combattit  glorieusement  contre  It-s  Tartares  à  la  chute  tles 
MiiKj.  —  Cf.  Du  Hakle,  (III.  p.  82),  qui  le  nomme  Tliomas  Kin  et  lui  associe  "Luc  Tchi», 
Généralissime  des  troupes  chinoises". 

(2)  Du  Jarric  S.  J.  —  Histoire  des  chuseï^ p/us  mémorables...  t.  II.  p.  40. 

(3)  Les  Missions  catholiques  1880,  p.  52.  Article  de  M.  KoniiUiet  du  Caillaud.  Le 
colonel  Yule  expédie  trop  lestement  la  léf/eiiflr  dKscander  dans  une  note  (K'  la  p:ûrp  Cil 
de  son  Cathay  and  the  way  thithcr. 


102  CHOIX  i:r  swastika.  —  ii. 

iHoignit  le  l)iu'hoi'  (iiralluniaicnt  les  l)on/.(^s  ])Oiir  \o  brûler.  Et 
(juand  il  eut  été  lapidé,  au  bord  du  Canal  impérial,  ou  éleva  sur 
sa  t()ni])e  une  croix  de  pierre  que  INlendez  IMnto  dit  y  avoir  vue 
en  lo'il,  soit  '212  ans  après  sa  mort.  8i  elle  a  pu  y  subsister 
tant  d'années,  on  aurait  la  preave  (|ue  ce  n'était  ))as  un  emblème 
proscrit  en  ces  parages,  où  l'on  ose  à  peine  l'arborer  de  nos 
jours  en  public.  (1). 

Malgré  une  tolérance  relative,  il  ne  cessa  pourtant  jamais 
d'être  le  signiDn  cui  contradicctur.  Au  moment  des  guerres  (jui 
ensanglantèrent  le  sud  de  la  Chine  lors  du  renversement  de  la 
Dynastie  des  Ming,  le  P.  André  Koffler  S.J.  ^  ^  {§  «fut  surpris 
(12  Dec.  1G()0)  par  une  troupe  de  Tartares  victorieux  qui  lui 
demandèrent,  le  sabre  à  la  main,  quelle  religion  il  professait.  Le 
Père  se  contenta  jiour  toute  réponse  de  faire  le  signe  de  la  croix, 
en  prononçant  ces  paroles:  i<.Per  signiun  Crucis  de  mùnicis  noslris 
libéra  nos  Deus  iioster!)^  et  à  l'instant  les  vainqueurs  lui  fendi- 
rent la  tète  en  forme  de  croix».  (2). 

Si  comi  lète  qu'ait  été  la  double  éclipse  subie  par  le  christia- 
nisme au  VHP  et  au  XV®  siècle  en  Chine,  il  n'est  guère  croyable 
que  le  souvenir  de  la  croix  ait  totalement  disj  aru.  Aussi  est-il 
tout  naturel  (|ue  l'histoire  ou  l'archéologie  ait  conservé  et  vienne 
révéler  de  temps  à  autre  des  traces  indubitables  de  ces  anciennes 
traditions.  (3).  Nous  comptons  que  l'avenir  mettra  encore  au  jour 
plusieurs  de  ces  témoins  irrécusables,  enfouis  peut-être  ça  et  là, 
sous  nos  pieds,  ou  près  de  nous,  dans  le  sol  de  quelques  unes  des 
Dix-huit  Provinces.  Les  découvertes  du  passé  sont  du  reste  assez 
riches  pour   nous    permettre  de  replanter    quelques  jalons   indica- 


(1)  "Ou  a  découvert  récemment  à  deux  lieues  de  la  ville  de  Lin-tsing-tcheou  (Chan- 
tong),  deux  tombeaux  de  missionnaires  franciscains  du  14*  siècle.  Sur  l'un  on  peut  lire  le 
nom  de  Bernard;  c'était  le  noai  d'un  compagnon  du  B.  Odéric  de  Pordenone,  qu'il  y  laissa 
a  son  passage  pour  en  diriger  l'importante  chrétienté.  L'autre  est  celui  d'un  évêque  fran- 
ciscain, ilont  le  nom  n'a  pu  être  déchiffré  sur  la  pierre  séijulchrale,  (  érigée  en  1387  ).  Un 
manuscrit  contenu  dans  une  bouteille  cachetée  à  la  cire,  q  li  se  trouvait  dans  le  tombeau, 
s'est  réduit  en  poussière  dès  qu'on  l'a  eu  touché.  Toutefois,  dans  le  même  tombeau  on  a 
trouvé  une  petite  boîte  en  bi-onze  renfermant  un  anneau  épiscopal  et  une  croix  pectorale, 
snr  laquelle  était  gravé  le  sceau  de  S.  François.  Vu  leur  forme,  ces  deux  insignes  épisco- 
paux  datent  du  XIV«  siècle  ".  Compte-rendu  des  séances  de  la  Soc.  de  géogr.  de  Paris, 
Janv.  et  Févr.  1893.  —  Note  de  M.  Romanet  du  Caillaud. 

(2)  TouiHj-pao,  Août  1890,  ]>.  108. 

(3)  La  dernière  page  du  second  volume  du  Kin-che-so  3^  ^  ^1  "l'enchaînement 
des  métaux  et  des  pierres",  ouvrage  du  XyiII"  S. ,  à  la  suite  de  j)lusieurs  planches  rei>rodui- 
sant  diverses  monnaies  chinoises  de  tout  âge,  insère  sept  mé.lailles  catholiques,  (face,  tran- 
che et  revers),  que  l'auteur  déconcerté  qualifie  de  "monnaies  européennes  et  étrangères". 
Elles  sont  grossièrement  dessinées,  mais  on  y  reconnaît  N.-S.,  la  S.  Vierge,  S.  Jean-Bajitiste, 
S.  François-Xavier,  la  Vierge  de  S.  Luc,  peut-être  S.  Ignace,  S.  Thérèse  et  S.  Jean  de  la 
Croix.     (Cf.  supra  p.  24  et  64). 


i 


III.    TRADITIONS    ANCIENNES    SCU    LA    CHOIX. 


i;3 


leurs  et  provisoires  dans  le  chamj)  d'im  (îsti^^alions  que  nous  es- 
sayons d'explorer.  Nous  en  présentons  queUjues  uns  au  lecteur. 
Marco  Polo  racontant  rox])édition  de  K'on-hi-hiï  conlrc  Snymi, 
un  de  ses  vassaux  révolté  qui  tenait  canipai^nie  en  Monirolie,  re- 
marque qu'il  était  «crestiens  baptisiez  et  i)ortoit  sur  son  enseiirne 
la  croiz».  (1).  Le  P.  Gaubil  fait  observer  que  l'Histoire  chinoise 
est  muette  sur  ce  christianisme  de  Xaynn  et  sur  son  Lal)aruin; 
mais  l'argument  négatif  ne  porte  pas  et  l'on  aurait  tort  de  lojjpo- 
ser  également  à  l'existence  de  la  religion  chrétienne  et  au  culte 
de  la  croix,  en  Chine,  dans  les  dix  premiers  siècles  de  notre  ère. 
Outre  que  nombre  de  persécutions  contre  les  bonzes  et  le  taoïs- 
me, relatées  dans  les  chroniques  indigènes,  s'apjjliquent  probable- 
ment aux  chrétiens,  quoi  qu'en  pense  Yule  (2),  nous  nous  expli- 
quons très-bien  cette  «conspiration  du  silence»,  si  familière  aux 
annalistes  du  Céleste  Empire.  Ils  ne  mentionnent  guère  claire- 
ment non  plus  l'expédition  anglo-française  de  1860,  la  cession  de 
Hong-hong,  l'ouverture  des  Ports  au  commerce  européen,  etc.. 
Qu'on  lise  seulement  la  relation  officielle  de  la  prise  des  ppuciulo- 
Tes  ou  celle  du  bombardement  de  Fou-tcheou  par  l'Amiral  Cour- 
bet, en  Août  1884!  (3). 


Fi(j.     IGl. 


Je  possède  en  outre  deux  échantillons  de  vieilles  méd.iilles  hexagonales,  mal  venues, 
et  semblant  être  des  copies  fondues  en  Chine  d  après  des 
originaux  d'Europe.  (C'est  un  procédé  encore  employé  au- 
tour de  nous).  Elles  portent  d'un  côté  le  Christ  en  Croix, 
accompagné  de  la  S.  Vierge  et  de  S.  Jean  TEvangéliste  nim- 
bés. Le  revers  représente  'probablement  iV.  Z>.  del  l'ihir, 
entourée  de  chrétiens  qui  la  vénèrent.  Nous  donnons  ci- 
contre  (fig.  161)  la  partie  portant  l'inscription.  Cet  exergue, 
fautif  peut-être,  n'offre  guère  qu'un  sens  conjectural,  que  je 
n'ai  même  pas  la  témérité  d'indiquer. 

(1)  Pauthier.  Marco  Polo.  p.  247.  —  Marco  Polo  de  Yule,  I,  p.  335,  ch.  V,  du 
Livre  II.  Le  gi'and  Khan  fit  exécuter  Nayan,  et  consola  les  chrétiens  de  la  mort  de  ce 
félon,  ne  voulant  pas  qu'on  en  conclût  rien  contre  la  vertu  de  la  croix.  En  1591,  aux 
Indes,  le  roi  de  Porca,  émule  de  Constantin,  prit,  comme  étendard  de  guerre,  trois  croix 
cousues  sur  un  drapeau.  Il  vainquit  s^s  ennemis,  se  convertit  et  propagea  la  Foi  en  son 
royaume,  où  il  fit  dresser  de  grands  calvaires.  Ce  glorieux  symbole  y  opém  beaucoup  de 
guérisons  et  de  miracles.  —  Cf.  du  Jarfic.  Histoire  des  choses...  p.  451. 

(2)  Le  Colonel  Henry  Yule,  Cathay  and  the  loay  thither,  p.  XCI,  blâme  Deguignes 
d'admettre  l'opinion  que  nous  énonçons. 

(3)  Cf.  China  Review,  1887-88.  —  Les  Chinois  avouent  831  morts  dans  l'affaire  de 
JF'ou-^c/ieow;  ils  leur  ont  élevé  un  temple  commémoratif,  où  s'offrent  des  sacrifices  trois 
fois  par  an.  Ils  se  vantent  de  nous  y  avoir  coulé  plusieurs  navires,  —  dont  ils  ne  fournis- 
sent pas  les  noms. 


10  i  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 


.^    III. 

lïeuroiisement  les  entrailles  de  la  terre  ont  parfois  conservé 
des  témoignages  sensibles  des  vrais  événements,  pour  les  pro- 
duire au  grand  jour,  à  l'heure  marquée  par  la  Providence.  Qu'on 
en  juge!  L'histoire  des  missions  franciscaines  nous  apprennent 
qu'il  y  avait  deux  églises  à  Zaïloûn  [Tchang-tcheou  ^  j]]  cf. 
suprà,  p.  150),  l'une  dans  la  cité,  l'autre  dans  une  tbrêt  non  loin 
de  la  ville. 

C'était  un  grand  centre  catholique  (1).  aOn  a  trouvé  dans 
cette  ville,  dit  M.  Martini,  des  vestiges  de  Chrestiens  et  beaucoup 
de  pierres  taillées  et  gravées  du  signe  de  la  sainte  Croix,  avec 
limage  de  la  Vierge  Marie  Mère  de  Dieu,  devant  qui  les  esprits 
célestes  se  prosternaient,  et  deux  petites  lampes  pendantes  sur  ces 
Croix  mesme  dans  le  palais  d'un  certain  Gouverneur;  on  y  trouva 
une  fort  belle  Croix  de  marbre,  que  les  Chrestiens  en  tirèrent 
après  avoir  eu  permission,  et  qu'ils  mirent  dans  l'Eglise  que  nous 
avons  dans  cette  ville,  avec  beaucoup  de  dévotion  et  de  pompe. 
J'ai  aussi  veu  avec  mes  compagnons  un  vieux  livre  chez  un  hom- 
me docte,  fort  bien  écrit  en  lettres  Gothiques  sur  du  parchemin 
fort  délié,  où  il  y  avoit  la  plus  grande  partie  de  l'Escriture  sainte 
en  latin;  je  fis  tout  mon  possible  pour  l'avoir;  mais  je  ne  pus 
obliger  celui  qui  en  estoit  le  maistre  de  me  le  donner,  quoy  qu'il 
fust  paycn,  encore  que  je  l'en  priasse  et  que  je  lui  offrisse  de  l'ar- 
gent; me  disant  qu'on  gardoit  ce  livre  dans  sa  famille  comme  une 
chose  fort  rare  que  ses  ancestres  y  avoient  conservé  plusieurs 
années»  (2).  (Martini  p.  157).  Ces  souvenirs  se  complètent  par 
ailleurs  :  «  D'après  l'histoire  des  dominicains  espagnols  en  Chine, 
rapporte  un  écrivain  qui  habita  Tchang-tcheou  ces  dernières  années, 
on  utilisa,  pour  reconstruire  les  murs  de  la  ville,  les  matériaux 
des  églises  ruinées,  et  beaucoup  de  ces  pierres  portaient  des  Croix 

(1)  Un  passage  d'André  de  Péroiise,  cité  par  H.  Cordier  (Odoric  de  F.  p.  282),  s'ex- 
prime ainsi  :  "Je  fis  construire,  dans  une  forêt  peu  éloignée  de  la  ville,  une  église  conve- 
nablement belle,  avec  une  habitation  suffisante  pour  vingt-deux  religieux;  il  y  avait  quatre 
chambres  pour  loger  les  prélats".  Plus  tard  il  y  eut  trois  églises  de  Franciscains  en  cette 
ville. 

(2)  A.  de  Rémusat  parle  de  cette  dernière  trouvaille,  dans  le  Nouveau  Journal  asiati- 
que^ T.  IV;  p.  398.  Les  protestants  conviennent  qu'ils  n'ont  pas  inti'oduit  la  Bible  en  Chine; 
quand  cesseront-ils  d'affirmer,  contre  toute  vérité,  que  les  prêtres  catholiques  l'interdisent 
aux  chinois?  La  discipline  ecclésiastique  de  l'Eglise,  en  Chine  comme  ailleurs,  pourvoit 
uniquement  à  ce  que  la  lecture  des  Saints  Livres,  texte  ou  traduction,  se  fasse  avec  un 
humble  respect,  sans  imprudence  ni  danger.  Depuis  longtemps  elle  ne  cesse  de  travailler  à 
produire  une  version  chinoise  qui  soit  le  digne  pendant  de  la  Douay  Bible,  —  œuvre  ardue 
entre  toutes,  de  l'aveu  même  des  protestants  des  diverses  dénominations.  Jusqu'aux 
Tvkan[/-mao  qui  l'ont  essayée  il  y  a  quelque  quarante  ans!  Cf.  T^oung-pao  de  Mai  1892. 


III.    TRADITIONS    ANCIENNES    SUU    LA    CHOIX, 


n;.! 


gravées.  Une  autre  découverte  curieuse,  ayant  trait  à  ces  missi- 
ons, est  celle  mentionnée  i)ar  le  P.  Ricci,  et  qui  semblerait  se 
rapporter  j)récisénîent  aux  ruines  de  l'église  franciscaine,  bâtie  par 
André  de  Pérouse  en  dehors  de  la  \i\ki  de  Zai-tnn  :  «Les  païens 
de  Tchang-tcheou,  dit  Ricci,  trouvèrent  dans  une;  colline  voisine, 
appelée  Saysou,  une  autre  Croix,  sculptée  dans  un  setil  bloc  de 
pierre  et  d'une  forme  magnifique.  J'ai  eu  le  plaisir  xle  la  jilacer 
dans  l'église  que  j'ai  bâtie 
en  cette  ville.  Les  païens 
ignoraient  à  quelle  époque 
elle  remontait  et  comment 
elle  se  trouvait  enterrée 
là».  (1). 

Les  Croix  dont  il  est 
ici  question  sont-elles  cel- 
les dont  nous  tix)uvons  les 
trois  fac-similés  au  début 
de  l'ouvrage  du  P.  E.  Diaz, 
(mentionné  plus  haut  p, 
138)  sur  l'inscription  de  Si- 
ngan-fou?  Les  trois  figures 
sont  accompagnées  d'un 
texte  chinois  que  nous 
traduisons  ici  :  1*^)  Croix 
i4,  «Monument  de  pierre 
de  la  sainte  Croix,  sur  la 
montagne  Si-c/ian,  au  sud 
delà  préfecture  de  T'siuen- 
tcheou-fou.  La  47®  année 
de  l'Empereur  Wan~li  "H 
Jg  (en  1619)  on  trouva  ce 
monument  dans  la  terre,, 
et  la  11®  année  de  l'Em- 
pereur T^chong-tcheng  ^ 
1^  (en  1637)  on  en  fit  le 
décalque  ci-contre  (2).  (fig. 
162). 


Fia.  W2. 


Dans  une  note  de  son  Cathay  (p.  CI),  Tule  rîii)pene  qu'une  Bible  latine  tlu 
XP  siècle,  reste  probable  de  la  mission  de  Montecoi-vino,  acquise  d'un  chinois  par  le  jésuite 
Philippe  Couplet,  dans  la  Province  de  Nankin,  se  conserve  à  Florence,  dans  la  Libliothc- 
que  Laurentienne. 

(1)  Histoire  des  missions  dominicaines  en  Chine,  —  Madnd,  1871.  —  Vol.  II.  p.  316. 
—  Cf.  Journal  de  la  Soc.  Asiatiq.  de  Chancf-hai,  XXII,  n°  1  :  "  Chanç/c/iow  the  capital 
of  Fuhkien  in  Monaol  Unies,  by  Philipps",  consul  anglais.  Voir  aussi  le  Toiin>i-}Mto, 
(siipiù  p.  IGOi  ;  cette  Revue  suggère  (p.  230)  que  ^^S'n/soa  serait  peut-être  Saisou  ©  UJ  ' 
la  colline  de  l'Ouest  ". 

(2.  Si-cha7i  se  trouve  un  peu  au  iu>rd  d'Anioy,  [Emoitii,  Hia-incn  f^  Il  /* 


106 


CHOIX    ET    SWASTIKA, 


II. 


2**)  Croix  1).    ((Dans   la   pagoch^    appok'o    Choei-lou-se  y}C 


Fia.    1C3. 


située  dans  la  ville  de  T\<ii(0)i-lcheou-foi(,  se  trouve  une  pierre,  avec 
une  Croix,  trouvée  ])ar  le 
père  d'un  mandarin  du  Tri- 
bunal des  châtiments  ajv 
pelé  Sou  Che-choei  fj^  ^ 
yjC'  Les  chrétiens  la  virent 
la  1 1*'  année  de  T Empereur 
T-cJwng-tclieng,  au  milieu 
de  la  2''  Lune,  (en  1638), 
et  ils  la  transportèrent  dans 
l'église  la  veille  du  diman- 
che de  la  Passion.  l)'a})rès 
l'histoire  de  cette  ville,  cet- 
te pagode  fut  construite 
sous  la  dynastie  des  T^nng 
^  la  6^  année  de  l'Empe- 
reur Yuen-tf^onçi  ^  ^  (en 
711).  Elle  n'existe  plus». 
(fig.  163). 

3^)  Croix  C,  ((  En  dehors  de  la  porte  Jen-fong  \2  JE  ^^  1«^ 
même  ville,  à  environ  trois  lis  (un  mille  anglais,  ou  un  Kilomètre 
et  demi),  au  bord  du  lac  Tong^hou  ^  ^],  s'élevait  une  pagode 
appelée  Tong-chan-se  ^  |55  "^j  bâtie  vers  la  première  année  de 
de  l'Empereur  Hi-isong, 
\%  ^  (en  874),  de  la  dy. 
nastie  des  T^ang  /J  et  main- 
tenant détruite.  A  une  cen- 
taine de  pas  de  cette  pago- 
de, dans  un  champ,  se 
trouve  une  pierre  marquée 
d'une  croix.  Personne  ne 
la  connaissait.  Cette  mê- 
me  année  de  l'Empereur 
T'chong-tcheng  ^  ijij|,  (en 
1637),  le  4®  jour  après  Pâ- 
ques^ les  chrétiens  la  vi- 
rent, et,  à  la  d*^  lune,  la 
transportèrent  dans  l'égli- 
se».  (1)  (fig.  164).  ^'^'    ^^*' 

C'est  à  ces  croix  que  se  rapporte  vraisemblablement  la  men- 


(1)  Dans  la  réédition  de  l'ouvrage  du  P.  Diaz,  T'ang-king-liao-pei-song,  à  Timpri- 
merie  de  T'ou-sè-tvè  (1878),  la  notice  sur  ces  croix  et  les  figures  originales  sont  exactement 
reproduites  à  la  fin  du  livre  —  Cf.  Catalogus  librm'um  venalium  in  Orphanotrophio  T^ou- 
sè-u'è,  n°  11).  —  vide  suprà  p.  138. 


III.     TRADITIONS    ANCIENNK.S    Sll!     LA    TliOIX.  107 

tion  insérée  clans  les  Mémoires  concernant  /fx  Chinois  (T.  \'ffl.  p. 
23  4).  Le  P.  Cibot  y  dit  :  «L'insc-riplion  de  Sl-rninn-fon  n'i'st 
l)as  le  seul  monument  de  notre  sainte  Ueiig-ion  rjuon  ait  trouvé 
en  Chine.  Il  y  a  encore  deux  croix  de  ma  connaissance.  (1),  On 
a  beau  faire,  on  ne  prouvera  jamais  que  Dieu  n'est  pas  infini mrnt 
bon.  L'histoire  de  ses  miséricordes  sur  les  nations  ne  nous  est 
pas  connue;  mais  il  n'y  a  que  notre  ingratitude  f]ui  jiuissr  nous 
l'aire  douter  qu'elles  soient  infinies.» 

Les  extraits  suivants  feront  peut-être  doul)le  emploi  avec 
ceux  que  nous  avons  présentés  à  la  page  100.  Nous  croyons 
pourtant  devoir  leur  donner  i)lace  ici,  vu  leur  singularité*.  «On 
nous  a  rapporté  qu'il  y  avait  quelques  endroits  où  les  habitants 
adoroient  la  croix  et  en  faisoient  le  signe  sur  les  viandes  avec 
d'autres  cérémonies,  sans  sçavoir  pourquoi.  J'étois  en  la  caj)itale 
de  Kiamsi  («QQ  '^)  quand  j'appris  d'un  Chrétien,  qu'au  petit  pais 
de  Tamoxan  (2)  quelques  uns  avaient  coutume  de  former  le  signe 
de  la  croix  sur  le  front,  au  sortir  de  leur  maison;  mais  quand  on 
les  interroge  sur  cette  pratique,  ils  n'ont  point  d'autre  réponse, 
sinon  qu'ils  la  tiennent  de  leurs  ancestres.  A  la  Cour  de  Pékin, 
un  juif  ayant  été  visité  par  un  de  nos  Itères,  lui  en  parla  plus 
clairement,  jusques  à  cotter  les  lieux  et  les  familles  qui  prati- 
quoient  le  signe  de  la  croix.  Nous  envoyâmes  sur  cet  avis  un  de 
nos  Frères,  qui,  nonobstant  ses  soins  et  ses  recherches,  n'en  peust 
jamais  rien  découvrir,  soit  qu'on  l'eust  pour  suspect,  ou  plustost 
que  ces  familles  fussent  entièrement  esteintes.  Avec  cela,  ce  Juif 
asseuroit  qu'il  y  avoit  eu  anciennement  un  grand  nombre  d'Ado- 
rateurs de  la  croix  dans  les  Provinces  du  Nord.  Ce  Juif  parloit 
de  ])lus  de  six  cens  ans».  (3).  Le  P.  Sémédo,  auteur  de  ces 
lignes,  rapporte  également  l'usage  étrange,  déjà  relaté  (p.  106) 
de  tracer  une  croix  à  l'encre  sur  le  front  des  nouveau-nés. 

Cette  pratique  fut  en  vigueur  aussi  au  Tonkin  :  «Aussitôt  que 
les  enfants  sont  nés,  j'ai  vu  souvent,  rapporte  le  P.  de  Rhodes, 
que  les  parents  leur  marquent  sur  le  front  une  croix  avec  du 
charbon  ou  de  l'encre;  je  leur  demandais  à  quoi  cela  servait  à 
l'enfant  et  pourquoi  ils  faisaient  cette  peinture  sur  son  front.  «Cela, 
me  disaient-ils,  c'est  pour  chasser  le  démon  et  l'empêcher  de  nuire 
à  l'enfant.»  (4). 

C'est  une  observance  qui  s'est  perpétuée  en  divers  lieux;  en 
voici  deux  récents  témoignages  :  L'abbé  Krick,  missionnaire  chez  les 


(1)  On  pourrait  soutenir  aussi  que  le  P.  Cibot  a  ici  en  vue  les  fei-lai-fsicn  m*^  M 
qui  feront  l'objet  d'un  chapitre  spécial. 

(2)  Ce  mot  semble  devoir  s'écrire,  en  romanis.ition  actuelle,  Ta-)no-cftau  et  signifier 
la  montagne  de  Ta-mo.    S'ugit-il  du  Se-f'choan  I 

(3)  Sémédo,  S.  J.  ~  Hidoire  unireiseUe  de  ht  Chine,  p.  220. 

(4)  Voyages  et  jnissions  du  P.  de  Rhodes,  p.  ?!•. 


{(^s 


CHOIX  i:t  swastika. 


II 


Abords,  peuplade  d'un  des  versants  de  rilimalaya,  a  vu  ees  sauvagef5 
marques  des  signes  de  la  fig.  165.  «Les        i^     -L         «L  tST^ 

uns,    et  c'est  Te   plus  grand  noml)re.      +      "p    xx'=pxx        ^  ^ 
ont  au  milieu  du  iront  une   Croix  de 
Malte    parlaitenient    formée,    couleur  '^' 

noir-bleu  indélébile;  d'autres  ont  la  Croix  ordinaire».  Ces  gens 
prétendent  que  ce  tatouage  leur  vient  d'une  tribu  située  au  nord. 
«Tous  s'accordaient  à  dire  (jue  c'est  le  signe  de  Dieu,  qu'il  est 
bon  de  le  porter,  car  «celui  qui  en  est  marqué,  assuraient-ils,  est 
reconnu  et  protégé  de  Dieu;  s'il  meurt,  il  est  reçu  dans  le  ciel. 
—  Et  celui  qui  n'aurait  pas  ce  sig-ne,  ajoutai-je,  où  ira-t-il?  — 
Dieu  est  irrité  contre  lui  et  ne  saurait  le  recevoir.»  (1). 

Le  Tour  du  monde  (189'.^  —  P""  Semestre,  p.  92),  présente  la 
vignette  de  ce  pagne  porté  par 
des  Indiens  de  la  Guyane  :  (tig. 
166).  Tout  est  surprise  dans  ces 
révélations  des  découvertes  de 
l'ethnograpliie  américaine.  Plm. 
de  Schiagintweit,  (Musée  Gui- 
met  —  m.  p.  !I)r  1p  rappelle  et 
l)oursuit:  «Le  bouddhisme  avait 
été  aussi  intro<:luit  au  ^lexique 
par  des  prêtres  c4iiftoî»  au  V^ 
siècle   après  Jésus-Christ,    et  il  ^''J-    16^- 

eut  des  disciples  dans  ce  pays  jusqu'au  XIIP  siècle.  »  Le  P. 
d'Avril,  (p.  210^  Voyons  en- divers  états ;  1692),  relate  le  témoi- 
gnage de  voyageurs  russes  qui  pensent  que  l'Amérique  fut  peuplée 
par  l'Asie  septentrionale,  la  Mer  de  lîartarie  et  ses  iles.  Le  Rév. 
F.  G.  Master  rapporte  que  mille  ans  avant  C.  Colomb,  «cinq 
bonzes  bouddhistes  abordèrent  au  continent  américain,  emportés 
par  les  courants  japonais  à  travers  l'Océan.  L'un  deux  revint  en 
Chine  et  son  voyage  au  ^fexique,  qu'il  appelle  Fou-sang  dans  son 
journal,  est  mentionné  dans  les  Archives  impériales  chinoises; 
etc..»  (2). 


(1)  Anwdcs  de  la  Propagation  delà  foi,  1851;  et  Relation  d'un  voyage  chez  les  Abords 
en  1853,  par  M.  Vahhé  Krick.     Ces  deux  traits  ont  été  cités  par  M.  l'Abbé  Ansaiilt. 

(2)  De  singulières  analogies  dans  l'ethnographie,  le  folklore  et  la  linguistique,  don- 
neraient à  ces  dires  quelque  vraisemblance  spécieuse.  Plusieurs  vieilles  monnaies  chinoi- 
ses auraient  été  déterrées  dans  la  Colombie  britannique.  —  Cf.  The  Shanghai  Mercury,  9 
Août  1893.  —  Le  T'oung-pao  de  Mai  1892  (p.  101  à  168)  a  inséré  un  travail  des  plus  émdits 
de  Gustave  Schlegel  sur  ce  Royaume  de  Fou-sang,  JtÇ  §^  |^  i  qu'il  ne  faut  chercher  que 
sur  la  côte  Nord-est  de  l'Asie.  Un  volume  de  Charles  Leland,  Fusang  or  the  discoverp  of 
America  hy  Chinese  Buddhist  priests,  {London,  1875),  avait  soutenu  d'autres  théories,  et  H. 
de  Charencey,  après  de  Humboldt,  avait  signalé  au  Mexique  des  affinités  iraniennes  avec  les 
populations  de  la  Haute  Asie.  Cf.  Revue  des  questions  historiques,  1876;  vol.  20,  p.  318. 
Ces  vagues  affinités  peuvent  s'expliquer  autrement. 


m.    TRADITIONS    ANCIENNES    SUR    LA    CROIX.  HJO 

U.  Burnouf,  avons-nous  dit,  (p.  i),  aflirme  /|iic  Ion  Iracc  le 
Py  sur  le  front  des  Jounos  bouddhistes.  Cela  peut  être  vrai  aux 
Indes,  où  les  vrais  bouddhistes  sont  relativement  rares.  En  Chine, 
où  ils  fourmillent,  et  où  ils  ont,  comme  partout  ailleurs,  aeeom 
mode  le  Bouddhisme  à  leur  fantaisie,  je  crois  cette  pratir(ue  tom- 
bée en  désuétude. 

Les  enfants  chinois  reçoivent  souvent  une  touehe  de  carmin 
sur  le  front  ou  sur  les  joues.  Est-ce  une  vaine  observance,  ou 
un  simple  ornement,  une  sorte  de  «mouche»  écarlate,  conforme 
au  goût  des  Asiatiques,  qui  prétendent  relever  la  pâleur  de  leur 
teint  ? 

Mais  le  S''  jour  de  la  5"  lun«,  on  rencontre  de  jeunes  enfants 
et  des  adultes  présentant,  sur  la  partie  aniérieure  de  leur  crâne 
frais  rasé,  quelque  marque  tracée  avec  de  la  mine  orange  ou  de 
l'orpiment,  hiong-homig  fj^  ^..  Les  parents  se  flattent  que  les 
reptiles,  qui  ont  horreur  de  ces  substances  (?)  n'oseront  en  voyant 
ce  signe  nuire  à  la  personne  que  l'on  enteiKl  préserver.  Le 
même  jour,  dans  un  espoir  analogue,  on  suspend  aux  portes  des 
maisons  des  feuilles  lancéK)lées  de  roseaux  comestibles^  ^  ^,  des 
tiges  d'armoise,  d'absinthe  ou  de  quelque  autre  plante.  L'orpi- 
ment, dilué  dans  l'alcool,  sert  aussi  à  faire  des  aspersions 
dans  les  appartements. 

Ces  usages  ne  sont  ni  récents  ni  ixirement  locaux.  Dans  une 
relation  du  P.  d'Entrecolles  sur  la  conversion  et  La  ferveur  d'une 
vieille  dame,  jadis  fort  superstitieuse,  on  rencontre  cette  i^irticu- 
larité  :  «  Quand  on  expliqua  à  cette  bonne  catéchumène  l'auguste 
signe  de  la  croix,  et  combieji  il  est  redoutable  aux  démons,  elle 
fit  une  remarque  que  je  ne  dois  pas  omettre  ^  "Cela  est  admira- 
ble, s'écria-t-elle  !  N'avez-vous  pas  fait  réflexion  qu'aux  réjouis- 
sances du  cinquième  jour  de  la  cinquième  lune,  nous  faisons  aux 
petits  enfants  que  l'on  mène  dehoi^s,  une  croix  avec  du  vermil- 
lon, au  milieu  du  front,  et  cela,  afin  de  les  préserver  du  malin 
esprit?"  En  effet,  un  de  mes  chrétiens^  qui  est  du  même  village, 
convient  de  cette  coutume;  cela  confirme  ce  que  quehjues  uns 
nous  assurent,  que  la  religion  chrétienne  a  été  connue  ancien- 
nement à  la  Chine,  sous  le  nom  de  Che-tse-kiao».  (1). 

L'année  dernière,  M.  l'abbé  Bauron  a  constaté  cette  coutume 
en  Afrique.  La  croix,  jadis  signe  d'infamie,  s'y  est  changée  en 
ornement:  on  la  remarque  ostensiblement  tatouée  sur  le  front  des 
Djebalia,  race  berbère  de  Tunisie.  On  y  voit  Tindice  de  leur  an- 
cienne conversion  au  Christianisme  et  l'usage  a  persisté,  malgré 
la  conquête  du  pays  par  l'Islam.  (2).   En   Asie,    sur  plusieurs  des 

(1)  +  ^  ii  =  "la  religion  de  la  Croix'\  —  Cf.  Lettres  édif.  X.  (Lyon  ISlï)). 
—  Lettre  datée  de  Jao-tcheou-fou  ^  jH  M,  ^^^  Kiang-si,  17L5. 

(2)  Les  Missions  catholiques,  17  Juin  1892,  p.  303.    "La  croix  en  tatouage  ".  —  Voir 

aussi  la  gravure  du  numéro  précédent. 

99 


170 


CHOIX    KT    SWASTIKA.    Il 


penlrs  du  inassil'   monliignoux  du  Til)et,    la  cri(i(|uo    doit    ])ros(iuc 
toujours  rintoi'pivtor  dans  le  môme  sens. 

«Les  premiers  missionnaires  qui  pénétrèrent  au  Laos,  (Ton- 
kin).  en  1878,  avaient  retrouvé  les  traces  d'une  évangélisation 
primitive  dans  la  croix  ({ue  ies  Muo)}(js  portent  sur  la  poitrine, 
au  milieu  de  tatouages  variés —  Presque  tous  en  avaient  une 
dessinée  sur  le  revers  de  la  main  et  parfois  elle  était  très  grande 
et  très  belle».   (1). 

Une  récente  relation  confirme  la  coutume,  (signalée  par  C. 
Baber),  qu'ont  les  païens  du  Se-t/cJioan  de  coudre  des  croix  de 
couleur  sur  les  babits  de  leurs  enfants,  «  pour  empc'cber  les  mis- 
sionnaires catholiriues  de  les  voler»,  a-t-on  dit,  sans  grande  vrai- 
semblance. Baber  a  vu  un  Cbinois,  quelque  temps  prisonnier  cbez 
les  M/ao-^»;e  p§f  ^,  peuplade  aborigène  du  voisinage;  en  signe 
d'esclavage,  cette  tribu  lui  avait  tatoué  une  croix  bleue  indélébile 
sur  le  front.   (?). 

En  Afrique,  au  Zanguebar  anglais,  M'^'»'  A.  Le  Koy 
voyageant   parmi    les    sauvages    M^u-boni,    a    vu    «sur 
leurs  jupons  de   peau    tannée    des    croix    parfaitement 
dessinées,  des  croix  de  perles  rouges  avec  bordures  de 
perles  blanclies».   La  gravure  qui  accompagne  le  texte 
de  sa  relation   (3),   donne   à  ces  croix  la   forme    de  la 
figure  167.    Il   ajoute  :    «Cette    apparition 
de    la    croix    en    un    pays    où    nous    pen- 
sions être    les    premiers  à   devoir   l'intro- 
duire   n'est   pas,    du  reste,    la   seule   qu'il 
nous   ait  été     donné    de    constater    en    ce 
voyage.     Sur   un   autre    fleuve  au   sud   de 
celui-ci^  le  Sabaki,  nous  devions  la  retrou- 
ver  au    cou    d'un    enfant    des    \Va-nyika^ 
gravé  à  la  pointe  d'un  instrument  sur  une 
petite  plaque  de  cuivre.    Mais  il  n'en  con- 
naît pas  la  signification  :    «C'est  un  signe 
que  portaient    nos   pères,    dit-il,    que   por- 
tent nos  frères  jusque  là-bas,    et  que,    moi 
aussi,  je  porte  à  mon  cou.»  (fig.   168).  /^j^.  168. 


Fig.  167. 


(1)  E.  Ricard;  Aug.  Séguret  ou  le  jeune  martyr  du  Laos;  p.  291.  —  Paris,   Palmé, 


1885. 


(2)  Op.  cit.  p.  141.  —  Cf.  sujmï  p.  81. 

(3)  Missions  Catholiques.  28  Nov.  1890,  p.  581.  —  Item,  année  1891,  page  368,  où 
Ton  voit  des  statues  des  Iles  Salomon,  (Océanie),  avec  une  croix  sur  le  front.  Enfin  le 
même  Kecueil  (27  Janvier  1893)  cite  ce  passage  de  Duveyrier,  voyageur  au  Sahara:  "La 
croix  se  trouve  partout  chez  les  Touaregs,  dans  leur  alphabet,  sur  leurs  armes,  sur  leurs 
boucliers,  dans  les  ornements  de  leurs  vêtements  ;  ils  portent  sur  le  front  en  tatouage  une 
c/oix  à  quatre  branches  égales",  (p.  47). 


III.     TRADITIONS    ANCIENNES    SUR    LA    CIUH.V, 


171 


Fhj   \m. 


Le  dessin  ci-conlre  (fi^.  109)  me;  remet  en  mémoire  un 
motif  en  relief,  large  de  0'"-  30 '•  ,  que 
j'ai  relevé  sur  une  base  de  colonne,  ou 
tambour  en  pierre  d'une  haute  antiquit('', 
gisant  à  l'entrée  de  la  ])agode  ruinée  de 
Si-hia-chan,  au  N.E.  de  Nankin.  Cet  or- 
nement ne  ];eut  guère  être  que  la  «roue 
de  la  loi)),  car  cette  pagode  était  un 
centre  florissant  de  bouddhisme  sous 
Liang-ou-ti  (502-549)  et  T'ang-kao- 
t.^ong  (G50-G8  4).  C'est  ce  dernier  em- 
pereur qui  commanda  au  pèlerin  Iliuen- 
Tchoang,  de  retour  après  une  absence 
de  19  ans,  de  mettre  en  ordre  la  col- 
lection des  G57  livres  sanscrits,  avec  les  statues  et  images  re- 
ligieuses, qu'il  rapportait  des  Indes.  (1). 

Des  Turcs  envoyés  à  Constantinople  à  la  fin  du  VI®  Siècle, 
(sous  Chosroës  II),  comme  prisonniers,  portaient:  aussi  la  croix 
sur  le  front.  En  temps  d'épidémie,  leurs  mères  les  avaient  i)ré- 
servés  de  la  contagion,  disaient-ils,  en  la  leur  traçant,  à  l'instiga- 
tion des  chrétiens.  (2). 

Il  n'y  a  rien  d'aussi  tenace  qu'une  coutume  populaire  ;  rien 
d'aussi  mobile  parfois.  C'est  le  vent  qui  change  de  nom  en 
changeant  de  direction.  Cet  usage  de  tracer  des  croix  a  donc 
disparu  ou  s'est  modifié,  au  point  de  devenir  méconnaissable.  (3). 

Les  objets  matériels  changent  moins.  Quelques  uns  se  sont 
rencontrés,  marqués  de  ce  cachet  de  christianisme.  «l'n  de  nos 
Pères,  dit  Trigault,  a  veu  une  cloche  de  fonte  très  élégante  à 
vendre  entre  les  mains  d'un  antiquaire,  au  sommet  de  laquelle 
une  petite  église  estoit  gravée,  et,  au  devant  de  l'église  une 
croix,  et  aux  environs  quelques  charactères  grecs.))  (i). 

Ce  témoignage  semble  trop  formel  pour  ({ue  nous  puissions 
soupçonner  que  cette  croix  n'était  qu'un  py  :  la  circonstance  d^ 
la  «petite  église))  adjointe  précise  la  forme  probable  du  symbole 
ou  de   l'ornement  en  question.     Pour  ce  qui  est  des  «charactères 


(1)  Cf.  Paiitliier.  —  L  Inscription  de  Si-vyan-fon.  p.  74. 

(2)  H.  Yule;  Catluni  and  the  \my  thither,  p.  CI. 

(3)  Les  piiïens  tracent  en.ore  des  croix  sur  le  mortier  de  leure  maisons,  dans  un 
but  prophylactique,  au  pays  de  T' ai-pin  g-f ou  >fc  ^- JÎT.  sur  la  rive  sud  du  Ynn,,tM- 
kiiing.    Nous  en  verrons  d'autres  exemples. 

Dans  les  monastères  tibétains  "les  fenêtres  n'ont  pas  de  vitres,  elles  sont  fermées 
par  des  rideaux  noirs  sur  lesquels  sont  cousues  des  figures  en  forme  de  croix  latines, 
formérs  i)ar  des  bondes  d'étoffes  blanches.  La  croix  symbolise  le  calme  et  la  ])aix..."  E.  de 
Schlagintweit  :  Le  bouddhisme  an  Tibet,  p.  ll'î.  —  Au  dehors,  de  gran-ls  cylindres  sym- 
boliques sont  aussi  dé^oré^  de  ces  croix  blanches  sur  fond  noir.   /'</>/. 

(4)  De  Kiquebourg;  op.  cit.  p.  198. 


\r2 


CHOIX    ET    SWASTIKA. 


11. 


grecs»,  pou  iniporlc  (lu'on  y  voie  des  characlères  grecs  ou 
sanscrits,  (dévanagari?),  si  rré(iuemnient  encore  employés  mainte- 
nant sur  les  cIocIk^s  l)ouddhi(|U(^s.  Le  P.  de  Sémédo  renianpie 
avec  sa  réserve  hal)iUielle.  «  Il  jxHist  se  l'aire  que  cette  clochelle 
y  ait  esté  portée  d'ailleurs  d'^j)uis  i)eu,  i)ar  (juehiue  r(Micontre, 
qui  arrive  assez  souvent  :  je  lais  le  mesme  jugement  d'un  livre 
des  Fables  d'Esope  vn  latin,  relié  comme  les  nôtres,  ({ue  je  vis 
en  la  Province  de  Nankin.»  (1). 

Cette  hypothèse  n'est  pas  applicable  à  une  autre  trouvaille 
du  plus  haut  intérêt,  mentionnée  par  le  1*.  du  Ilalde  qui  traduit 
ainsi  une  lettre  du  P.  franciscain  Castorano  adressée  en  1722  à 
la  Congrégation  romaine  de  la  Propagande  :  «  V'n  chrétien  de 
Lin-tching-tcheou  {^p„  JjÇ  >}\'\  au  Chan-tong),  m'api)orta  une  an- 
cienne médaille  qu'il  venait  de  trouver  j^ar  hasard  dans  la  place 
j)ublique  parmi  un  tas  de  vieilles  ferrailles...  On  y  découvrit  clai- 
rement d'un  côté  l'image  du  8auv(Hir  et  de  l'autre  côté  l'image 
de  la  très-sainte  Vierg-r.  Ces  images  étaient  tout-à-fait  semblables 
à  celles  qui  se*  trouvent  sur  les  médailles  qu'on  frappe  de  nos 
jours,  à  la  réserve  qu'il  n'y  avait  autour  ni  caractère  ni  inscrip- 
tion. Ce  (|u'il  y  a  de  remarcjuable  et  ce  qui  prouve  que  la  mé- 
daille, dont  il  est  question,  n'est  point  venue  d'Euro})e,  mais 
(qu'elle  a  été  fabriqué!^  à  la  Chine,  c'est  que...  la  médaille  dont 
je  parle  est  attachée  à  un  i)etit  denier  chinois  avec  lequel  elle  a 
été  ainsi  unie  par  la  mC'me  fonte^  et  le  denier  est  percé  au  milieu 
à  la  manière  chinoise.  L'un  et 
l'autre  est  représenté  dans  la 
figure  suivante,  (fig.  170).  La 
lettre  A.  marque  l'endroit  où 
est  empreinte  la  figure  du  Sau- 
veur; et  la  lettre  B.  mar({ue  le 
revers  où  est  pareillemient  em- 
preinte la  ligure  de  la  très- 
sainte  Vierge.  On  lit  sur  le 
denier  le  nom  de  l'Empereur 
qui  régnait  lorsque  la  médaille 
l'ut  fabriquée,  et  les  caractères 
chinois  marquent  que  c'était  Tai- 
'ping.  J'ai  consulté  sur  cela  les 
annales  chinoises,  et  j'ai   trouvé 

qu'il  y  a  eu  deux  empereurs  de  ce  nom,  l'un  de  la  dynastie  im- 
périale Van-lecing,  aj)pelé  King-ti,  qui  régna  vers  l'année  de  .T.- C. 
536.  L'autre  de  la  famille  Gu  nommé  Ti-leaiig,  au  temps  du 
Triumvirat,  lequel  arriva  vers  l'an  de  J.-C.  266.  En  sorte  qu'il 
doit  y  avoir   1186   ans.   ou   même    1456  que   cette  médaille   a  été 


Fi\j.    170. 


(1)  De  Sémédo;  Histoire  universeUc  de  la  Chine,  p.  227. 


III.    THADITIONS    ANTIENNES    SUIl    LA    mOIX.  173 

fabriquée.  Un  autre  chrétien  de  celte  ville  ayant  considéré  attenti- 
vement la  même  médaille,  me  dit  que  lorsqu'il  était  eneoi-e  ir«'ntil, 
il  en  avait  trouvé  une  tout(;  scmhiahie,  niais  (juignorant  alors 
de  quel  usage  elle  pouvait  être,  il  l'avait  brisée...»  (1).  ("est  à- 
propos  de  cette  mèdnille-saiwqne  que  Yiile  blâme  I)pfjiii(incH  de  se 
montrer  si  crédule.  Ce  dernier  ((rapi)orte,  dit-il,  sans  la  condam- 
nation qu'on  peut  supposer  qu'elle  mérite,  la  découverte  d'une 
médaille  représentant  la  Vierge  et  l'enfant,  unie  à  une  sapèque 
chinoise  de  cuivre,  de  l'an  55G  (53(3),  dont  la  gravure  se  trouve 
dans  les  Lettres  édifiantes».  (2).  Le  dédain  du  Colonel  Yulc 
n'empêche,  1*^)  que  le  témoignage  est  formel  et  oblige  au  moins 
à  suspendre  son  jugement;  2")  que,  s'il  y  a  eu  des  Chrétiens  en 
Chine  en  53G,  comme  lui-même  l'admet,  il  est  naturel  et  possible 
qu'on  en  trouve  des  traces. 

Joseph  Hager  s'est  occupé  aussi  de  la  médaille  chrèlienne 
trouvée  en  1722.  Il  ne  croit  pas  qu'elle  soit,  vu  rinscrii)tion,  anté- 
rieure au  VIP  siècle  et  suggère  au  P.  Amiot  un  troisième  nom 
de  règne,  Taï-ping,  vers  97G  de  notre  ère.  Le  revers,  qu'on  n'a 
pas  encore  traduit,  signifierait,  d'après  Ilager,  Rédemption  ^ou 
Rédempteur)  des  crimes,  ou  des  châtiments  che-hinij  jff  ^J.  11 
déplore  naturellement,  et  pour  cause,  qu'on  ne  nous  ait  pas  trans- 
mis le  dessin  de  la  figure  que  portait  cette  médaille,  laquelle 
n'était  nullement  une  monnaie  (3). 

Des  documents  d'un  autre  ordre  réclameraient  une  place  ici, 
et  la  liste  s'en  augmentera  probablement  quand  l'attention  aura 
été  éveillée  sur  ce  point.  Nous  avons  en  vue  ces  nombreuses  pa- 
godes de  Chine,  dont  l'appellation  actuelle  trahit  une  destination 
primitive  bien  différente,  ayant  trait  au  christianisme  et  spéciale- 
ment au  culte  de  la  croix.  Car  on  appliquerait  sans  peine  à  la 
Chine  la  remarque  faite  au  sujet  des  stoupas,  dagobas  ou  vihavas 
de  l'Inde  :  une  secte  s'est  bien  souvent  emparée  d'un  monument 
construit  ou  même  simplement  commencé  au  profit  présumé  d'une 
autre  secte  ou  religion  déj  ossédêe.  Le  protestantisme  ne  s'est-il 
pas  souvent  installé  dans  les  chefs-d'œuvre  de  notre  architecture 
médiévale? 

Dans  la  ville  chinoise  de  Chang-hai,  notre  église  actuelle  du 
Lao-t' ien-tchou-d' ang  [^  ^  ïË  '^  ^'^  vieille  église  du  Seigneur-du- 
Ciel,)  était  il  y  a  trente-deux  ans  une  pagode  dédiée  au  dieu  de  la 
guerre,  Kouang-ti,  particulièrement  cher  aux  mandarins  militai- 
res (1). 

(1)  Lettres  édifiantes  XVI*  recueil.  Edition  de  1724.  Préface  de  du  H;xlde,  p.  XIV. 

(2)  Cathay  and  the  ivai/  thither.  —  )).  XCI. 

(3)  Hager;  Description  des  niédaUlea  chinoises  du  Cabinet  impérial  de  France.  Paris 
1805,  p.  71.  —  Cf.  sujy)'à  p.  166.  —  Il  renvoie  aux  Lettres  édif.,  au  Journal  des  S^trans, 
Août  1760,  et  à  Deguignes,  Histoire  des  Hnns...  Vol.  I;  p.  50. 

(4)  C  est  leur  Confucius  et  un  exemple  saillant  d'évliéniérisme  chinois.  Il  viv:iit  à 
l'époque  des  Trois  Roynaitics,  'l^""  siècle  de  notre  ère,)  et  fut  un  géjjér.Udu  plus  haut  ivnon». 


174  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

Telle  était  la  condition  de  beaucoup  d'églises  désaffectées, 
puis  rendues  aux  catholiques  par  le  Gouvernement  chinois,  en 
vertu  des  stipulations  du  traité  de  Lagrenée,  (18 i4). 

Naturellement  toutes  n'ont  pas  été  restituées;  toutes  ne  pou- 
vaient l'être.  Ce  qui  nous  intrigue  ici,  ce  sont  ces  dénominations 
presque  chrétiennes  qui  ont  survécu  à  la  ruine,  aux  dévastations, 
à  l'accaparement  même,  par  le  paganisme,  d'édifices  jadis  consa- 
crés au  vrai  Dieu. 

Est-ce  le  cas,  comme  on  l'a  insinué  un  peu  vite  peut-être, 
est-ce  le  cas  de  la  Pagode  de  la  Croix,  Che-tse-miao  -f"  ^  ^,  qui- 
s'élève  encore  à  deux  lieues  au  N.  E.  de  la  ville  de  Song-kiang, 
non  loin  de  Chang-hai,  dans  un  endroit  nommé  le  bourg-de-la~ 
Croix,  Che-tse-tchoang,  -f-  ^  Jl:^  H  est  bien  singulier  qu'on  y  ho- 
nore encore  le  T'cheng-hoang  JfJ  |i^,  le  génie  tutélaire  de  la  ville, 
sous  le  titre  Si-]iang-ming-\^'ang  |5  ^^,  qu'on  peut  traduire  par 
«le  sage  Roi  d'occident,»  (Europoius  sapiens  Rex).  En  outre  ce 
petit  hameau  s'élève  sur  un  des  cinq  districts  exemptés  par  le 
gouvernement  de  l'impôt  du  riz,  privilège  assez  rare  et  dont  jouit 
aussi  une  partie  de  notre  terrain  de  Zi-ka-wei.  Cette  propriété 
était  jadis  une  dépendance  de  la  sépulture  de  Siu  Koang-k^i,  /^ 
tÈ  WL  (Siu-ko-lao),  le  grand-ministre  d'empire,  converti  par  le 
P.  Ricci,  et  fondateur  au  XVIP  siècle  des  belles  chrétientés  de 
Chang-hai  et   des  environs  (1). 

Malheureusement,  dans  cette  pagode  assez  misérable,  desser- 
vie par  quelques  bonzes  illettrés  et  de  fort  bas  étage,  nous  n'avons 
retrouvé  aucun  vestige  architectonique  de  sa  destination  soi-disant 
chrétienne.  Seule,  une  pierre  encastrée  dans  la  muraille,  mention- 
nant les  noms  de  ceux  qui,  sous  l'Empereur  Wan-li  ^J  Jg  (1575- 
1620)  ont  contribué  à  sa  restauration,  atteste  par  son  ornementa- 
tion qu'elle  remonte  au  temps  de  cet  empereur.  Les  autres  inscrip- 
tions, moins  anciennes,  paraissent    indifférentes,  pour  ne  pas  dire 


bien  que  finalement  malheureux.  L'Empei'eui-  HoeitsorKj  le  mit  en  1128  au  rang  des  "es- 
prits célestes";  divinisé  en  1591,  il  d  meure  l'un  des  dieux  les  plus  populaires.  —  Ou  m'af- 
firme qu'avant  sa  restitution  aux  catholiques  notie  église,  transforniéi  en  pagode,  abritait 
une  chambre  strictement  close  où  nul  n'osait  pénétrer. 

il)  Cf.  De  letjali  domiaio  practicœ  i.otio'ies  fiuctore  P.  Pctro  Hoavy.  Zi-ki-wei.  1882. 
p.  31. 

Sia-loang-kU  (1502-1633',  fut  ministre  d'Etat  sous  Wnii-Fi  et  jouissaif  d'une  brillante 
réputation  littéraire.  Il  a  été  "canonisé"  au  ?ens  chinois  du  mot  sous  le  titre  3C  /E." 
Le  P.  André  Kofïler  avait  baptisé  la  mère,  la  femme  et  1?  fils  aîné  (Constantin)  du  petit-fils 
de  Wan-li.  nommé  Yongli  et  l'econnu  comme  empereur  dans  plusieurs  ]irovinc  s  du  sud, 
lors  de  l'invasion  tartare.  Cet  infortuné  monarque  s'était  déclai'c  catéchumène,  favorisait  le 
Christiinisme  et  avait  nommé  les  PP.  Boym  et  Kofïler  "assistants  à  la  Cour  impériale". 
Sur  la  tentative  pn.triot'que  du  nouveau  Constantin,  voir  le  De.  heUo  Tartnrico  du  P.  Martin 
Martini,  et  surtout  le  T  oung-pao  :  "Une  mission  chinoise  à  Vc;nise  au  XVII*  Siècle",  arti- 
cle (le  M.  Girard  de  Pvialle.   (Août  1890,  p.  99). 


III.     TRADITIONS    ANCIENNES    SUR    LA    CHOIX, 


1 


<.J 


davantage,  à  do  plus  glorieux  souvenirs  (1). 

Le  Che-tse-miao  -\-  *^  }(^j  perpétuait-il  la  mémoire  du  culte 
antérieur  de  la  croix,  honorée  j)ar  les  Xesloriensy  était-il  voisin 
d'une  église  contemporaine  de  Siu-ko-lno  f^  [J3  ^  dont  la  famille 
développa  si  heureusement  le  christianisme  dans  cette  prétVcture? 
La  croix  a-t-elle  été  connue  aux  environs,  avant  l'arrivée  du 
P.  Ricci?  Ce  nom  de  la  Croix,  au  contraire,  a-t-il  trait  à  tout 
autre  chose?  Faut-il  l'expliquer  dans  un  sens  purement  i)aïen? 
Nous  sommes  incliné  à  le  croire,  jusqu'à  ce  que  des  recherches 
ultérieures  fournissent,  à  Tencontre  de  cette  opinion,  une  réponse 
péremptoire. 

Fermons  enfin  ce  chapitre  par  la  reproduction   d'un    panneau 
d'une    balustrade    chinoise,      (fig.    171).      Notre 
vignette  est   calquée    sur   un    dessin   récemment 


paru  dans  le  Hoa-jjao 


mi  W 


,  journal  illustré  par 


des  indigènes  et  publié  à  Chang-hai  ;  quatre  ptî 
y  cantonnent  un  motif  cruciforme,  variante  symé- 
trique du  caractère  jjig  fou  «bonheur.))  Cette 
composition  mettra  en  garde  le  lecteur  contre 
certaines  interprétations  qui,  abusées  par  des  simi- 
litudes d'ordre  graphique,  signaleraient  notre 
croix  chrétienne  là  où  des  habitudes  décoratives^  fort  ditïérentes, 
expliquent  la  présence  d'un  tout  autre  signe. 


Fùj    171. 


(1)  En  effet,  l'une  des  tablettes,  gravée  la  32^  année  du  règne  de  Kia-tsing  5^  3pj  1 
en  1553,  affirme  que  "cette  pagode  date,  sous  ce  titre,  du  début  de  la  dynastie  des  Ming"^. 
On  y  venait  rendre  un  culte  à  "l'esprit  divin  de  la  Montagne  orientale",  le  T'ai-chan 
^  lu  du  Ghan-tonç)  |ll  ^,  une  des  cinq  montagnes  saintes  de  la  Chine.  A  Kic-tsing 
succéda  Long-kHng  [^  ^,  (1567),  sous  le  règne  duquel  Matthieu  Kicci  reprit  Tévangé- 
lisation  du  Céleste  Empire.    Voici  le  texte  chinois   de  l'inscription  :  /^   .^   jfE     H     ^ 

D'après  une  tradition,  vivante  encçre  parmi  les  catholiques  de  ce  district,  les  mis- 
sionnaires auraient  eu,  à  la  Pagode  de  la  Croix,  une  sorte  de  procure  où  l'on  recueillait  le 
riz  offert  en  contribution  volontaire  pour  les  besoins  de  cette  chrétienté. 


CHAPITRE  IV. 


IMAGES  ET  CRUCIFIX. 


y'ioioo- 


§  I.  Le  Calvaire  de  P'ou-t'ouo.  —  Culte  pseudo-chrétien  de 
Koan-yn.  —  La  Vierge  de  S.  Luc  en  Chine.  —  La  Croix  talis- 
man des  païens. 

§  IL  Portraits  du  Christ  vénérés  par  des  empereurs.  —  Les 
Jésuites  ont-ils  dissimulé  le  Crucifié?  —  Apparitions  de  croix 
célestes  en  Chine. 

§  III.  Dévotion  des  néophytes  à  la  Passion  de  N.-S.  —  Le 
Sacré  Cœur  et  son  blason.  —  Céramique  chrétienne  d'origine 
chinoise. 


23 


CHAPITRE  IV. 


IMAGES  ET  CRUCIFIX. 


Aux  yeux  du  monde  entier,  la  Chine  s'est  fait  une  réputation 
presque  indiscutable  d'hostilité  systématique  à  toute  innovation. 
Ce  conservatisme  réfractaire  n'est  pourtant  pas  aussi  ancré  dans 
les  mœurs  que  le  répètent  les  Manuels  de  Géographie  ;  on  se 
tromperait  étrangement  si  l'on  regardait  les  Chinois  comme  des 
ennemis-nés  de  toute  modification;  et,  mieux  étudiée,  l'histoire 
de  cette  race  donne  un  fréquent  démenti  à  certaines  affirmations 
courantes  trop  absolues.  Les  «Fils  de  Han  »  forment  avant  tout 
un  peuple  positif,  pratique,  utilitaire,  qui  ouvre  la  porte  bien 
large  à  toute  invention,  de  quelque  provenance  qu'elle  soit,  si, 
d'aventure,  il  y  soupçonnne  un  profit  immédiat,  tangible,  réel  ou 
chimérique.  L'intérêt  prime  alors  l'antipathie  de  race  pour  l'Oc- 
cidental  ! 

En  effet,  quoi  qu'en  dise  la  légende,  la  nation  chinoise  n'a  pas 
tout  inventé;  elle  a  reçu  aussi,  imité,  copié,  et  subi;  et  dans  ces 
emprunts  ou  échanges  avec  ses  ancêtres,  ses  vainqueurs  ou  ses 
tributaires,  tout  n'a  pas  été  profit  pour  elle!  Moins  isolée  qu'on 
ne  le  suppose,  souvent  envahie,  dominée  et  asservie  par  des 
dynasties  d'origine  mongole  ou  mandchoue,  elle  est  redevable  à 
autrui  du  bouddhisme,  de  l'opium,  de  la  poudre  de  guerre,  des 
canons,  de  l'émail  et  de  vingt  autres  choses.  Le  costume  des  hom- 
mes est  celui  des  Tartares,  les  derniers  et  actuels  conquérants, 
qui  ont  fait  tomber  bien  des  têtes  pour  imposer  la  tresse  de  che- 
veux. Or  cet  usage  a  été  si  victorieusement  nationalisé  que 
l'on  ne  saurait  plus  guère  concevoir  un  chinois  «sans  queue». 
L'Empereur  est  un  étranger,  qui  ignore  peut-être  la  langue  de 
son  peuple  ;  sa  cour  est  une  cour  étrangère  pliée,  malgré  elle  ou 
par  calcul,  à  l'étiquette  chinoise.  De  nos  jours  et  sous  nos  yeux, 
les  Célestes  encombrent  les  steamers  de  leurs  côtes  et  du  Yansr- 
tse,  les  rares  lignes  de  chemin  de  fer  tolérées  et  les  voitures  qui 
circulent  sur  les  Concessions.  Les  allumettes  chimiques,  le  pétro- 
le, les  draps  de  laine,  l'horlogerie,  les  cigares  et  les  cigarettes, 
les  parapluies  européens,  —  avec  la  culture  et  l'abus  de  l'opium, 
hélas  !  —  pénètrent  jusqu'au  fond  des  plus  lointaines  Provinces. 
Dans  l'histoire  de  la  Chine,  dans  sa  littérature,  ses  monuments, 
ses  mœurs,  sa  politique,  sa  vie  sociale,  ses   révolutions   civiles  et 


IcSO 


CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 


dynastiques,  sos  arts,  son  industrie  et  ses  pratiques  supersti- 
tieuses, se  révèlent  les  traces  les  plus  évidentes  des  importations 
étrangères,  qu'elle  s'assimile  avec  une  indolente  souplesse  et  une 
insouciance  toute  asiatique. 

Quoi  d'étonnant  alors  si  le  culte  de  la  Croix  a  pénétré  et 
persisté  chez  elle  en  quelque  endroit,  malgré  l'hostilité  du  pou- 
voir, les  persécutions  locales,  les  efTorls  trop  réels  du  démon,  et 
l'austérité  de  la  religion  dont  ce  signe  est  l'étendard? 

Nous  allons  relever,  au  sujet  de  ces  bénignes  influences, 
divers  témoignages,  qui,  fragmentés,  perdus  et  épars  ça  et  là, 
passent  inaperçus,  et  qu'il  y  a  peut-être  intérêt  à  voir  classés  et 
distribués  méthodiquement,  tout  au  moins  rassemblés  en  quel- 
ques pages,  pour  les  sauver  de  l'oubli. 


s  I. 


P'ou-t'ouo  ^  p^  l'une  des  îles  du  groupe  des  Tcheou-chan 
^  tU  (^/'ï'-'^'*'^  ^^^  cartes  anglaises),  non  loin  de  Ning-po,  est 
par  excellence  une  ile  bouddhique,  par  son  renom  et  le  nombre 
de  ses  monastères  ou  pagodes.  Or,  si  je  m'en  rapporte  au  témoi- 
gnage du  R^  Wright,  la  croix  s'y  dressait  naguère,  bien  que  peu 
comprise  sans  doute.  «Il  est  plus  que  probable,  dit-il,  qu'au 
milieu  de  leurs  études  et  de  leur  solitude,  les  bonzes  de  P'ou- 
VoHO  sont  au  courant  des  travaux  des  missionnaires  catholiques 
qui  ont  jadis  visité  leur  pays.,  et  ont  été  si  favorablement  accueil- 
lis par  K'ang-hi.  Il  est  aussi  parfaitement  certain  qu'ils  sont 
familiarisés  avec  les  pratiques  religieuses  des  Portugais  de 
Macao;  car  divers  objets  qui  y  ont  trait  se  vendent  publiquement 
dans  les  boutiques  de  Ting-hai,  (sous-préfecture  située  dans  l'île 
principale  de  l'archipel).  Ces 
faits  bien  connus  pourront 
donc  expliquer  la  présence 
anormale  d'une  grande  croix 
bien  sculptée,  placée  en  évi- 
dence sur  un  piédestal  mas- 
sif et  assez  orné,  que  l'on 
rencontre  parmi  les  ornemen- 
tations architecturales  aux 
approches  d'un  temple  boud- 
dhiste. »   (1).   (flg.   172).  Fig.    172. 


(1)  *^ China,  the  scenery,  architecture,..."  par  le  R^  Wright,  avec  dessins  de  AUom. 
t.  II.  p.  29.  4*  volume.  Cet  ouvrage,  dont  les  gravures  sont  plus  remarquables  par  leur 
valeur  artistique  que  par  leur  exactitude  et  leur  couleur  locale,  s'est  aussi  publié  avec 
un  texte  alleïuand  et  un  texte  français. 


IV.    IMAGES    ET    CRUCIFIX.  181 

Peu  en  mesure  de  contrcMer  ces  témoignages,  j'ignore  si  ce 
calvaire  subsiste  encore  ;  je  ne  voudrais  même  pas  assurer  qu'il 
doit  bien  son  origine  aux  raisons  avancées  par  l'auteur.  J'afïirme 
pourtant  que  c'est  un  trait  vraisemblable  de  mœurs  chinoises, 
et,  à  l'appui  de  mon  dire,  je  i)uis  fournir  des  traits  analogues, 
non  moins  étonnants.  (1). 

Les  Missions  Catholiques  de  18"/ 2  (p.  701),  ont  inséré  un 
article  sous  le  titre  :  aFang-tou-ti  -fj  j^  ]^,  divinité  chinoise 
d'origine  française.»  En  1836,  M^r  Hizzolati,  vie.  apostolique  du 
Hou-koang  f^^-^  gravissait  le  Tâ-ling^  pic  central  des  montagnes 
qui  s'élèvent  entre  les  villes  de  Fong-siang  jji.  f^  et  de  Han- 
tchong  JH  t^f».  Entré  dans  une  pagode^  il  vit  une  idole  portant 
les  vêtements  sacerdotaux  et  le  tsi-hing  ^  ï|l,  sorte  de  bonnet 
dont  les  prêtres  catholiques  peuvxîiit  se  couvrir  la  tête  en  Chine, 
depuis  1615,  dans  les  cérémonies  sajcrées.  Cette  idole  représentait 
le  P.  Etienne  Le  Favre,  qui,  au  17®  S.  annonça  l'un  des  premiers  la 
foi  au  Chen-si.  (2).  Il  y  est  reste  célèl)re  par  ses  miracles.  La 
tradition  rapporte  qu'un  jour  qu'il  devait  traverser,  pour  les  be- 
soins de  son  ministère,  la  région  du  Tâ-ling^  alors  infestée  de 
tigres,  on  voulut  en  vain  le  retenir.  Arrivé  en  face  de  plusieurs 
de  ces  fauves,  il  leur  défendit  d'attaquer  désormais  les  gens  en  ces 
parages.  Depuis,  aucun  accident  ne  se  produisit.  Il  avait  annon- 
cé la  date  de  sa  mort,  qui  eut  lieu  en   1659,    le   jour   de   l'Ascen- 


(1)  L'ile  sacrée  de  P^im-foiio  est  à  18  lieures  de  Ohang-hai,  par  bateau  à  vapeur. 
Elle  mesure  800  mètres  de  laigeur,  sur  5  kilom.  et  demi  de  longueur.  Depuis  plus  de 
1.000  ans,  elle  est  consacrée  au  culte  de  Bouddha,  ou  plutôt  à  la  déesse  Ko  m-ya  qui  y  a 
détrôné  Sakya-Mouni.  On  y  compte  jusqu'à  60  pagodes  desservies  par  1.500  bonzes,  fort 
ignorants  en  général.  Deux  d'entre  elles  sont  classées  pagodes  imjiériales ;  Kang-hi  les 
fit  couvrir  de  tuiles  jaunes,  restes  du  Palais  des  Mmg  à  Nankin.  —  Avalôkites\'ara ,  la 
Koan-yn  indoue,  avait  été  transportée  mii-acnleusement  sur  une  iîeur  de  lotus  dans  Tile 
de  F'ou-t'ouOi  (  la  moderne  Tattali,  la  Pattala  des  Grecs,  Pôtaraka  des  Hindous,  Pôtala 
des  Tibétains),  à  l'embouchure  de  l'Indus.  D'après  cette  légende  chmoisée,  Koan-yn,  née 
en  Chine,  a  vécu  neuf  ans  dans  l'île  de  P''(>ti-t'ouo,  pi  es  de  Ning-po- 

Cf.  Eitel  ;  Chinese  Buddhism,  p.  20  et  93.  —  Voir  aussi  Hue  et  Gabet,  L'Empire 
chinois,  ch.  XVI.  —  The  Chinese  Recorder  vol.  X.  N*  2;  —  notice  par  J.  Butler.  — 
Item.  Glohus,  63.  (1893)  pp.  117-122;  "Die  heilige  lusel  Puto",  Von  Dr.  O. 
Franke. 

(2)  Le  jésuite  Etienne  Le  Favre  (  Faber,  Lefèbre,  ou  Fabre),  miquit  à  Avignon  en 
1598,  vint  en  Chine  en  1630,  y  mourut  en  1659  et  fut  enterré  près  de  Siaotsai-tse,  chré- 
tienté du  Han-tchong-fov ,  où  l'on  voit  son  tombeau.  Il  est  auteur  d'un  "Voyage  par 
mer  d'Europe  en  Chine".  A  propos  de  Kouan-yun-tchang  (cf.  p.  98)  du  Halde  avait 
écrit:  "Que  si  longtemps  après  la  mort  de  ce  grand  homme  on  l'a  érigé  en  Idole,  cette 
erreur  populaire  ne  prouve  rien  contre  son  Christianisme,  et  rend  témoignage  à  sa  veitu  ". 
—  T.  m.  p.  66.  . 


\H2  CHOIX    KT    SWASTIKA.    II. 

sioii.  Quohiuos  instants  auparavant,  il  demanda  à  tenir  on  main 
un  rameau  vert;  i)uis,  ayant  traci5  en  l'air  un  signe  de  eroix,  il 
expira. 

Je  me  souviens  avoir  vu  dans  la  pagode  qui  surmonte  la  col- 
line de  Lang-chan  ^  \\}^  i^u  bord  du  Ynnij-tse-hiaiiy,  h  quelques 
kilomètres  à  l'est  de  T'omj-tcheou  \%  j||  (Lang-shan  crosfi),  une 
idole  avec  les  traits  et  le  costume  européens,  assez  semblable  au 
portrait  du  P.  Verbiest.  Ce  n'est  pas  un  cas  isolé,  au  dire  de 
ceux  qui  ont  parcouru  la  Chine. 

On  sait  aussi  que  les  horlogers  chinois  honorent  le  V.  Ricci 
comme  leur  patron  et  conservent  son  image  ou  sa  tablette  dans 
leur  boutique,  avec  les  bâtonnets  odorants  et  les  cierges  rouges 
d'usage. 

Du  reste,  tout  ce  qui  est  image,  vieille  peinture,  pierre  étran- 
ge ou  curieusement  sculptée,  objet  bizarre  et  inaccoutumé,  de- 
vient presque  toujours  le  centre  d'un  culte  superstitieux  en  Chine. 
Le  panthéon  bouddhiste  ou  taoïste  est  largement  ouvert,  et  l'ad- 
mission au  rang  des  dieux  ou  demi-dieux  singulièrement  facile. 
John  Kesson  rappelle  qu'on  a  vu  une  statue  de  Napoléon  I  dans 
un  temple  bouddhique,  avec  de  l'encens  fumant  devant  elle  (1). 

Cette  tolérance  se  pratiqua  à  toutes  les  époques,  mais  elle  ne 
s'égara  pas  toujours  aussi  misérablement.  Un  vice-roi  de  Nankin 
ayant  vu,  au  témoignage  du  P.  Trigault,  une  fort  belle  peinture 
du  Sauveur  du  Monde,  richement  encadrée  dans  une  sorte  de 
tryptique  à  volets,  l'emporta  chez  lui  et  l'installa  dans  le  vaste 
oratoire  de  son  palais.  C'était  un  progrès  sur  le  culte  rendu  jadis 
au  simple  symbole  de  la  Croix.  «Il  voulut  que  ses  courtisans 
dressassent  un  autel  en  cette  chapelle,  et  commanda  qu'on  allu- 
mast  des  cierges  et  bruslat  des  parfums  dessus;  et  ayant  faict 
poser  ceste  image  sur  cest  autel,  après  s'estre  revestu  des  plus 
somptueux  ornements  de  son  office,  il  s'approcha  et  rendit  avec 
grande  révérence  les  honneurs  deiis,  jusqu'à  la  quatriesme  fois, 
et  avec  les  cérémonies  acconstumées. ..;  tous  les  autres  domesti- 
ques firent  le  mesme  en  grande  révérence.  Et  retournoit  tous  les 
jours  avec  les  mesmes  cérémonies  lui  rendre  toujours  le  mesme 
honneur.  Et  un  de  ses  valets  de  chambre,  par  le  commandement 
de  son  maistre,  prenoit  soin  de  tenir  toujours  du  feu  et  des  par- 
fums odorants,  dans  l'encensoir.  Pendant  tout  ce  temps,  le  Vice- 
Roy  laissoit  entrer  tous  les  principaux  de  la  ville  et  les  magistrats 


(1)  Le  grand  Catalogue  impérial  en  120  volumes  P3  J^  $tÉ  "^  a  admis  dms  ses  lis- 
tes plusieurs  ouvrages  d'origine  catholique.  Le  Dictionnaire  de  K'ang-hi  J^  ]?}^  ^  -^^ 
(sorte  de  Lexique  officiel,  analogue  à  notre  Dictionnaire  de  FAcadémie),  insère  lui-même 
depuis  longtemps  des  expressions  chrétiennes,  sans  en  excepter  le  saint  nom  de  Jésus,  avec 
la  glose  :  "Dans  le  langage  de  lOccident,  Sauveur  du  Monde."  Cf.  E.  Faber  :  A  systemati- 
cal  diaest  of  the  Doctrines  of  Confucius.  Hong-kong,  1875.  p.  34. 


IV.     IMAGES    KT    CRUCIFIX.  183 

pour  voir  ceste  Image  merveilleuse.  (1). 

Ces  «saintes  images,»  selon  l'expression  des  Chinois,  jouèrent 
un  grand  rôle  au  début  de  cette  nouvelle  évangélisation  du  Céles- 
te Empire.  Plusieurs  faits  nous  prouvent  que  les  missionnaires 
surent  en  tirer  le  plus  sage  parti  pour  reconquérir  au  Christianis- 
me la  place  d'honneur  déjà  perdue  à  diverses  reprises.  «Le  P.  Ni- 
colas Lombard,  sicilien,  allant  chez  un  honnête  magistrat, 
païen,  près  de  Canton,  vid,  dans  un  oratoire,  une  belle  Image  de 
la  Mère  de  Dieu,  avec  l'Enfant  Jésus  que  le  sainct  précurseur 
adoroit,  au  milieu  de  plus  de  cinquante  simulacres  d'idoles;  et  il 
n'y  avoit  aucun  qui  sceust  dire  autre  chose  de  ceste  image,  sinon 
qu'elle  estoit  de  la  Mère  de  Dieu,  et  de  la  Royne  des  Roynes... 
On  trouva,  par  après,  qu'elle  avoist  esté  dépeinte  selon  le  model- 
le  de  celle  qu'on  avoit  mise  entre  les  présens  du  Roy.  (2).  Le  père 
en  prit  occasion  «de  leur  faire  entendre  le  très  sainct  et  très  au- 
guste sacrement  de  Dieu-homme,  et  toute  l'histoire  du  précurseur 
sainct  Jean.»  Ils  bruslèrent  sur  le  champ  toutes  leurs  idoles,  re- 
placèrent dans  leur  oratoire  «la  seule  image  de  la  bien-heureuse 
Vierge  et  de  S.  Jean-Baptiste...  Puis  le  père  leur  fit  mettre  les 
genoux  en  terre,...  et  promettre  que  doresenavant  ils  adoreraient 
le  seul  Créateur  et  modérateur  de  toutes  choses.»  Ce  fut  l'occa- 
sion d'un  grand  nombre  de  conversions.  Jadis,  à  Rome,  N.  S. 
avait  ainsi  pénétré  dans  le  laraire  impérial.  (3). 

Ces  païens  évangélisés  si  opportunément  n'eurent  pas  à  se 
repentir  de  leurs  prostrations  devant  la  sainte  image.  Peut-être  y 
avaient-ils  vu  une  variante  de  leur  Koan-yn  «que  les  catholiques, 
dit  l'érudit  D"*  Hunter,  identifient  avec  la  Vierge  Marie,  tenant 
son  enfant  entre  ses  bras,  avec  une  auréole  autour  de  la  tête,  une 
figure  en  adoration  à  ses  pieds  et  l'esprit  planant  au-dessus  sous 
la  forme  d'un  oiseau.  Mais  il  est  juste  de  remarquer  que  les  pre- 
miers chrétiens  nestoriens  de  la  Chine  peuvent  avoir  été  la  source 
de  ces  ressemblances  :  les  traces  de  la  liturgie  de  la  déesse  de  la 
miséricorde,  Koan-yn,  dans  laquelle  les  analogies  avec  les  céré- 
monies du  Christianisme  oriental  sont  les  plus  frappantes,  n'ont 
pu  être  reconnues  dans  le  canon  chinois  plus  haut  que  l'an  1412 
de  l'ère  chrétienne.»  (4). 

(1)  De  Riquebourg-Trigault,  op.  cit.  p.  550.  Cf.  ibid.  p.  162.  ]69.  171.  Ce  vi- 
ce-roi habitait  alors  la  ville  de  Sou-tcheou  JI^JC  JIT|  capitale  de  la  Province  du  Kiang-sou. 
"  Il  ne  peut  pas  estre  en  la  cité  de  Nanquin,  qui  est  i\ne  Cour  regale  aussi  bien  que 
Péquin,"  dit  Sémédo,  p.  345,  op.  cit. 

(2)  Nous  reparlerons  plus  loin  de  ce  tableau  compris  parmi  les  présents  destinés  à 
l'Empereur.  Il  s'agit  ici  du  P.  Longobardi  (1559-1654). 

(3)  Le  P.  d'Orléans,  {Vie  du  P .  Ricci.  Paris,  Josse.  1693,  p.  154),  rapporte  un  fait 
analogue  ;  mais  c'est  le  P.  Cattaneo  qui  est  en  scène.  J'ignore  s'il  y  a  confusion,  ou  si  le 
fait  s'est  produit  deux  fois,  avec  des  circonstances  pi'esque  semblables. 

(4)  The  Indian  Empire  1883.  Il  est  à  regretter  que  le  D""  Hunter  nourrisse  tant  de 


18  t  CROIX    KT    SWASTIKA.    II. 

Aussi,  un  autre  autour  prolestant  a-t-il  écrit  d'une  façon  plus 
générale  :  «Nous  sommes  assez  disposés  à  croire  que  la  tonsure, 
le  célibat,  l'usage  de  l'encens  et  de  l'eau  bénite,  la  messe,  les 
cloches,  les  livres  d'église,  les  ciergc^s,  les  couvents,  les  prières 
à  la  Vierge  et  autres  observances  ont  été  empruntés  par  les  bonzes 
bouddhiques  aux  moines  chrétiens  ;  absolument  comme  il  arrive 
qu'un  marchand  s'ap])roprie  l'enseigne  du  voisin,  son  rival,  pour 
lui  l'aire  concurrence  et  lui  ravir  ses  pratiques.»  (1). 

Un  article  récemment  inséré  dans  le  Messenger,  revue  pro- 
testante de  Chang-hai,  nous  fait  connaître  une  secte  spéciale, 
très  intéressante.  Persécutée  à  outrance  ])ar  le  Gouvernement 
chinois,  très  tenace,  très  fervente  et  très  répandue  dans  les  Pro- 
vinces du  Nord-Ouest,  elle  s'appelle  le  Kin-tan-kiao  '^  J^  ^,  la 
religion  de  la  pilule  d'or.  L'article,  qui  décrit  cette  secte  d'après 
un  de  ses  livres  réimprimé  à  P'au-l'-ouo,  sur  des  éditions  de  1416 
et  IGGG,  débute  par  un  précis  de  la  vie  de  Koan-yn,  qu'elle  au- 
rait composé  eHe-même.  Puis,  avant  d'examiner  quelle  attitude 
doivent  garder  les  protestants  à  l'égard  des  partisans  de  cette 
secte,  l'auteur  nous  cxj  ose  leurs  doctrines  religieuses  et  les  res- 
semblances qu'on  y  découvre  avec  le  Christianisme.  Cette  secte 
adore  le  fils  de  Dieu  dans  un  temple  spécial  et  exprime  sa  double 
nature,  divine  et  humaine^  par  le  caractère  g  Liu^  composé  de 
deux  bouches  p  en  communication.  Ce  Liu-tze  g  -^  avait 
jadis  la  figure  peinte  en  blanc  ;  mais  comme  le  Gouvernement 
sévissait  contre  la  secte,  on  a  dû  modifier  cette  couleur,  «qui 
témoignait  de  l'origine,  étrangère  et  non  indoue,  »  du  dieu.  En 
effet,  les  Mandarins  rattachaient  cette  société  à  la  terrible  pé~ 
lien-kiao  Ê  iH  Si  secte  du  Nénuphar  hlanCj,  association  politico- 
secrète;  ils  avaient  le  droit  de  mettre  à  mort  les  membres  du 
Ki)i-tan-kiao.,  sans  en  référer  à  Pékin.  L'auteur  de  l'article  dres- 
se la  liste  de  seize  ressemblances  doctrinales  communes  avec  le 
Christianisme^  entre  autres  :  l'incarnation  d'un  dieu,  le  jugement 
selon  les  mérites,  le  mépris  et  l'éloignement  du  monde,  le  secours 
spirituel  accordé  à  la  prière,  l'existence  des  Cieux  selon  les  des- 
criptions de  l'Apocalypse,  la  croyance  en  un  Dieu  Suprême, 
(croyance  des  moins  bouddhistes),  la  résurrection  des  corps^ 
l'immortalité  des  âmes,  etc..  Si  la  doctrine  primitive  s'est  alté- 
rée, c'est  le   résultat  de  l'incendie   des   livres  en   d'innombrables 

préjugés  contre  le  christiarisme.  Cf.  Mg»"  Laouënan,  op.  cit.  p.  451. 

Le  Petit  Guide  illustré  dit  Musée  Guimet.  1890  ;  p.  74;  signale  "nne  Koan-yn  donneu- 
se d'enfants,  portant  au  cou  un  collier  en  forme  de  croix  et  tenant  sur  ses  genoux  un  en- 
fant"" Ce  type  est  fort  commun,  mais  la  croix  n'y  est  pas  très  accentuée;  certaines  pende- 
loques de  collier  ont  pu  être  prises  pour  une  jeannette. 

Le  Rd  Wright  reconnaît  aussi  que  le  culte  de  Koan-yn  (ou  Ma-tsu-po,)  dérive  du 
culte  dégénéré  de  Marie,  apporté  par  les  Nestoriens.  op.  cit.  2^  vol.  p.  53. 

(1)  John  Kesson  ;  The  Crans  and  the  Dragon,  Londou  1854.  p.  184. 


IV.     IMAf.KS    ET    CHUCIFIX.  185 

porséculions.  L'écrivain  incline  à  croire  (|ue  Xcslorius  est  le  pre- 
mier fondateur  de  cette  secte.  Un  scru])ule  assez  i)laisant  l'arrête 
pourtant  :  «  Nestorius  était  un  adversaire  déterminé  de  la  Mario- 
latrie;  il  n'aurait  donc  jamais  sanctionné  le  culte  de  Koan-yin ; 
mais  il  peut  se  faire  que  ses  adhérents,  plusieurs  générations 
après  lui,  se  soient  corrompus  par  leur  étroit  contact  avec  le  boud- 
dhisme.» (1).  On  a  objecté  à  l'auteur,  (une  dame),  qu'elle  n'ex- 
plique guère  comment  le  bouddhisme  peut  conduire  à  la  Mariola- 
trie.  Du  reste  cette  partie  de  l'article  se  termine  par  ces  remar- 
ques plus  justes  :  «  Si  l'on  ne  peut  faire  remonter  cette  secte  au 
Nestorianisme  dont  on  a  }  erdu  la  trace,  il  reste  un  double  pro- 
blème :  Qu'est  devenu  ce  Nestorianisme?  à  qui  les  dévots  à 
Koan-yn  ont-ils  emprunté  leurs  idées  et  leur  liturgie  chré- 
tiennes?» (2). 

Comme  il  est  prouvé  que  le  Christianisme  a  pénétré  à  diver- 
ses reprises  en  Chine,  et  dès  les  temps  les  plus  reculés,  nul  ne 
s'étonnera  qu'on  ait  retrouvé  ça  et  là  des  vestiges  matériels  de 
ce  culte,  à  côté  des  traces  immatérielles.  Le  contraire  serait  plus 
surprenant.  Le  Kin-tan-kiao  conserve  des  restes  irrécusables  de 
traditions  chrétiennes  :  pourquoi  le  symbole  même  de  ce  christia- 
nisme n'aurait-il  pas  aussi  persisté,  au  moins  comme  ornement, 
sinon  comme  signe  religieux  ou  amulette,  dans  les  régions  où 
fut  connu  jadis  le  sacrifice  sanglant  du  Calvaire?  Le  P.  M.  Mar- 
tini  (1G14-1661),    témoigne    qu'on  a  recueilli    dans   la   Province 


(1)  The  Messenger,  Jan.  et  Febr.  1893,  p.  21.  "A  Key  to  modem  religious  sects  and 
a  probable  due  to  lost  N i storianism  in  China;  —  or,  the  Goddess  of  Mercy  (Koan-yin), 
and  our  attitude  towards  lier  worshipi^ers  "'.  Article  de  M"^  T.  Kichard.  —  Voir  aussi  le 
journal  The  Shanghai  Mercury,  27  Fév.  1893. 

(2)  Par  raison  d'être,  pour  excuser  son  existence,  le  protestantisme  a  besoin  de  com- 
battre la  Mariolatrie.  Ce  spectre,  inventé  par  lui,  se  prête  sans  se  lasser  à  fournir  les 
terreurs  imaginaires  et  intéressées  qu'exploite  la  Réfoime  contre  l'Eglise  Romaine,  dont 
elle  s'obstine  à  dénaturer  la  doctrine  en  ce  point.  "Toutes  les  nations  me  proclameront 
bienheureuse!"  avait  dit  Marie  en  son  Magnificat  :  la  Réforme  proteste,  s'inscrit  en  faux 
et  prétend  faire  mentir  cette  prophétie.  Un  ouvrage  récemment  publié  à  Chang-hai  sous 
le  titre  :  Shantung,  piir  le  R<^  Alex.  Arm  trong,  princip-al  du  Collège  de  Tchefou,  (1891),  a 
consacré  aux  Missions  Catholiques  de  cette  Province  trois  ou  quatre  pages,  où  ne  domi- 
nent ni  l'exactitude,  ni  la  couitoisie,  ni  même  l'équité.  Dieu  pardonne  à  l'auteur  ses 
injures,  son  mépris,  son  ignorance,  ses  iminitations  !  Ce  court  chapitre  se  termiiie  par  un 
"air  de  bravoure",  par  un  bouquet  de  feu  d'artifice,  dont  la  dernière  et  impuissante  fusée 
vise  à  atteindre  la  Sainte  Vierge,  "ht  Mère  de  Dieu,  selon  l'appellation  blaspliématoire  des 
Catholiques",  {p.  146).  —  Sans  faire  ridiculement  parade  de  leur  intelligence  de  la  Bible, 
les  bambins  de  nos  écoles  savent  que,  selon  le  texte  sacré,  "si  Dieu  le  Fils  s'est  incarné, 
s'il  s'est  fait  homme,  s'il  est  né  de  la  Vierge  Marie",  la  logique  oblige  à  dire  que  cette 
Vierge  est  la  Mère  du  Christ  qui  est  Dieu  ;  que  Marie,  par  conséquent,  est  la  Mère  de  ce 
Dieu  fait  homme.  Le  Concile  d'Ephèse  (431)  a  depuis  près  de  quinze  siècles  tranché  cette 
question.  S.  Jean  Damascène  (676-760)  s'écriait;  "Puer  hic  Deus  est:  quonam  igitur 
modo  ea  Dei  Genitrix  non  sit,  quie  pepeiit'^" 

9  1 


180  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

du  FoU'kien  dos  croix  Tort  anciennes  et  des  images  représentant 
la  S*6  Vierge  avec  son  divin  Fils  dans  les  bras.  «  On  les  voit  en- 
core aujourd'hui  dans  notre  église,  ajoute-t-il,  et  elles  servent 
beaucoup  à  conlirnier  l'ardeur  des  néophytes  et  à  exciter  leur 
dévotion.  On  peut  croire  pieusement  que  ce  sont  des  restes  de 
r Apostolat  de  S.  Thomas  et  de  ses  successeurs.»  (1). 

La  aravité  de  ces  témoi^'naq'es  nous  a  eno-a^'é  à  les  insérer  ici. 
Un  fait  beaucoup  plus  récent,  puisqu'il  date  de  l'année  dernière 
(1891),  prouve  que  les  Chinois  procèdent  encore  à  l'occasion  avec 
la  même  indépendance,  ou  bien,  si  l'on  veut,  se  montrent  encore 
aussi  prompts  à  amalgamer  diverses  croyances  superstitieuses. 
Le  dogme  les  inquiète  peu;  ils  n'en  ont  cure,  n'en  possédant  mê- 
me pas  l'exacte  notion;  la  pratique  extérieure,  l'observance  rituel- 
le est  tout;  leur  religion,  codifiée  et  classifiée  par  la  critique 
d'Europe,  consiste  uniquement  en  usages  endémiques;  et  comme 
nous  l'avons  constaté  pour  divers  traits  relatifs  au  culte  de  la 
croix,  l'apport  de  chaque  jour  augmente  sans  raison  ce  dépôt  de 
prétendues  traditions,  que  l'on  s'empresse  parfois  d'attribuer  à 
une  haute  antiquité.  Maintes  et  plaisantes  méprises  au  sujet  de 
l'architecture,  des  religions,  de  la  littérature,  de  l'histoire,  de  la 
civilisation  de  l'Inde,  devraient  rendre  moins  entreprenante  et  plus 
circonspecte  certaine  herméneutique  trop  myope.  Défiance  outrée, 
scepticisme  à  priori,  hostilité  hargneuse  et  préventive,  quand  il 
s'agit  d'exégèse  évangélique  :  crédulité  admirative,  sans  exa- 
men ni  contrôle,  à  l'aveuglette  et  a  priori  aussi,  dès  que  le  boud- 
dhisme est  ou  parait  être  en  cause!  Pascal,  de  son  temps,  riait 
déjà  de  ce  travers. 

Voici  le  fait  que  nous  voulions  narrer  au  début  du  précédent 
alinéa.  Parmi  les  émeutes  de  la  vallée  du  Yang-tse,  qui  ont,  en  1891, 
causé  la  ruine  plus  ou  moins  totale  de  tant  de  chapelles  de  la 
mission  du  Kinng-nan,  celles  de  Tan-yang  -fj-  f^  et  des  environs 
ont  acquis  une  douloureuse  notoriété.  Ces  tristes  événements 
ont  été  racontés  ailleurs.  Sans  aucun  prétexte,  sur  un  mot  d'ordre 
occulte,  églises,  écoles,  résidences,  ont  été  brûlées,  renversées 
ou  pillées.  Quand  le  calme  est  survenu,  —  presque  aussi  vite  que 
la  tempête  elle-même  s'était  déchaînée,  —  les  missionnaires  se 
sont  naturellement  employés  à  rentrer  en  possession  des  objets  de 
culte  qu'ils  savaient  avoir  échappé  à  l'incendie.  Par  crainte  des 
mandarins  dont  les  missionnaires  aiguillonnaient  le  bon  (?)  vouloir, 
par  peur  aussi  des  châtiments  temporels  que  la  Providence  infli- 
geait parfois  aux  coupables,  certains  voleurs  et  receleurs  restituè- 
rent ou  se  montrèrent  d'assez  facile  composition.  Or  une  famille 
païenne,  qui  s'est  approprié,  dans  une  chapelle  près  de  Kiang-yn 

(1)  Cf.  Kii-cher,  China  illustrata.  p.  133.  —  Item  :  Martin  Martini,  Novus  Atlas 
Sinensis.  —  Voir  aussi,  sur  ces  croix,  les  figui'es  de  la  page  160  ci-dessus.  Il  s'agit  probable- 
ment de  la  même  découverte. 


IV.     IMAGES    ET    CUI.C  III.X.  187 

JJ  [^,  un  tableau  à  l'huile  rei)résenlant  la  S*=e  Vierge,  (Immaculée 
Conception),  s'est  refusée  jusqu'à  ce  jour  à  le  rétrocéder,  même  à 
prix  d'argent.  Cette  famille,  escomptant  le  j)ouvoir  bienfaisant  et 
protecteur  de  la  Vierge  des  Européens,  plus  puissante  que  la  Konn- 
yn,  ne  se  cache  pas  pour  lui  rendre  un  culte  domestique,  plein  de 
respect  et  d'espoir.  Puisse  en  effet  la  Vierge  immaculée  se  montrer 
aussi  secourable,  envers  ces  naïfs  païens,  que  dans  l'histoire  du 
P.  Cattaneo,  citée  dans  les  pages  précédentes!  En  attendant,  il  faut 
repeindre  un  autre  tableau;  car  le  règlement  de  l'indemnité  et  les 
clauses  accessoires  empêchent  tout  recours  contre  l'intempestive 
dévotion  de  ces  pillards. 

Dans  le  courant  de  cette  année,  un  missionnaire  lazariste 
me  disait  que  dans  sa  mission,  au  Tché-kiang,  près  de  K'ai- 
hoa-hien  pi  'ft  j|fw  un  tableau  européen  de  Marie  portant 
son  divin  Fils  se  trouvait  ainsi  entre  les  mains  des  païens. 
On  se  le  prête  de  famille  en  famille,  comme  un  talisman  merveil- 
leux dans  nombre  de  maladies  :  une  assistance  réelle  et  des  faits 
indéniables  nourrissent  et  récompensent,  parait-il,  la  confiance 
ignorante,  mais  fondée,  de  ces  malheureux  pour  leur  N.-D.  de  Don 
Secours.  Dans  le  même  pays,  on  a  recueilli  des  bénitiers,  épaves 
d'anciennes  chrétientés  disparues;  on  y  parle  même  d'un  mission- 
naire dominicain  d'autrefois,  auquel  on  attribue  encore  des  miracles. 

J'ai  sous  les  yeux  un  fragment  de  la  correspondance  d'un 
autre  missionnaire,  qui  nous  révèle  combien  les  populations  païen- 
nes sont  promptes,  en  Chine,  à  partager  la  croyance  des  chrétiens 
à  la  vertu  surnaturelle  de  la  croix.  En  1876,  une  sorte  de  frayeur 
épidémique  se  répandit  dans  la  région  de  Nankin,  au  sujet  d'en- 
fants enlevés  par  les  diables  (Koei-tse  ^  ^),  ou  de  tresses  de 
cheveux  mystérieusement  coupées  par  ces  mauvais  génies.  Ces 
rumeurs  grossies  ou  exploitées  par  des  personnes  malveillantes, 
attirèrent  plus  d'un  désagrément  sérieux  aux  Missionnaires,  en 
terrorisant  le  pays;  et  le  contre-coup  de  l'agitation,  factice  ou  ré- 
elle, se  fit  sentir  parmi  les  néophytes  comme  parmi  les  païens. 
Les  premiers^  qui  eurent  naturellement  beaucoup  plus  à  souffrir, 
n'ont  pas  encore  oublié  les  sévices  des  mandarins,  ni  les  tracas 
de  cette  malheureuse  année.  Or,  notre  lettre,  datée  du  13  Mai 
1876,  témoigne  qu'à  T'ai-p'ing-fou  -j^  Zp  ^,  préfecture  de  la 
rive  droite  du  fleuve  entre  Nankin  et  Ou-hou  ^'{^,  toute  la  popula- 
tion, pour  empêcher  les  diables  de  couper  les  queues  des  enfants 
ou  même  d'enlever  ces  enfants,  a  fait  tracer  à  la  chaux  plusieurs 
formes  de  croix  autour  de  chacune  des  ouvertures  des  maisons; 
car  il  faut  prendre,  disent  ces  païens,  les  armes  des  chrétiens 
pour  les  combattre  plus  sûrement.  Il  est  resté  quelques  traces  de 
cet   usage   dans   le  pays.  (1). 

(l)  Sur  ces  émeutes  et  troubles  des  guettes  coupées,  voir  des  articles  détaillés  dans 
les  Missions  catholiques  illustrées,  de  187C. 


188  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

Une  autre  correspondance  raconte  (jne,  dans  ce  même 
été  de  187G,  «les  païens  de  Kianrf-yn,  (non  loin  de  l'embouchure 
du  Yn)}(j'txo-hinng)^  se  mirent  à  tracer  à  la  chaux  des  croix  sur 
la  porte  de  leurs  maisons,  sur  les  routes  et  les  places  publiques, 
à  l'entrée  des  pagodes,  et,  dit-on,  jusfpi'aux  abords  du  Tribunal. 
La  croix  devait  les  sauvegarder.» 

11  y  a  35  ans,  dans  la  région  de  Nankin,  au  temps  de  la 
Rébellion  des  Tchang-))uw,  plusieurs  villes,  en  leur  pouvoir  ou 
menacées  par  eux,  avaient  sur  les  portes  de  leur  enceinte  murée 
des  croix  tracées  à  la  chaux,  comme  protection  contre  l'ennemi. 
Dans  quelques  uns  des  endroits  qu'ils  occu})aient,  ils  avaient  hy- 
pocritement atTiché  les  Commandements  de  Dieu,  et  des  crieurs 
publics  parcouraient  les  rues    en    les    proclamant. 

Plus  tard,  à  Nankin  même,  en  1870,  un  peu  avant  les  massa- 
cres de  T'ien-tsin,  on  avait  déjà  propagé  les  rumeurs  habituelles  au 
sujet  de  vols  d'entants,  d'yeux  enlevés,  d'entrailles  arrachées,  et  ces 
calomnies  avaient  aussi  produit  une  elïervescence  incroyable  parmi 
la  population,  augmentée  d'environ  .50.000  étrangers,  attirés  par  la 
session  des  examens  pour  la  Licence.  «Par  un  effet  bizarre,  dit  le  P. 
Colombel  alors  à  Nankin,  la  ville  était  pleine  de  croix  tracées  à  la 
chaux.  On  en  faisait  dans  les  rues  pour  reconnaître  les  chrétiens 
à  leur  hésitation  à  les  fouler.  Les  jiarticuliers  en  traçaient  sur 
leurs  portes,  persuadés  que  ce  signe  des  chrétiens  détournerait  les 
voleurs  d'enfants.  On  élevait  des  croix  sur  les  toits  pour  se  pro- 
téger contre  eux.  Aux  environs  de  la  résidence,  on  ne  pouvait 
faire  un  kilomètre  sans  en  rencontrer  plus  de  vingt.  On  joignait 
à  ces  croix  toute  sorte  de  superstitions.»  Le  Vice-roi  Ma  Sin-i,  qui 
avait  voulu  défendre  les  missionnaires  et  les  chrétiens  de  Nankin, 
fut  assassiné  le  2G  Août,  tandis  que,  le  21  Juin  précédent,  un 
meneur  entreprenant  avait  fait  réussir  à  T'ien-tsin,  contre  les 
sœurs  de  charité  et  les  européens,  le  coup  monté  en  vain  par  lui 
à  Nankin  même. 


§  II. 


Par  sa  doctrine,  par  ses  apôtres,  par  sa  croix  ou  par  ses 
images,  le  Rédempteur  a  renouvelé  tentatives  sur  tentatives  pour 
forcer  les  portes  de  l'Empire  du  Milieu,  racheté  comme  tout  le 
reste  du  monde. 

Le  P.  Matthieu  Ricci,  entré  en  Chine  en  1583,  sous  Wan-li 
^  M  (Chen-tsong  %^  ^,  des  Ming,)  emporta  à  Pékin,  avec  divers 
présents   pour   l'Empereur,  un  portrait  du   Sauveur   et   un   de   sa 


IV.     IMAGES    ET    CUUCIFIX.  180 

sainte  Mère.  Quand  il  y  arriva  lo  2\  Janvier  IGOI,  ot  qu'il  olTrit 
ces  tableaux  au  Fils  du  Ciel,  celui-ci  en  fut  extraordinairenient 
frappé.  «Le  Roy,  dit  le  V.  Trigault,  i)assa  aussi  de  l'étonnenient 
en  la  peur.  Car  ne  pouvant  supporter  la  veue  de  ces  images,  il 
envoya  celle  de  la  très  saincte  Vierge  à  sa  mère,  qui  estant  aussi 
trop  affectionnée  aux  dieux  morts,  ne  peut  aussi  soustenir  la  veiie 
de  l'image  du  Dieu  vivant.  Car  estant  espouventée  de  cette  viva- 
cité, elle  a  commandé  jusqu'à  présent  qu'elles  fussent  gardées 
dans  le  thrésor. ..  Les  Eunuques  ont  rapporté  à  nos  Pères  que  le 
Roy  mesme  les  honora  avec  révérence,  qu'il  leur  fît  aussi  brusler 
de  l'encens  et  autres  parfums...  Il  garda  pour  soi-mesme  l'Image 
plus  petite  du  Sauveur  J.-C.  et  la  posa  en  sa  sale  principale.))  (1). 

Au  rapport  de  M.  Hue,  le  P.  Schall  eut  aussi  la  consolation 
d'introduire  le  portrait  de  N.-S.  dans  une  cour  asiatique.  Il  lia 
connaissance  avec  le  Roi  de  Corée,  prisonnier  des  Mandchoux  à 
Pékin,  et  quand  le  pauvre  monarque  fut  renvoyé  en  ses  états  par 
Choen-lche,  le  Père  lui  donna  une  image  du  Sauveur.  M.  Hue 
cite  intégralement  la  lettre  royale  de  remerciement  que  le  P.  Schall 
reçut  de  Corée  à  cette  occasion.  (2). 

La  Vierge  de  S.  Luc,  par  son  caractère  byzantin,  ses  tons 
fondus,  son  exécution  naïve  et  soignée,  sa  grâce  un  peu  mièvre, 
la  clarté  de  sa  composition,  la  sécheresse  môme  de  son  rendu, 
plaisait  fort  aux  Chinois,  qui,  goûtant  mal  le  genre  moyen-âge 
proprement  dit,  aiment  encore  ce  genre  de  peinture,  comme  tou- 
tes celles  de  l'Ecole  ombrienne,  et  celles  conçues  dans  le  style  de 
nos  Primitifs  et  Préraphaélites  d'Europe.   (3). 

Leur  prédilection  s'étayait  du  reste  sur  un  fondement  plus 
solide.  Dans  la  ville  de  Nan-tchang,  au  Kiang-si,  un  de  nos  voi- 
sins apporta  son  jeune  fils  à  notre  église  pour  rendre  grâces  au 
Dieu  qui  l'avait  sauvé  d'une  maladie  jugée  mortelle.  «Comme  ce 
jeune  garçon  estoit  déjà  privé  de  tout  sentiment,  et  comme  il  ne 
luy  restoit  plus  aucune  espérance  de  vie,  il  luy  sembla  de  voir  la 
mère  de  Dieu  avec  son  petit  enfant  venir  majestueusement  vers 
luy  :  le  petit  Jésus  l'appeloit  souvent  par  son  nom  propre,  et  à 
ceste  voix,  comme  en  s'éveillant  d'un  profond  sommeil,  il  com- 
mença de  se  mieux  porter;  il  n'y  eut  aucun  des  domestiques  qui 
doutast  que  ce  ne  fust  celle-là  mesme,  de  laquelle  ils  avoient  sou- 
vent veû  l'Image  chez  nous,  et  l'enfant  guéry  en  fit  entièrement 
foy  :  car  comme  on  luy  eust  présenté  deux  images  de  la  très 
saincte  Vierge,  il  choisit  celle  qu'on  dict  autresfois  avoir  esté  pein- 


(1)  De  Riqùebourg-Trigault.  op.  cit.  p.  683. 

(2)  Hue;  Le  Christianisme  en  Chine.  T.  II.  p.  393. 

(3)  Nous  avons  lieu  de  croire  que  ce  que  les  anciennes  relations  attribuent  à  la  Vier- 
ge de  S.  Luc  doit  se  rapporter  parfois  à  la  Vierge  dite  de  la  Straila,  qxù  en  est  iino  sorte  de 
variante. 


190  CHOIX    KT    SWASTIKA.    II. 

te  par  rEvangéliste  S.  Luc.»  (1).  Le  pèro  oi  reniant,  renonçant 
aux  idoles,  furent  l)aptisés. 

En  Chine,  plus  que  partout  peut-être,  les  images  religieuses 
ont  une  utilité  a})Ostolique  indéniable,  que  le  Catholicisme,  le 
Bouddhisme  et  le  Taoïsme  ont  également  reconnue.  Avec  plusieurs 
curiosités  d'horlogerie  et  d'o})ti({ue,  le  P.  Claude  Aquaviva,  Géné- 
ral des  Jésuites,  avait  envoyé  aux  Pères  «une  image  du  Sauveur 
J.-C. ,  tirée  })ar  un  peintre  fort  fameux  de  Home.  Le  P.  Gaspar 
Cielius.  Provincial  du  Japon,  envoia  une  autre  image  du  Sauveur, 
plus  grande,  ouvrage  certes  élégant  du  P.  Jean  Nicolas,  qui  a 
esté  le  premier  maistre  sous  lequel  les  Japons  et  Chinois  ont,  au 
grand  bien  de  l'une  et  l'autre  Eglise,  aprins  l'art  de  peindre  à  la 
faç;on  d'Europe.  Ln  Prestre,  Religieux  des  Isles  Philippines,  en- 
voia en  don  un  pourtraict  très  beau  de  la  Mère  de  Dieu,  portant 
le  petit  enfant  Jésus  entre  ses  bras,  que  le  S.  Précurseur  adoroit 
aussi  dévotieusement.   Ceste  pièce  estoit  apportée  d'Espagne.»  (2). 

C'est  peut-être  cette  dernière  peinture  espagnole  que  le  Vice-roi 
du  CJian-tong  admira  sur  la  jonque  qui  portait  le  P.  Ricci  à  Pé- 
kin. Rendons  la  parole  au  P.  Trigault  :  «La  femme  du  Vice-Roy 
en  ce  temps  avoit  veu  en  songeant  quelque  déité  avec  deux  enfans 
à  ses  costez,  et  le  Vice-Roy  avoit  veu  dans  nostre  batteau  l'Image 
de  la  Mère  de  Dieu  avec  l'enfant  Jésus,  que  sainct  Jean  adoroit. 
Elle  pensa  donc  que  son  songe  signiiîoit  cela,  et  obtint  de  son 
mari  qu'il  envoiast  un  peintre  au  navire,  pour  copier  le  plus  na- 
turellement qu'il  pourroit  ceste  effigie.  Mais  parce  qu'en  cela  les 
peintres  de  la  Chine  ne  sont  guère  bons  maistres,  le  P.  Matthieu 
(Ricci)  craignit  qu'il  ne  fust  venu  pour  la  gaster,  et,  de  fortune, 
il  avoit  une  copie  de  ceste  image  assez  bien  tirée  par  un  jeune 
homme  de  nostre  maison.  Ceste  copie  fut  envoiée  au  Vice-Roy, 
qui  la  receut  avec  grand  honneur.»  (3). 

Une  autre  image  du  Sauveur  fut  placée  dans  la  chapelle  de 
la  propriété,  (ancienne  pagode),  accordée  par  l'Empereur  pour  le 
tombeau  de  Ricci  près  de  Pékin.  «L'un  de  nos  frères  l'avoit  pen- 
dant ce  temps  très  proprement  peinte  en  ceste  mesme  métairie.» 
Relevons  ce  détail  du  cortège  funèbre  lors  de  l'enterrement  :  «Les 
néophytes,  portans  chacun  un  cierge  en  la  main,  suivoient  une 
croix  couverte  d'un  riche  dais  portatif.»  (4).  Abel  Rémusat,  fut  si 
frappé  de  cette  particularité  qu'il  la  nota  en  soulignant  ainsi  les 
deux  mots  principaux  de  sa  phase  :  «Les  Chrétiens  le  portèrent 
ensuite  en  procession  et  la  ci^oix  levée,    sans    craindre    d'étaler   ce 

(1)  De  Riquebourg-Trigault,  op.  cit.  T.  II.  p.  838.  A  la  page  64-1,  le  P.  Trigault  avait 
déjà  mentionué  cette  Vierge,  "telle  qu'on  dit  que  sainct  Luc  a  dépeinte,  qui  estoit  assez 
grande  et  avoit  esté  envoiée  de  Rome." 

(2)  De  Riquebourg-Trigault  I.  p.  326.  op.  cit. 

(3)  Ibid.  p.  659. 

(4)  Ibid.  p.  1091. 


IV.     IMAGKS    ET    CHUCIFIX.  191 

si^ne  à  la  vue  des  infidèles  au  travers  de  la  capitah;  et  jusqu'à 
une  lieue  au-delà.))  (1). 

A  la  suite  de  la  Nouvelle  Relation  do  la  Chhip  du  P.  G.  de 
Magalhâens  (1609-1G77),  descendant  de  Magellan,  figure  un  abré- 
gé de  sa  vie  par  le  P.  Buglio;  nous  y  lisons  le  }»récis  des  incroy- 
ables honneurs  que  l'Empereur  K'ang-Jii  rendit  au  défunt  à  l'oc- 
casion de  ses  funérailles,  qu'il  voulut  aussi  splendides  que  celles 
d'un  Prince.  Bien  que  le  cérémonial  chinois  le  plus  caractérisé 
relevât  cette  pompe,  (70  hommes  portaient  le  cercueil),  le  convoi 
était  ostensiblement  chrétien,  comme  en  fait  foi  cette  brève  remarque: 
«On  voyait  ensuite  trois  autres  brancards  ornez  de  plusieurs  piè- 
ces de  soye;  dans  le  premier  on  portait  la  Croix;  dans  le  second 
l'image  de  la  S.  Vierge;  et  dans  le  troisième  celle  de  8.  Michel 
l'Archange.))  (p.  383). 

De  même,  aux  funérailles  du  P.  Verbiest,  «on  voyoit  une 
grande  croix  ornée  de  banderolles,  (jui  étoit  portée  entre  deux 
rangées  de  chrétiens,  vêtus  de  blanc;...  puis  suivoit  l'Image  de  la 
S.  Vierge  et  de  l'Enfant  Jésus,  tenant  le  globe  du  monde  en  sa 
main.))  (2). 

Dans  la  cérémonie  des  honneurs  rendus,  à  Pékin,  par  K' ion- 
long,  au  P.  Sikelpart,  son  peintre,  âgé  de  70  ans,  «le  dais  abri- 
tant les  présents  impériaux,  était  surmonté  d'une  croix.))  (3). 

On  a  répété  à  satiété  cette  vieille  vérité,  que  c'est  par 
l'imagerie,  la  peinture  et  la  sculpture,  que  le  bouddhisme  a 
envahi  la  Chine,  le  Tibet,  la  presqu'île  indo-malaise,  le  Japon, 
la  Corée,  tout  l'Extrême-Orient.  On  a  cité  souvent  les  envois  pério- 
diques d'images  et  de  statues  faits  des  Indes  en  Chine,  et  les 
diverses  acquisitions  en  ce  genre  auxquelles  se  rattachent  les 
noms  de  Ming-ti  P/J  ^,  Hiuen-tchoang  _£  ^,  Fa-hien  j^  ^,  et 
cent  autres.  (4). 

Elle-même,  l'Inscription  de  Si-ngan-fou,  gravée  en  781,  con- 
tient ce  passage  :  «Le  très  vertueux  Olopen,  du  royaume  de  Ta- 
ts'in,  apportant  ses  écritures  et  ses  images  de  bien  loin,  est  ve- 
nu et  les  a  présentées  à  notre  capitale.))    Or  Legge   ajoute  en  no- 


(1)  Mélanges  Asiatiques.  II.  p.  212.  Paris  1829. 

(2)  Du  Halde.;  op.  cit.  t.  III.  p.  99.  —  Le  D' J.  Edkins,  à  la  fin  de  l'ouvrage  du 
R'>  Williamson,  Journeijs  in  Novth  China  (2®  vol.  p.  376),  s"évertue  à  i^rouver,  en  décrivant 
Tornementation  de  la  tombe  de  Ricci,  comment  les  catholiques  d'alors  admettaient  les  ob- 
servances idolâtriques  du  culte  bouddhiste  !  (Le  style  funéraire  des  cimetières  européens  ne 
s'inspire-t-il  pas  abusivement  d'Athènes  et  de  Rome  païennes?)  Il  poursuit  la  même  entre- 
prise en  narrant  la  pompe  profane  de  l'enterrement  du  P.  Verbiest  le  11  ]Mars  1688  :  Les 
faits  et  le  sens  commun  réfutent  assez  ces  allégations. 

(3)  Mémoires  concernant  les  Chinois.  VIII.  p.  287. 

(4)  Cf.  suprà  p,  171.  Nous  avons  développé  ce  sujet,  en  1890,  dans  les  Etudes 
religieuses. 


10*?  CHOIX    ET    t>\VAS'nKA.    H. 

te:  «Je  suppose  que  ces  images-là  devaient  être  des  crucilix.»  (1). 
La  croix  aurait  donc  joui  dès  lors  d'une  éclatante  notoriété,  que 
l'oubli  n'a  pas  pu  couvrir  en  quehjues  années. 

On  sait  comment  l'empereur  Clioen-lrho,  père  de  K'niig-Jn, 
ami  intime  du  P.  Schall,  avaH  été  retenu,  par  les  liens  de  la 
polygamie,  loin  du  Christianisme,  dont  il  observait  certaines  i)ra- 
tiques  extérieures.  C'est  lui  que  l'on  surprit  un  jour  étudiant  le 
catéchisme^  et  s'essayant  à  faire  le  signe  de  la  croix.  Le  P.  Schall, 
avec  lequel  il  avait  pleuré  en  lisant  un  soir  la  Passion  de  J.-C, 
lui  avait  olïert  un  Album  de  la  vie  de  N.-S.,  sur  parchemin,  en 
lettres  d'or,  (avec  traduction  chinoise),  renfermé  dans  un  étui 
d'argent,  le  tout  venant  du  duc  ]\Iaximilien  de  Bavière.  Les  pré- 
sents eurent  grand  succès  à  la  cour  tartare.  L'impératrice  s'age- 
nouilla et  adora  jusqu'à  terre  l'Enfant  Jésus.  Un  autre  jour, 
l'empereur  considéra,  avec  la  plus  grande  vénération,  une  image 
du  Sauveur,  d'après  celle  du  voile  de  Sainte  Véronique.  Il  en 
fit  faire,  vaille  que  vaille,  quatre  copies  i)ar  ses  «peintres  ordi- 
naires»; puis  il  renvoya  l'original  au  P.  Schall,  protestant  qu'il 
se  sentait  incapable  de  lui  rendre  en  son  ]  alais  le  culte  qu'elle 
méritait.»  (2). 

Le  P.  Greslon  relate  un  fait  presque  identique  :  un  prince 
du  sang  rendit  aux  Pères  «une  fort  belle  image  de  la  S.  Vierge, 
tirée  sur  celle  de  S.  Luc,  avec  S.  Ignace  et  S.  Xavier  à  ses  pieds. 
En  leur  donnant  cette  Image,  il  leur  déclara  qu'il  ne  sçavoit  ]  as 
comment  il  falloit  l'honorer;  il  les  j)ria  de  la  mettre  dans  leur 
église;  et  il  leur  promit  de  fournir  ce  qu'il  faudroit  pour  faire 
brûler  sans  cesse  une  lampe,  devant  cette  Image.»  (3). 

Un  trait  assez  plaisant  témoignera  de  l'ardeur  des  Chinois 
d'alors  à  se  procurer  nos  emblèmes  catholiques.  A  Nan-Vchang, 
capitale  du  Kiang-si,  un  édit  d'expulsion  avait  été  prononcé  con- 
tre les  Pères  Emm.  Diaz,  Cattaneo  et  M.  Picci.  «Deux  ou  trois 
satellites  leur  apportèrent  la  condamnation.  L'usage  donnait  droit 
à  quelque  présent,  aux  satellites,  qui.  en  place  d'argent,  réclamè- 
rent une  image  de  N.-S.  pour  la  vénérer,  bien  que  la  sentence 
même  qu'ils  notifiaient  défendit,  sous  les  peines  les  plus  graves, 
de  garder  de  pareils  objets.  Ils  voulaient,  disaient-ils,  se  faire 
chrétiens.  Les  Pères  refusaient  d'accéder  à  leur  demande.  Or, 
comme  un   ouvrier  apportait  à  leur    résidence   quelques   unes   de 

(1)  Voici  le  texte  même  :  :k^  U  ^<  fë  \%  H  *.  jt  /t?  M  H.  * 
JPJ    Jl    'f-v  Cf.  Legge,  Christianity  in  China,  p.  11. 

(2)  Historica  relatio  de  ortu  et  jn-ogressu  fidei  in  regno  Chinensi,  Editio  altéra. 
Eatisbonne,  1G72.  pp.  36,  211,  212.  A  ce  propos,  le  P.  Schall  avait  composé  un  ouvrage 
intitulé  De  sancta  SaJvatoris  imagine,  Ubellus  supplex  ad  imper atorem.  —  Cf.  Verbiest, 
Astronomia  europœa.  Dillingen  1587,  supplem. 

(3)  P.  Adrien  Greslon;  Histoire  de  la  Chine  sous  la  domination  des  Tartarcs.  Paris, 
1671.  p.  349. 


IV.     IMAOKS    KT    CIUTIFIX.  |  îl.'i 

ces  images,  toiitos  ])r('par('(»s  à  la  mode  chinoise,  les  salcllitcs 
s'emparèrent  par  forc(;  de  Tune  d'elles  et  s'enluirent  sans  attendre 
autre  chose.  L'un  de  ces  gens  du  i)rétoire  mourut  (|ueKjues 
jours  après,  ayant  imploré  et  obtenu  h;  l)ai)tême  ])cndant  sa 
maladie.»  (1). 

Au  sujet  de  cette  imagerie  comme  moyen  d'ai)Ostolat,  les 
témoignages  abondent,  et  nous  pouvons  choisir  à  notre  gré.  La 
coutume  était  de  donner  à  chacun  des  nouveaux  baptisés  une;  ima- 
ge de  N.  S.,  avec  les  chilïres  de  Jésus  et  de  ^[arie,  pour  coller  sur 
leurs  portes,  an  nouvel  an,  selon  l'usage  indiuène.  Les  images 
venues  d'Europe  firent  bientôt  dél'aul.  «C'est  pourquoi  les  Nôtres 
furent  contraints  de  faire  graver  à  un  sculpteur  estranger  l'image 
du  Sauveur  sur  une  table  de  bois;  car  les  Chinois  ne  scavent 
que  c'est  de  graver  sur  le  cuivre.»  ('2). 

Dans  plusieurs  des  nouvelles  Missions  de  Chine,  quand  les 
païens  se  déclarent  catéchumènes  et  ex])ulKcnt  de  leurs  maisons 
poussahs  et  images  superstitieuses,  ils  reçoivent  des  missionnaires 
actuels  une  image  de  la  Croix,  avec  caractères  exi)licatifs  inscrits 
à  l'entour.  Au  Hou-nan  en  particulier,  cette  croix  richement 
ornementée,  occupe  le  milieu  d'une  large  bande  de  papier  jaune. 
La  décoration  générale  a  été  habilement  comlMnéc»  pour  olîrir  un 
résumé  et  une  prédication  vivante  du  Christianisme,  dont  les 
nouveaux  convertis  s'apprêtent  à  faire  profession  imblique. 

On  a  incriminé  les  anciens  missionnaires  jésuites  d'avoir  dis- 
simulé aux  Chinois  le  mystère  de  la  passion  et  de  la  mort  de  Jé- 
sus, mis  en  croix  et  d'avoir  représenté  cette  croix  seule  sans  le 
crucifié.  C'est  une  accusation  que  le  Révérend  Faber  répétait 
naguère  dans  le  Messenger  de  Chang-hai.  (3).    Si  elle  était    fondée, 

(1)  Trigault;  De  Chr^stiamâ  expeditione.  p.  503. 

(2;  De  Itiquebourg  ;  Op.  cit.  \>.  844.  T.  II.  —  Nous  avons  relaté  les  tentatives  de 
quelques  jésuites  pour  le  leur  ense'gner.  —  Cf.  Etudes  rcfitiiciiscs,  Oct.  1800. 

i3)  J'écarte  volontiers  les  questions  irritantes  soulevées  par  c -tte  suite  d'articles  du 
Messenger  sous  le  titre  :  ^'Customs  and  manncrs  of  the  ChristUtns  amony  the  Heathen,  with 
spécial  référence  to  China.'"  (Jan.  1891).  —  Voir  aussi,  dans  le  n°  de  S8i>t.  ''The  Roman  Ca- 
tholic  Mission  ;"'  i\insi  qne  le  C/iiaese  Recorder,  pasfiim.  Comtne  la  ])Iupirt  des  injures  qui 
alimentent  et  agrémentent  quelques  Périodiques  protestants,  en  quête  de  relief,  de  couleur 
et  de  piquant,  ces  articles  excitent  plus  de  pitié  que  de  courroux.  Je  regrette  pourtant  dj 
trouver  l'érudition  et  la  loyauté  du  Rév.  Faber  compromises  dans  ixne  si  vilaine  besogne. 
Que  de  préjugés,  de  méprises,  de  naïvetés  aussi,  «lans  un  Doclor  of  dirinity  !  Les  i)ublica- 
tions  religieuses  de  l'Eglise  romaine,  théologie,  liturgie,  apologétique  ou  simple  catéchisme, 
sont  pourtant  accessibles  à  tous,  en  vente  chez  des  centaines  de  libraires  ;  ce  ne  sont  ni  des 
raretés  coûteuses,  ni  des  fossiles,  ni  des  mythes,  et  il  existe  des  milliers  de  prêtres 
et  de  laïques  disposés  à  réi)ondre  sur  la  foi  professée  par  cette  église.  Si  les  missionnaires 
catholiques  écrivaient  sur  le  bouddhisme,  l'histoire  ou  la  littérature  chinoise  avec  cette 
désinvolture,  cette  légèreté,  cette  iynoratio  elenchi,  la  critique  sjvurait  à  bon  droit  le  leur 
faire  expier. 

Déci  lé  'a  pousser  l'indulgence  jusqu'aux  extrêmes  limites  de  la  charité,  à  disculper 


\\)l  CHOIX    KT    SWASTIKA.    II. 

los  Jésuites  s'(^xc'iis('rai(uit  sur  un  jM'écôdonl  lanieux  qui  les  autoriserait 
sulTisaiiimenl.  el  ((ui  n'est  autre  ([ue  la  praticjue  des  premiers  chré'- 
tiens,  lescpiels.  pour  ne  pas  ]>rovo((uer  sans  fruit  les  répugnances 
des  païens,  se  eonlenlèrent  d'abord  de  peindre  la  croix  symboli- 
((ue,  jiuis  la  Criix  ;/e//u<j<j/a,  poridn,  comme  ils  employaient  les 
emblèmes  si  connus  des  Catacombes,  l'A  et  l'O,  riXQTSI,  l'ancre, 
la  colombe,  le  paon,  la  ligure  d'Orpliée,  etc.  (1). 

Il  est  vrai  ]»ourtant  (|ue  le  1*.  L.  Le  Comte  (1G55-1728),  se 
rélicite  en  ces  termes  des  ])rogrès  de  la  Foi  sur  la  terre  chinoise: 
((Je  n'ay  i)oint  mi  de  villes  où  le  Christianisme  n'ait  laissé  quel- 
(iu(^s  vestiges...     Nos    Temph^s    sont    à   présent    l'ornement  de   ces 


dans  toute  la  nipsure  du  possible,  nous  ne  rendrons  pis  le  uial  pour  le  mal.  Tels  prédicants 
doivent-ils  ne  jamais  avoir  la  fortune  de  réi)udier  leurs  erreurs  :  souhaitons-leur  au  moins 
d"y  bénéficier  «le  la  i»lus  i  uviable  des  circonstances  att(inuantes  :  la  dose  de  bonne  foi  requi- 
se et  nécessa're  à  l'excuse,  devant  Dieu,  d'une  invincible  ignorance.  Oui,  quoi  qu'ils  en 
l)ensent,  lignorance  religieuse,  aveuglée  encore  par  les  préjugés  et  i)réventions  de  l'éduca- 
tion première,  tel  est  le  mal  actuel  des  ministres  protestants.  Sinon,  comment  expliquer, 
outre  l'indélicatesse  de  certains  procédés,  la  faiblesse  de  leur»  objections?  A  leurs  déclama- 
tions haineuses  et  passionnées  contre  les  "jonianists",  nous  ne  répondrons  que  par  l'assuran- 
ce de  notre  compassion,  pour  eux  d'abord,  ensuite  et  surtout  jjour  les  âmes  loyales  que  ces 
prédic;ints  arrêtent  et  retiennent  à  nii-chemiu  sur  la  voie  de  la  pleine  vérité. 

Relevons  seulement  un  des  griefs  du  Mesneivier  :  "A  Christian  remodelling  of  Chine- 
se  customs  was  in  reality  never  .ittempted  by  the  Jesiiits.  Their  whole  work  was  practically 
a  rccasting  of  Chinese  be'ief...  They  did  uot  even  venture  to  attack  polygamy...  (p.  .50). 
Les  anciens  jésuites  n'essayèrent  même  pas  de  combattre  Li  polygamie  en  Chine."  Com- 
me c'est  vraisem'  lable  !  Le  R*^  Faber,  dont  nous  ne  suspectia-ons  ni  les  intentions  ni  la 
droiture,  a  «lu  lire,  puis([n"il  les  cite  et  les  copie  parfois,  un  certain  nojubre  «les  livres  des 
mis;.i  .nnaires,  ayant  trait  aux  choses  dont  il  parle.  Or,  une  des  remarques  les  plus  commu- 
nes qui  est  tomliée  sous  ses  yeux  «  st  sans  aucun  «loute  celle-ci  :  Telle  ou  telle  conversion 
n'abo  tit  pas,  p  irce  «pie  le  personnage  en  question  manqua  de  courage  pour  s'affranchir  des 
entraves  de  la  i)olygamie."  C'est  le  cas  de  Choen-tehe  l'ami  du  P.  Schall  ;  le  cas  de  KUmij-hi 
lui-même  ;  le  cas  de  plusieurs  grands  mandarins  ou  autres,  arrêtés  par  cet  obstacle  sur  le 
seuil  du  christiinisme.  Ainsi,  le  P.  de  Mailla  {Lettres  édif,  T.  XIIL  Lyon  1819.  p,  99.)  ex- 
pose comment  il  donna  une  "croix  «le  Carjivaca"  à  Tckao-lao-yé,  mandarin  nouvellement 
baptisé  et  retenu,  de  s  n  propre  aveu,  loin  du  baptême,  (quelques  années,  malgré  ses  instan- 
ce;*, parce  qu'il  entretjnait  plusieurs  concubines. 

J'alignerais  aisément  vingt  passages  prouvant  l'inflexibilité  des  missionnaires 
sur  ce  point,  si  je  n'avais  honte  d'être  réduit  à  tant  insister.  Jamais  je  n'ai  trouvé 
la  moindre  trace  de  criminelle  condescendance  en  matière  si  grave.  Le  P.  Greslon 
termine  un  chapitre  par  cette  réflexion  attristée:  "la  polygamie  rend  inutiles  tous  les 
bons  desseins!"  Histoire  de  la  Chine,  p,  55.  — et  p.  50.  —  Item:  Nouveaux  Mémoires 
sur  Vétat  présent  de  la  Chine,  par  le  P.  Le  Comte  S.  J.  Mathémacien  du  Roy.  Ams- 
terdam. 1098.  3*^  édit.  p.  214,  216.  —  Du  Halde  est  plus  consolant  :  "La  pluralité  des  fem- 
mes était  un  grand  obstacle  pour  les  mandarins,  mais  la  grâce  le  surmonta..."  T.  III.  p.  77. 

(1)  Depuis  de  longs  siècles,  elle  n'a  pas  cessé  d'être  vraie,  en  Chine,  cette  parole 
de  S.  Paul  :  '^  Nos  autem  pra'dicfimas  Christum  Crucifixum,  Judceis  quideni  scandaluni, 
çentibus  autoii  stultitiam  ;  une  folie  aux  yeux  des  païens  !  "  I.  Cor.  2.  23. 


IV.     IMAGKS    F/r    CFU'CII'IX.  10.") 

mômes  villes,  (jui  durant  t;nil  do  siècles  avoicnl  cslé  soiiill<M's 
])ar  los  idoles;  et  la  Croix,  élevée  jusijues  sur  les  toits  d<'s  mai- 
sons, confond  la  superstition,  et  so  fait  déjà  n'specter  des  idolâ- 
tres.»   (Nouveaux  ^fémoires,  t.   I.   p.    !.")()). 

Actuellement  encore,  en  Chine,  les  ég-lises  callK)li«|ues.  qiii 
toutes  ont  le  crucilix  sur  tous  leurs  autels,  arborent  extérieure- 
ment la  croix  très  haut,  (on  a  dit  mémo  trop  haut,  j)arrois),  au 
sommet  de  leurs  clochers,  de  leurs  facjades;  tandis  (jue  les  protes- 
tants la  dissimulent  habituel lement  avec  une  ])rud(MU'e  j)lus 
(ju'exag'érée.  Un  ministre.  j)récluint  à  des  Chinois  conti'e  le  culte 
de  la  croix,  leur  demandait  perfidement  :  «Rendriez-vous  un 
culte  à  Tépée  avec  laquelle  on  aurait  décaj)ité  votre  i)ère?))  Tous 
ne  se  laissaient  point  convaincre  par  ce  sophisme. 

Après  tout,  ce  n'est  (ju'un  i)lagiat  :  ii-propos  de  rarrestalion 
de  ({uehjues  catholiques,  un  tchc-luon  (sous-préfet)  publia  un  édit 
sévère  contre  leur  relig-ion  dans  lequ(d,  après  avoir  essayé  un 
précis  de  cette  croyance,  il  rappelle  qu'au  Japon  on  a  gravé  une 
croix  sur  le  quai  de  débarquement^  comme  aussi  dans  la  rue,  à 
l'entrée  de  la  ville,  et  (|uc  les  marchands  étrangers  (jui  ne  les 
foulent  pas  sont  déca})ités.  Cet  édit  fait  aussi  allusion  à  la  Pierre 
de  Si-ngan-fou,  où  l'on  dit  a([u'Aloa  fit  une  croix  jionr  dètovmuior 
len  quatie  qunrtiers  de  iimii:ei:<:...  Si  ce  conte  du  cruciliement 
est  vrai,  on  ne  comprend  i)as  (|ue  les  adorateurs  de  Jésus  adorent 
l'instrument  de  son  supplice  et  se  refusent  à  le  fouler  aux  pieds. 
8i  le  chef  d'une  famille  avait  été  tué  d'un  coup  de  fusil  ou  avec 
une  épée,  serait-il  raisoi  nable  jjour  ses  descendants  ou  ses  lils 
d'adorer  ce  fusil  ou  cette  (''pée?»  (1). 

Mais  les  anciens  jésuites  n"ont  (|ue  faire  de  notre  excuse.  Ils 
l)rèchaient  sans  timidité  les  douloureux  mystères  de  la  Kédem- 
j)tion  sanglante  par  le  suj)j)lice  de  la  croix.  Les  pamphlets  et  les 
calomnies  des  paï(Mis  en  font  souvent  un  de  leurs  plus  venimeux 
griefs. 

Dans  une  lettre  datée  de  Juo-fcheou  f^j'l]  (171."')')  le  P.  d'En- 
trecolles  mentionne  l'usage  ({u'ont  les  Chrétiens,  (on  ne  parlait 
j)as  alors  de  protestants  en  Chine!)  de  mettre  sur  la  porte  de 
leurs  maisor.s  «le  saint  nom  de  Jésus  ou  l'image  de  la  Croix.» 
Le  Tribunal  des  Pites,  Li-poii  |^  ^f) ,  voulait  le  leur  interdire. 
Cn  Censeur  de  l'Empire  formule  ce  reproche  dans  un  Mémoire 
au  trône  :  «Ps  enseignc^nt...  (jue  Jésus,  ayant  vécu  33  ans,...  a 
soulïert  sur  une  croix,  et  qu'il  y  a  exj)ié  les  péchés  des  hommes... 
Ps  ont  dans  leurs  maisons  des  images  du  Dieu  qu'ils  adorent;  ils 
y  récitent  leurs  prières;  ils  mettent  des  croix  sur  leurs  portes.»  (2). 


(1)  The  Chinese  R<'i,oslton/.    Vol.    XIV^    oct.    ISSO,   p.   5G7.   —   lietu,    China  Maif, 
n"  29(>. 

(2)  Lettres  édif.;  X.  —  E.lit.-  de  Lyon,  p.  240  et  243. 

Ce  texte  réduit  à  néant  linsinuiition  fonniilée  à  la  légère  par  James  1  inn,  (7'A(  Jms 


lOG  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

CVt  usagre  n'élail  pas  liniilô  au  Kiniuj-ai.  Le  V.  Domonire 
écrit  m  17  IG,  di'  Snn-ynixj-fuH  ^  pJJ  ^  au  Ilo-iian  :  «Le  Tche- 
fou  ^  /jÇ  .  ))i«'*lVt)  lit  venir  les  eiiels  de  (jiiarli<T.  el  il  leur  ordon- 
na d'avoir  soin  (ju'il  ne  se  lit  aucune  assemblée  dans  mon  éi^lise, 
el  d'empêcher  qu'on  ne  mit  det?  croix  aux  |  ortes  des  maisons.» 
Les  chrétiens  d'aujourd'hui,  plus  craintifs,  atlichent  moins  ou- 
vertement leurs  croyances  par  la  Croix  (|ui  les  symbolise. 

L<*s  accusations  contradictoires,  sur  le  même  point,  du  chris- 
tianisme en  f^urope,  et  du  paganisme  en  Chine,  motivent  cette 
remarque  du  I*.  d'Kntrecolles  :  «Vous  voyez  que  nous  ne  cachons 
]Kis  à  nos  néo))hytes  nos  saints  mystères  dv,  rincarnation,  de  la 
mort  et  de  la  Passion  du  Sauveur.  Kaut-il  que  nos  frères  nous 
calomnient  en  Europe,  tandis  que  les  païens  nous  en  font  un 
crime  à  leurs  tribunaux.»  (1). 

.  Le  trop  fameux  )Vt/<f/  Konng-sicit  |^  ^  3t-  devenu  Président 
du  tribunal  des  mathémati(jues  ai>rès  la  moil  du  I*.  Schall,  qu'il 
avait  si  odieusement  persécuté,  se  postait  devant  l'Empereur  en 
personne,  «étendait  les  bras  en  croix,  et  criait  de  toutes  ses  for- 
ces :  «Tenez,  voilà  ce  (pie  ces  gens  adorent  et  ce  qu'ils  nous  veu- 
lent faire  adorer,  un  homme  j>endu,  un  homme  crucifié  :  jug^ez 
)»ar  là  de  leur  ])on  sens  et  de  leur  capacité!»  (2).  Il  montrait  «des 
livres  distribuez  par  les  missionnaires  où  l'on  voyoit  la  fiirure  du 
Sauveur  crucifié  entre  deux  voleurs  :  «\'oilà,  disoit-il.  le  Dieu  des 
Européans  :  un  homm<*  attaché  à  la  croix,  pour  avoir  voulu  se 
faire  Koi  des  Juifs.»  (3). 


in  C/tiiui,  \K  3i)2  i  Outre  otie  l^-s  jésuites  auraient  négligé  de  travailler  à  la  c«jnversi  n  de« 
.Juifs  «le  K'ai-f(jiiif-fou  p^  ^  /[J,  au,  rèu  «1  sf^ueL*  ils  Kont  reaté»  110  anis,  ils  auraient  de 
)dus  laissé  leurs  convertis  i»aïeDt«  confondre  la  Madone  catholique  avec  les  idoles  indigènes 
de  K'Hin-yii  et  autres,  '•  pendant  que  le  crucifix  n'aurait  servi  qu'a  enraciner  cette  erreur 
et  que  le  signe  de  la  croix  ctait  identifié  avec  la  superstition  i^ijulaire  qui  fait  du  chiffre 
10  et  de  la  numérale  qui  le  figure,  le  dtiffre  »h  In  jterfertion.''''  Plus  haut,  (p.  4)  nous  avons 
contredit  cette  inter^irétatlon  soi-disant  chinoise,  du  bombre  dix  ^,  représenté,  en  Chine 
et  dans  le  monde  latin,  par  une  croix. 

(Il  L'Uie*  iiiif.  X.  p.  2W.  J'io-tdveou,  1715.  —  Cette  mauviiise  tra/lition  n'est  itas 
I)erdue;  témoin  les  articles  du  K<^  G.  Keid  qui,  en  1803,  ont  encombré  mai  ;ts  numéros  du 
North  China  Daily  News,  iMsnonfiAXïi  les  )omani«feJi  a  l'animadversion  et  aux  sévices  des 
mandanns.  A  ce  fatras  il'imputatioms  insidieuses,  depuis  mis  en  volume,  les  missionnaires 
catlioliques,  sur»  du  bon  sens  public,  n"ont  pas  encore  voulu  fair>;  l'honneur  d'une  réplique. 
(  Sources  of  t/ie  anti-foreiyn  dijftnrUaiicefi...  )  En  dernière  analyse,  le  vrai  grief  contre  le» 
catholi<4ue8.  c'est  qu'ils  ne  s'arrogent  point  le  droit  de  rijonitf^  les  <logmes  et  sacrements  de 
l'E^liite  du  CHjrist  jxjur  les  conformer  aux  itreventioas  «le^  Chinois,  L'opportunisme  protes- 
tant su  croit  mieux  avisé,  et,  si  le  succès  iécou)i>ense  ]>ea  ses  comiiromis,  la  faute  eh  est  au 
Catholicisme,  inflexible  à  contictemj/s.  Ce  n'est  fKjint  en  ce  sens  que  S.  Paul  a  dit  :  ''Je 
me  suis  fait  tout  à  tous  i>our  les  gagner  tous  !"  Le  'non  posnamaH  est  au^si  un  texte  de  la 
Bible. 

(2)  Le  Comte  S.  J.  —  Op.  cU.  3*  é<lit.  II.  vol. 

(3)  Du  Halde.  III.  p.  89. 


IV.   i.MA(;i:s  i:t  culcifix.  107 

Pas  ])liis  (jiio  les  autres  missionnaires,  l«'s  .î('suit«'S  ne  sr 
d('fondai(Mil  do  montrer  leur  Maili-e  erucili*'.  Kn  \i)H\.  à  la  |)remi- 
ère  dos  six  visites  que  K'awj-lii  lit  à  Xaidvin,  il  reçut  au  Palais 
les  Pères  Gabiani  et  Valat,  auxquels  il  dcMiianda,  au  cours  de  la 
conversation,  s'ils  avaient  sur  eux  une  imaire  de  Jésus-Christ. 
L'un  deux  présenta  alors  son  crucifix  à  l'Kmpereur,  qui  le  consi- 
déra attentivement.  Ils  rentrèrent  à  leur  résidence,  et  on  leur  ap- 
j)orta  des  })résents  de  la  part  de  K'ang-hi. 

La  furieuse  persécution,  excitée  par  l'a/?/-/  Kon.nfj-s.ien,  avait 
été  ])résag-ée,  au  dire  des  chrétiens.  j)ar  un  i)hénomène  fort  étran- 
ge. En  IG08,  un  vendredi,  veille  de  la  fête  de  8.  Laurent,  à  9  h. 
du  soir,  par  un  temps  serein,  à  T>ii-nan-fou  ^  p^*  J{j,  capitale  du 
Cha)i-lo)iq,  les  chrétiens  et  les  païens  avaient  vu  dans  le  ciel 
((une  g-rande  croix  blanche  avec  son  piédestal.»  Le  fait  fut  si  no- 
toire que  le  lendemain  deux  employés  du  yu-nirn  vinrent,  de  la 
part  des  mandarins,  demander  aux  Missionnaires  ce  (jue  le  prodi- 
ge annonçait.   (1). 

«Trois  fois  dans  une  année  (1718-1719),  on  vit  des  croix  lu- 
mineuses apparaître  dans  le  ciel  et  demeurer  visibles  pendant 
deux  ou  trois  heures,  laissant  tous  les  témoins,  chrétiens  ou  infi- 
dèles, confondus  dans  la  même  admiration.  Enfin,  dans  la  journée 
du  2\  Juin  1722,  la  croix  se  fit  voir  encore  dans  le  Tchè-hiang, 
et  s'arrêta  au-dessus  de  l'église  du  Sacré-Cœur  à  Hang-tcheou-fou. 
Elle  étincela  pendant  une  demi-heure  au  firmament;  tout  le  peu- 
ple la  vit,  et  les  chrétiens  la  vénérèrent  à  genoux.  Le  dessin  de 
ces  croix  célestes,  gravé  dans  cette  ville,  fut  distribué  dans  tout 
l'Empire  et  porta  jusqu'en  Europe  la  nouvelle  que  de  grandes 
grâces  ou  de  grandes  épreuves  allaient  fondre  sur  la  Chine.  L'at- 
tente ne  fut  pas  longue  :  K'ang-hi  mourut  presque  subitement  le 
20  déc.  1722.  8a  mort  ouvrit  l'ère  des  persécutions  pour  l'église 
de  Chine.»   ;2^ 

A  ce  sujet,  les  LetlreM  édifîante>i  (3)  renferment  quatre  estam- 
pes, (avec  texte  exjdicatif),  précédées  de  ces  lignes  :  «On  a  gravé 
depuis  peu  à  la  Chine  une  estampe  représentant  quatre  croix  qui 
ont  paru  en  l'air  dans  difïérens  temps  et  en  différens  lieux  de  cet 
Empire.  Je  vous  envoie  cette  estampe  avec  l'explication  des  ca- 
ractères chinois,  qui  marquent  le  lieu  où  ont  paru   ces   phénomè- 


(1)  Histoire  de  la  Chine  sous  la  domination  des  Tai"tares,  par  le  P.  Adrien  Greslon, 
P.irià  1G71.  p.  40.  Le  même  fait  est  rapporté  ivat  le  P.  lutorcetta.  dans  le  supplément  de 
l'ouvrage  :  Histoiica  relatio  de  ortu  et  progressa  fidei  orthodoxe  in  regno  Chinensi.  Ratis 
bonne  1672.  p.  970.  —  Il  y  avait  alors  à  Tsi-nan-fou  une  église  appartenant  aux  Francis- 
C:iin8,  et  nne  aux  Jésuites. 

(2)  E.  Letierce  S.  J.  —  Etude  sur  h'  Sacré  Caur.  —  Paris.  1801. 

(3)  Lettres  édif.  —  Edit.  de  Lyon,  1819.  Tome  X.  Lettre  du  P.  Jacques,  S.  J.  à 
Monsieur  Raphaélis.  Canton,  le  1"  Nov.  1722.  Le  P.  Oh.  J.-B.  Jacques,  enterré  en  cette 
ville,  naquit  en  1C{<8,  se  fit  jésuite  en  1704,  entra  en  Chine  en  1722  et  y  mourut  en  1728. 


198 


CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 


ncs,  leur  durée,  et  le  nombre  des  personnes    (pu    en    ont    été    {v 
moins.» 

Voici  les  estampes  d'après  les  c-ravun^s  des  Lollrex  cdipauteK 

(fig.  173.) 


Fig.     173. 

«Au  Tchè-kiang,  à  Kin-kia-kiao,  (district  de  Yn-yno,  pré- 
fecture de  Chao-hing),  le  31  Dec.  1719,  on  vit  tout-à-coup 
vers  les  7  h.  1/4  du  soir  paraître  au-dessus  de  l'église  une  croix 
blanche  et  lumineuse.  Cette  croix  étoit  environnée  d'une  Nuée 
blanche  comme  celles  qui  avoient  paru  dans  le  Chiin-tong  :  dans 
les  vuides  on  voyait  des  étoiles;  après  un  quart  d'heure  et  plus, 
elle  disparut.» 

«Onze  personnes  l'ont  vue  le  jour  de  Saint  Sylvestre.» 

Fig.  17  4.  —  «Cette  trainée  de  ("eu  sortoit  de  l'Est,  elle  laissa 
des  Etoiles  dans  le  chemin  qu'elle  parcourut  et  s'étendoit  vers  le 
Nord-Ouest;  en  disparoissant  elle  fit  du  bruit.  Le  feu  et  les  Etoi- 
les disparurent  en  même  temps.» 

«Le  20  Août  1718  parut  au  milieu  de  l'air  une  Croix  dont 
le  pied  était  environné  d'une  nuée  blanche.  Ce  prodige  arriva 
entre  7  et  9  h.  du  soir  dans  Tsi-nan-fou,  (Chantong).  En  même 
temps  parut  une  trainée  de  feu  qui  sortoit  de  la  porte  de  l'Est. 
Partout  où  elle  passoit,  elle  laissoit  des  Etoiles  de  feu.  Ce  phéno- 
mène peu-à-peu  disparut  vers  le  N.-O.,  et  en  disparoissant  fit  du 
bruit  dans  toute  la  ville.  Dix  mille  personnes  ont  ouï  ce  bruit  et 
vu  ce  prodige.» 


IV.    IM.UIKS    ET    CRUCIFIX. 


100 


Fiy.     174. 

Fi'g.  175.  —  «Le  8  Sept.  1718,  on  vit  entre  7  et  9  h.  du  soir  dans 
la  même  ville  de  Tsi-nan-fou,  au  milieu  de  l'air,  une  autre  Croix 


Fin.     175. 


in)0 


CHOIX     HT    SWASriKA. 


II 


plus  grande  (|ii(^  raiUrc^  ('t  d'inu'  blancheur  à  éblouir  :  elle  ('tait  de 
de  toute  part  environnée  d'une  nuc'e  1res  dcMiée.  Dans  un  (juart 
d'heure,  la  Croix  étant  ineliiUM^  eoniinenç^a  à  marcher  du  midi  au 
nord  et  dans  un  autre  quart  d'heure  s'étant  l'edressée,  elle  alla  de 
l'Est  il  l'Ouest.  Tous  les  habitants  de  cette  ville  sont  témoins  du 
phénomène  qui  arriva  le  jour  de  la  Nativité  de  Notre-Danu*.» 

Fi(j.  I7G.  —  «Le  23  Juin  1722,  à  7  h.  du  soir,  une  grande  Croix 
blanche  et  lumineuse  parut  sur  l'horizon  vers  le  S.  E.  dans  la 
capitale  du  Tché-hùing.  Bien  des  gens  répandus  dans  tous  les  (piar- 
tiers  de  la  ville  l'ont  vue;  environ  une  demi-heure  après,  la  Croix 
disparut...» 


Fi</.     17G. 


On  se  demandera  naturellement  :  ces  apparitions  sont-elles 
authentiques?  Des  sceptiques  y  verront  a  priori,  sans  hésitation 
ni  critique,  de  simples  météores,  de  la  lumière  zodiacale,  des 
couchers  de  soleil,  des  aurores  boréales,  des  phénomènes  atmos- 
phériques, un  peu  plus  singuliers  que  ceux  de  tous  les  jours. 
Nous  n'avonsj  pas  les  éléments  nécessaires  pour  un,e  discussion 
contradictoire  sur  les  faits  allégués.  Ces  témoignages  prouvent  du 
moins  la  foi  vive,  —  facile  même,  si  Ton  veut,  — -  en  même  temps 
que  le  profond  attachement  des  chrétiens   d'alors   au   symbole   de 


IV.   iMA(;i:s  ET  cnvcM'ix. 


201 


la    croix,    parmi    eux    si    ])Oi)ulair('.    (1). 

Nous  avons  coj)iô  ces  croix  sur  les  cslanijx'S  que  le  I\  du 
Ilalde  fit  exécuter  d'ai)rès  les  gravures  d<;  Ilnug-tclicou-fou.  Kii 
les  annorçant  dans  la  Pr(Mace  du  volume  X  des  Lettres  éflifiniitex, 
le  Père  s'était  déjà  demandé  si  c'(Hait  là  un  elïet  naturel  ou  sur- 
naturel, un  présage  heureux  ou  funeste...  «("est  à  quoi  je  ne; 
m'arrêterai  pas,))  répondait-il;  «il  me  sulïit  d'exj)oser  le  (ail;  le 
reste,  je  l'abandonne  aux  raisonnemcMis,  ou  plutôt  aux  conjectures. >) 
Nous  imiterons  cette  sau-e  réserve. 


^   HT, 


Nous  rappellions  plus  haut  que  le  P.  Schall  avait  eu  la  douce 
surprise  de  voir  l'Empereur  Cliocn-tche  (lGii-lGtJ2)  verser  des 
larmes  au  récit  de  la  Passion  de  Notre-Seio-neur.  Les  souffrances 
de  riïomme-Dieu  émouvaient  les  hum])les  fidèles  tout  autant  que 
leur  redoutable  souverain.   Qiiis  est  liomo  qui  non  fleret..! 

Le  P.  Trigault  consigne  cette  réflexion  au  sujet  des  premiers 
convertis  de  Canton:  «à  peine  pourrait-on  croire  avec  quel  ressen- 
timent de  piété  et  dévotion  ils  adoroyent  le  Crucefix  le  jour  du 
Vendredy  Saint,  après  avoir  ouï  une  prédication  convenable  de 
la  Passion  de  Jésus-Christ.))  (2). 


(1)  Le  frontispice  de  l'ouvrnge  du  P.  Nicolas  Trigault  :  De  CJn-istianis  apud  Japo- 
nios  triumphis  (Munich,  S ideler,  1G23),  présente  dans  une  gloire  en- 
tourée d'ang  :s,  un  tronc  d'arbre  rrnirqué  d'une  croix  en  son  milieu, 
(fig.  177).  Elle  aurait  été  tronvéa  près  (X'Omura,  en  IGll,  par  un  paysan 
japonais  qui  fen  lait  un  Diospyros  kaki.  Djs  niiraclds  et  guérisons  eu- 
rent lieu  à  cette  occasion.  Cette  découverta  présageait  la  prochaine 
parsécution.  Li2'^  per  édition  par  T.(iÂ0  5:t»i  t  avait  été  annoncé  i  en 
1590  par  la  découverte  d'une  croix  analogue,  près  iïArima.  Le  même 
fait  se  produisit,  dit-on,  en  1612,  près  de  Nagasaki.  (Cf.  op.  cit.  Livre 
I,  chap.  III,  page  7).  La  trouvaille  de  la  croix  de  1589,  h  O'unna,  à  3 
lieues  d'Arima,  dans  les  mêmes  conditions,  (au  milieu  il'un  tronc  de 
tara),  est  racontée  par  \i  P.  Solier,  S.  J.  [Histoire  ecdésiadique  des 
isles  et  royaumes  du  Japon.  Paris,  Cramoisy,  1G27.  —  Livre  IX,   ch.  21, 

p.  662).  Son  ouvrage  a  pour  en-tête  un  frontispice  où  figurent  aussi  ces  croix. 

L'ouvrage  du  P.  Trigault,  cité  plus  haut,  contient  gravées  des  scènes  de  martyres  où 
de"<  chrétiens  japonais  ont  le  front  marqué  d'une  T  au  fer  louge.  La  planche  de  la  page 
315  représente  ce  supplice.  Ces  deux  ouvrages  mentionnent  plusieurs  apparitions  de  croix 
et  prodiges  de  ce  genre,  dont  nous  ne  voulons  iii  garantir  ni  attaquer  Tauthenticité. 

(2)  Da  Riquebourg;  op.  cit.  Le  P.  Trigault  relate  dans  son  ouvrage  latin,  p.  503, 
comment  la  croix  opéra  divers  prodiges  à  Changhai  parmi  les  chrétiens  et  les  païens. 


iM);^  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

Le  P.  (l'KnlrocolIos,  ])on(lanl  uno  rolraitc  donnée  aux  Chro- 
lions  au  1(M1îi)s  d<'  la  semaine  sainte,  distribuait  un  crucifix  à 
chacun.  «A  la  lin  (le  la  méditation,  qui  se  fait  sur  la  Passion  du 
Sauveur,  a  lieu  la  cérémonie  de  l'Adoration  de  la  Croix.  En  se 
l)rosternant  aux  pieds  du  crucilix,  les  chrétiens  l'arrosoient  d'un 
torrent  de  larmes;  l'église  retentissait  de  toutes  parts  de  soupirs 
et  de  sanglots.»  (1). 

Partout  existaient  de  lerventes  confréries  de  la  Passion  «où 
les  chrétiens  les  plus  fervens  s'assembloient  tous  les  vendredis, 
])our  méditer  les  mystères  des  soutïrances  et  de  la  mort  du  Sau- 
veur.» (2).  Citons  encore  le  P.  Le  Comte  :  «Les  Chrétiens  répé- 
taient constamment  ces  paroles  :  Jésus,  le  Maitre  du  Ciel,  qui  a 
répandu  son  sung  pour  nous!  Jésus  qui  est  mort  pour  nous  sauver! 
Comme  c'est  le  mystère  qu'on  leur  enseigne  avec  le  plus  de  soin, 
c'est  aussi  celui  qu'ils  croyent  avec  le  plus  de  fermeté.  Ils  veulent 
tous  avoir  des  crucilix  dans  leurs  chambres;  et  quoique  dans  les 
commencements  la  nudité  de  nos  images  les  choquast,  ils  s'y 
sont  néanmoins  dans  la  suite  accoutumez.»  Donc  les  mission- 
naires ne  dérobaient  pas  la  vue  du  divin  Crucifié  lui-même.  Le 
Père  raconte  (|u'on  donnait  ces  crucilix  avec  précaution  et  qu'il 
enlevait  de  l'autel  «le  grand  crucifix  de  sculpture»  après  la  Mes- 
se, de  crainte  des  profanations  des  païens.  «Les  images  de  la 
Passion  que  j'y  laissois  ne  faisoient  pas  le  même  effet.»  Il  réfute 
ensuite  les  calomnies  des  héréti({ues  prétendant  qu'on  dissimulait 
ou  atténuait  le  mystère  de  la  Passion  :  «  On  voit  la  Croix  portée 
jnibliquement  dans  les  rues  en  procession,  plantée  sur  les  toits 
des  églises,  peinte  sur  la  j.orte  des  Chrétiens.  Je  n'ay  \\i  nulle 
part  ])ratiquer  avec  plus  de  respect  qu'à  la  Chine  la  cérémonie 
de  l'Adoration  de  la  Croix  qui  s'y  fait  publiquement  le  Vendredy 
saint.»  (3). 

Les  catholiques  chinois  de  nos  jours  n'ont  point  dégénéré  en 
cela;  leurs  frères  d'Europe  pourraient  prendre  modèle  sur  eux. 
Le  Chemin  de  la  Croix  est  encore  une  de  leurs  plus  chères  dévo- 
tions, et  ils  s'en  voudraient  de  ne  pas  réciter  au  moins  une  fois 
par  semaine  les  belles  prières  écrites  pour  ce  fructueux  exercice. 
Toutes  ces  pratiques  étaient  fort  répandues  en  Extrême-Orient. 
Parlant  des  jNIémoires  présentés  au  Trône  contre  les  chrétiens, 
le  P.  Sémédo  s'exprime  ainsi  :  «Il  y  eut  particulièrement  un  Lettré 
qui  avoit  été  aux  Philippines,  qui  publia  que  les  chrestiens  ado- 
roient  un  homme  crucifié,  qu'ils  faisoient  le  signe  de  la  croix  sur 
le  front,   qu'ils   l'élevoient   sur  leurs   maisons   et   sur  la  pointe  de 


(1)  Lettres  édif.   X.  p.  88.  —  Lettre  de  Jao-tcheou,  1712. 

(2)  DuHalde;  III.  p.  77. 

(3)  Le  Comte.  Nouveaux  Mémoires...  p.  187. 


IV.    iMA(;iis  ET  cnccirix.  ;^0;{ 

leurs  clochers,  qu'ils  hi  portoioiU  susix'ndnc  ;tu  col.  cominc  un 
précieux  joyau.»  (1). 

J'ai  dit  plus  haut  (p.  103,)  qu'il  nous  reste  (l'anciennes  mé- 
dailles, d'assez  fort  module,  ])ortaiU  en  reiii;!"  le  ("hrist  en  croix, 
entre  la  Sainte  Vierge  et  S.  Jean. 

La  croix  et  le  souvenir  du  sacrifice  du  Calvaire  accom))a- 
gnaient  les  chrétiens  jusque  dans  leur  cercueil.  Au  bas  d'une 
planche  gravée  de  l'ouvrage  du  P.  du  llalde  (T.  III.  p.  78,  70), 
figure  un  beau  fac-similé  de  la  «Croix  avec  la(|ue!le  les  chréli(uis 
ont  coutume  de  se  faire  ensevelir.»  Nous  reproduisons  fidèlement 
toute  cette  partie  de  l'estampe;  elle  proclame  assez  éloquemment 
par  elle-même  les  sentiments  et  les  notions  doctrinales  que  les 
convertis  devaient  à  leurs  Missionnaires.  Certains  protestants 
chinois  se  font  enterrer  avec  un  exemplaire  de  la  Bible  :  louable 
usage;  mais  vaut-il  mieux  que  celui  de  leurs  compatriotes  catho- 
liques? et  les  formules  ou  professions  de  foi,  inscrites  sur  cette 
croix,  ne  résument-elles  pas  avec  précision  le  livre  entier  des  Sain- 
tes Ecritures?  Ne  sont-elles  pas  la  quintessence  du  aSic  Deus  di- 
lexît  ynundiun...  Dieu  a  tellement  aimé  le  monde  qu'il  a  donné 
son  Fils  unique,  afin  que  tous  ceux  qui  croient  en  lui  ne  périssent 
point,  mais  qu'ils  aient  la  vie  éternelle!»  C'est  un  texte  de  S.  Jean 
(III.  16)  répandu  à  profusion  dans  toutes  les  langues  du  globe  par 
les  Sociétés  Bibliques  :  les  chrétiens  de  Chine  le  redisaient  plus 
explicitement  encore,  jusque  dans  leur  tombeau,  (fig.  178,  179 
pag.  204  et  206). 

Cette  croix,  dont  nous  figurons  l'endroit  et  le  r(>vers,  est  cal- 
quée sur  la  planche  insérée  par  le  P.  du'  llalde  à  la  page  78  du 
tome  III,  de  sa  Description  de  la  Chine.  Il  l'intitule  ainsi:  «Figu- 
re de  la  Croix  avec  laquelle  les  Chrétiens  de  la  Chine  ont  ac- 
coutumé de  se  faire  ensevelir.»  En  réalité,  elle  est  prise  sur  celle 
du  cercueil  de  Candide  //h(,   dont   une  courte   notice   est   inscrite 


(l)  Cf.  Sémédo;  op.  cit.  p.  320.  —  Les  missionnaires  s'étaient  empressés  de  traduire 
en  chinois  la  Passion  de  N.-S.,  sur  les  textes  évangéliques.  Citons  seulement  parmi  les 
anciens  ouvrages  ayant  trait  aux  souffrances  du  Rédempteur  : 

Christianœ  legis  ortiis  et  protjressus,  Christi  Passio,...  du  P.  Ad.  Scliall  {1591-16G(î). 
4  vol... 

De  Possione  Doniini,  Didac.  de  Pantoja.  (1571-1618). 

Sttnctœ  legis  vera  relatio,  vhi  de  Inmrnaiione  et  Passione  Domini,  Michel  Ruggieri. 
(1543-1607). 

Modus  orandi  ad  Christi  ruinera.  Jean  Froës  (1588-1638.)  La  grande  Vie  illu.'^trtc  de 
N.  S.,  par  le  P.  J.  Natalis,  publiée  en  chinois,  avec  56  gravures  indigènes,  en  offre  8  sur  la 
Passion. 

Methodus  meditandi  mijsteria  Rosarii.  Nicolas  Longobardi,  (1559-1654.).  —  Les  catho- 
liques savent  qu'un  tiers  des  15  mystères  évangéliques  du  Rosaire  résume  les  souffrances 
de  Jésus-Christ.  Le  P.  Gaspar  Ferreira  (1571-1649)  est  l'auteur  de  méditations  sur  le  même 
sujet. 


;>()'» 


C  11(1  IX    1:T    8WAST1KA.    II. 


sur  \c  picdrslal  de  coUo  croix.  Candide  Iliu,  comme  l'explique 
le  P.  du  lliddc  dans  les  pages  voisines,  fut  une  chrétienne  exem- 
l)laire  et  la  bienlaitrice  insigne  de  plusieurs  Missions  en  diverses 
Provinces.  Elle  est  re,  résenlée  au  coin  droit  de  la  planche,  i'aisaht 
pendant  à  Paul  Siu-ho-Ino,  son  grand-père,  le  ministre  d'Empire 
baptisé  à  Nankin  en  1003.  Le  P.  Couplet  a  écrit  en  l'rançais  la 
Vie  de  Madame  lliu  et  elle  a  été  naguère  traduite  en-  chinois 
sous  le  titre  de  Iliu  t'ai  fou  jeu  rdunui  g^^  i;  ^  A  f$. 


i 


mû 


^^^  ^^ 


I 


m^"^ 


Fig.     178. 


IV.     IMAGKS    I:T    CIUfilKIX, 


20; 


Entre  les  deux  dessins  de  la  Croix  est  gT.-nY'  un  jx-lit  laijlcau 
de  hi  S^'-  Vierge  portant  l'Entant  Jésus.  Au-dessous  l'on  voit  trois 
beaux  portraits  des  PP.  Ricci,  Schall,  Verbiest,  en  costume  chinois, 
Voici  le  sens  des  caractères  inscrits  sur  les  croix  en  gardant  leur 
distribution  respective,  d'après  du  Ilalde. 


H.     S. 


Je     crois 


qu'il  a  souffert, 

qu'il  a 

été  crucifié 

et  qu'il 

est  mort. 


(  Ici     biographie     de 
Me     Candide      Hiii.  ) 


206 


CROIX    ET    SWASTIKA.   —  II. 


INRI 


ES 


3E  ^1-  >=^ 


Fùj.     179. 

Quelques  chrétientés  près  de  Ou-si  ^  ^  ,  non  loin  de  Sou- 
tcheou,  capitale  du  Kiang-sou^  ont  conservé  ce  touchant  usage  du 
siècle  passé  :  «Lors  des  funérailles,  lorsque  le  défunt  a  été  déposé 
dans  sa  bière,  les  chrétiens  étendent  par-dessus,  dans  toute  la 
longueur  du  cercueil,  une  belle  pièce  de  toile  blanche.  Sur  la 
toile  est  dessiné  le  Chiffre  de  N.-S.  et  on  a  écrit,  en  tout  ou  en 
abrégé,  le  Credo  sur  la  partie  restée  libre;  pour  le  moins  se  dé- 
tachent en  grosses  et  belles  lettres  ces  articles  du  symbole  :  Je 
crois  à  la  résurrection  de  la  chair..;  je  crois  à  la  vie  éternelle!» 


IV.    IMAGES    ET    CRUCIFIX. 


207 


Je  crois, 

j'espère, 

j'aime, 

Dieu 

en 

troi« 

lïersonnes, 

appuyé  sur 

îles  saints  mériter, 

(le  Jésus-Christ, 

Jo  «râs  fermement, 

j'espère  ardeniinent 

le  jî.irdoKL  de 

mes    péekés, 


la  réSTirrection  de  m«n  corps 


et      la      vie      éternelle. 


Une  autre  preuve  péremptoire  que  les  jésuites  ne  dissimu- 
laient point  les  mystères  de  la  Passion,  c'est  le  zèle  avec  lequel  ils 
établirent  en  Chine,  et  à  Pékin  même,  la  dévotion  au  Sacré-Cœur 
de  Jésus,  qui,  assez  ancienne  déjà,  venait  à  peine  de  s'épanouir 
en  France. 

Un  récent  ouvrage  (1)  expose  comment  cette   dévotion  se   ré- 


(1)  E.  Letierce,  S.  J.  —  Etude  sur  le  Sacré-Cœur,  T.  II;    p.   101  à  115  :  "Le  Sacré- 
Cœur  en  Chine."  —  item,  chap.  VII.  340  à  357.  —  Paris;  Vie  et  Amat,  1891. 


208 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


II. 


pandit  dans  rEm])iro  du  Milioii,  gTace  aux  cfïorls  dos  savants 
missionnaires,  qui  en  avaient  saisi  de  l)onne  heure  le  c()té  a})oslo- 
lique  et  les  fondements  théologiques.  Non,  quoi  qu'en  écrive  plus 
d'un  prédicant  qui,  aussi  réfraetaire  à  confesser  leurs  succès  qu'à 
imiter  leur  abnégation,  s'aventure  à  leur  donner  de  comifjues  et 
tardives  leçons  de  savoir,  de  vertu,  de  loyauté,  ce  n'étaient  ni  des 
cerveaux  faibles,  crédules  et  bornés,  ni  de  pieux  ignorantins,  ni 
des  casuistes  acommodants,  ni  des  hypocrites  lour-à-tour  intolé- 
rants et  relâchés,  ni  des  exaltés  sans  portée,  sans  critique,  ni  de 
petits  esprits  au  zèle  mesquin  et  indiscret,  que  le  P.  Cibot  (1727- 
1780),  linguiste  et  sinologue,  membre  de  l'Académie  des  sciences 
de  S.  Pétersbourg;  le  P.  Parrenin  (1GG5-1741),  si  érudit,  expert 
en  INIandchou,  intermédiaire  entre  la  Chine  et  la  Russie,  et  distin- 
gué par  Pierre-le-Grand;  le  V.  d'Entrecolles  (1663-1741),  auquel 
l'Europe  doit  la  technique  de  plusieurs  industries  chinoises;  le 
P.  Kogler  (1G80-I7'i6),  trente  ans  Président  du  Tribunal  d'astro- 
nomie; le  P.  Ilinderer  (1669-17^0,  le  P.  Fridelli  (1673-1743),  et 
le  P.  de  Mailla,  le  brillant  historiographe,  (1669-1748),  qui,  com- 
me les  PP.  Régis  (1713-1776)  et  Jartoux  (1668-1720),  travaillèrent 
à  lever  la  carte  de  l'Empire;  le  P.  de  Ih'oissia  (1660-1704)  aux 
vertus  héroïques;  le  P.  du  Gad  (1707-1786),  victime  de  Pombal 
et  protégé  par  la  reine  Marie  Leczinska;  les  FF.  Castiglione  (1688- 
1766),  Attiret  (1702-1768)  et  Panzi,  (élève  de  Pompeio  Battoni), 
peintres  attitrés  de  la  Cour,  et  touS;,  sans  exception,  dévots  au 
Sacré-Cœur  ! 

Leurs  lettres  nous  laissent  entrevoir  avec  quelle  ardeur,  quel 
succès  aussi,  dédaigneux  des  sarcasmes  et  du  persiflage  dont 
l'Europe  était  plus  prodigue  que  l'Asie,  ils  s'employèrent  à  propa- 
ger cette  dévotion  à  la  personne  même  du  Christ.  On  ne  peut  se 
défendre,  à  la  lecture  du  résumé  du  P.  Letierce,  de  constater, 
d'une  part  l'intelligent  et  prompt  développement  qu'ils  ont  su  don- 
ner à  ce  culte,  de  l'autre  les  merveilleux  fruits  qu'il  a  produits 
pour  la  conversion  des  idolâtres  et  la  sanctification  des   chrétiens. 

Or,  il  ne  faut  pas  l'oublier,  cette  dévotion  revendique  pour 
un  de  ses  principaux  objets  formels  les  souffrances  du  Sauveur 
durant  sa  Passion;  et  quand  elle  arbore  les  insignes  matériels  qui 
la  caractérisent,  elle  se  symbolise  par  les  instruments  inséparables 
du  sacrifice  du  Calvaire  :  la  croix,  la  couronne  d'épines,  le  Cœur 
même  de  Jésus-Christ  percé  par  la  lance  du  légionnaire.  (1). 


(1)  Une  lettre  conservée  à  Boulogn':^-sur-mer  et  adressée  h  M*-'""  LMnguet,  apporte  ce 
nouveau  témoignage  ;  ''Voilà  un  portrait  de  ce  divin  Cœur,  qui  vient  de  la  Chine  et  qui, 
par  sa  rareté,  est  digne,  Mk"",  de  vous  être  présenté."  (Lettre  ds  la  sœur  Héleine  Coing, 
super,  de  la  Visitation.  Paray-le-Monial  ;  17  Mars  1744.  Messager  du  Sacré  Cœur.  Oct.  1891. 
p.  468.).  Aux  emblèmes  nommés  plus  lnuit,  Tinisge  propagée,  (dessinée  peut-être),  par  la 
B«*  Marguerite-Marie,  ajoute  k\s  (rois  clous.    Klle  a  décrit  elle-même  ce  blason,  qu'elle  u'a 


IV.     IMAdES    KT    nu  CIIIX.  -^00 

Donc,  concluons-nous  encore.  i)as  plus  alors  qu'aujourd'hui, 
les  apôlres  de  celle  dévolion  en  Chine  ne  cachaient  ni  h;  symbohî, 
ni  le  niyslère  de  la  Kédeniplion. 

Tous  les  arls,  lous  les  corps  de  niélier,  lous  les  crenres  d'in- 
dustriels étaient  mis  ii  contribution  i)our  fournir  leur  (juol<'-part  de 
cette  propagande  incessante  du  culte,  si  bien  nommé  jadis  la 
lioliciion  de  la  Croix.  Plusieurs  de  nos  églises  actuelles  sont  ornées 
de  vases  à  fleurs,  assez  communs,  en  porcelaine  chinoise,  })résen- 
tant  sur  la  panse  les  chitïres  de  N.-S.  et  de  la  S.  Vierge,  de  styh; 
occidental,  et  surmontés  de  la  croix.  Nankin  notamment  en  con- 
serve plusieurs,  de  fabrique  assez  ancienne  et  dont  la  décoration 
religieuse  peut  se  rattacher  à  trois  types  principaux.  Ce  sont  des 
fuseaux  à  couverte  ])lanche,  semée  de  fleurettes  isolées,  où  folâ- 
trent libellules  et  papillons;  ces  vases  sont  les  analogues  de  ceux 
que  l'on  classe  vieux  Saxe,  et  qui  flanquaient  jadis  les  pendules  à 
sujets  démodées,  de  nos  salons  bourgeois  de  France.  Le  motif  le 
plus  répété  est  celui  de  l'Ange  Gardien,  guidant  un  enfant  par  la 
main,  les  deux  ])ersonnages  se  trouvant  supportés  par  les  nuages 
conventionnels  du  style  chinois.  Les  deux  autres  types  sont  four- 
nis par  les  images  du  Sacré-Cœur  de  Jésus  et  du  Saint  Cœur  de 
]\Iarie,  dûs  au  pinceau  indigène,  mais  copiés  sur  des  patrons  venus 
d'Europe.  Ils  sont  accompagnés  d'inscriptions  chinoises  sous  forme 
d'invocations  pieuses.  Le  dessous  des  vases  porte  le  cachet  des 
fabriques  de  King-ie-tclien  -^  f^,  f#  au  Kiang-si.  La  Chine  en  a 
soustrait  des  centaines  de  seml)lables  aux  persécutions  de  la  fin 
du  dernier  siècle. 

«On  m'a  apporté,  raconte  le  P.  d'Entrecolles,  des  débris  d'une 
])outique,  une  petite  assiette  que  j'estime  beaucoup  plus  que  les 
plus  tines  porcelaines  faites  depuis  mille  ans.  xVu  fond  de  l'assiet- 
te, est  peint  un  crucifix  entre  la  S.  Vierge  et  S.  Jean.  On  m'a  dit 
que  les  Chinois  faisaient  autrefois  de  ces  porcelaines  pour  le  Japon, 
mais  qu'il  ne  s'en  fait  ])Ius  depuis  IG  à  17  ans.  (Il  écrit  en  1712.) 
Apparemment  que  les  chrétiens  du  Japon  se  servaient  de  cette  in- 
dustrie, durant  la  persécution,  pour  avoir  des  images  de  nos  mys- 
tères. Ces  porcelaines,  confondues  dans  des  caisses  avec  les  au- 
tres, échai)paient  à  la  recherche  des  ennemis  de  la  religion  :  ce 
])ieux  artifice  aura  été  découvert  dans  la  suite  et  rendu  inutile  par 
des  perquisitions  plus  exactes;  et  c'est  ce  qui  fait  sans  doute  qu'on 


point  inventé,  destiné  à  devenir  si  vite  i>opulaire  dans  le  monde  catlioli"iue  :  "Le  Cœur  de 
Jésus  me  fut  présenté...  La  plaie  qu'il  reçut  sur  la  Croix  y  paraissait  visiblement;  il  y  avait 
une  couronne  d'épines  autour  de  ce  Sacré-Cœur  et  une  croix  au-dessus.  IVIou  divin  Sauveur 
me  fit  connaître  que  ces  instruments  de  la  Passion  signifiaient  que  l'amour  immense  de  son 
Cœur  pour  les  hommes  avait  été  la  source  de  toutes  ses  souffrances."  J'ai  vu  une  grande 
médaille  de  laiton,  fondue  jadis  à  Pékin;  portant  sur  la  face  la  scène  du  Crucifiement,  et, 
au  rovors,  ce  blason  du  Sacré -C^nur. 

27 


210  CAUnX    KT    SWASriKA.    11. 

;i  discontiiuu^  à  King-lc-U'luMi  cos  sortos  (rouvi'ngos.»  (l).  Cctlo  Ail- 
le, cenli'o  (le  la  l'ahricatiDn  de  la  poirelaine  chinoise,  comptait  des 
centaines  de  mille  d'ouvriers. 

On  le  voit  :  la  croix  se  trouvait  mêlée  i)artout  aux  habitudes 
de  la  vie  prol'ane  et  religieuse  des  chrétiens.  Aussi  les  i)aïens 
étaicnt-i-ls  bien  au  l'ait  de  leur  vénération  pour  ce  symbole  sacré 
et  de  la  vertu  bienlaisante  ({ui  y  réside.  Ces  traditions,  datant 
des  premiers  siècles  de  notre  ère  et  i)erpétuées  à  travers  les  âges, 
ne  sont  pas  toutes  perdues  de  nos  jours.  Quand,  en  1891,  dans 
les  i)illages  de  nos  établissements,  (sur  les  rives  du  Yang-tse- 
Kiang,  à  Ou-si  M  ^^j  et  aux  environs,)  la  croix  qui  les  dominait 
Aenait  à  être  renversée,  beaucoup  de  ces  païens  se  précipitaient 
pour  en  détacher  des  morceaux.  Il  en  résulta  parfois  des  rixes 
sanglantes.  Plusieurs  Chinois,  trop  cu|  ides,  périrent  écrasés,  vi- 
ctimes de  leur  ardeur  à  ce  vol.  «C'est  qu'il  y  aurait  dans  ces 
croix  un  trésor  bien  précieux,  dit  la  relation  d'un  missionnaire 
témoin  des  incendies;  si  bien  que  quiconque  le  découvrira  est  sûr 
de  s'enrichir  et  n'a  plus  rien  à  craindre  du  fong-choei.y) 

Puissent  les  Chinois  mieux  pénétrer  la  valeur  du  véritable 
joyau  renfermé  dans  la  ciroix  •..  in  Cruce  salus,  in  Ci^uce  vita!   (2). 


(1)  Lettres  édif.  X.  —  Jao-tcheou  1712.  —  Le  musée  Gnimet  s'est  enrichi  d'un  assez 
grand  nombre  de  ces  i>ièces,  japonaises  ou  chinoises,  k  sujets  religieux.  Au  Japon,  les  mu- 
sées en  montrent  aussi,  à  côté- de  divers  objets  du  culte  catholique  indigène.  —  On  lit  à  la 
page  22  du  Petit  Guide  illustré  du  musée  Guiuict  :  "  La  travée  de  gauche  contient  les  sujets 
religieux  inspirés  par  les  Pères  jésuites.  ITn  service  à  thé  représente  létablisseinent  de  ces 
missionnaires  dans  le  Chen-si  au  XVIIP  Siècle."  —  Dans  le  n^  de  Nov.  1890  des  Eludes 
religieuses^  p.  441,)  nous  avons  dit  qu'à  V Expontioyi  d'hrgiène  de  Londres  (1884,)  figuiait, 
selon  l'expri^ssion  du  Cutaloyue  officiel,  "un  vase  de  grande  valeur  où  l'on  saisit  la  trace  de 
l'invasion  jésuite  dans  1  art  chinois.  "  Dans  la  même  Revue  (j).  440)  nous  avions  c'té  l'aveu 
du  P.  d'Entrecolles,  relatant  les  iniportunités  des  Mandarins  qui  le  pressaient  de  faire  venir 
des  dessins  et  modèles  d"Eiiro)>e,  pour  les  fabriques  impériales  de  porcelaine. 

(2)  On  la  souvent  expliqué  :  dans  l'idée  païenne,  le  fo»(/-choei  JM*  7}\  (vent  et  eau), 
représente  vagu^mont  les  influences  géomunciennes,  favorables  ou  pernicieuses,  dérivant  du 
site,  du  voisinage  tt  de  l'orientation.  C  est  la  confusion  et  le  mélange  des  conditions  atmos- 
jîhéinques,  climatéritpies  et  telluriques,  avec  les  influences  surnaturelles,  suprasensibles  et 
supei'stitieus  s.  C'est  une  observance  d'origine  moderne,  absente  des  Classiques,  condamnée 
dans  le  "Siiint  Edif  de  ^'«/?(/-/u.  Un  jour  que  je  mesuiais  et  photograi>hiais  les  ruines 
d'un  très  ancien  tombeau,  dans  la  campagne,  un  paysan,  qui  m'avait  observé,  vint  à  moi  en 
me  priant  de  lui  dire,  puisqiie  j'employais  des  instruments  si  parfaits,  ce  qu'il  avait  à  faire 
pour  Koustraiie  aux  influences  malignes  de  cette  sépulture  sa  maison,  située  à  800  mètres 
en  arrière.  On  lui  avait  conseillé  de  la  transporter  ailleurs  ou  di  bâtir  un  grand  mur  par 
devant,  pour  améliorer  le  fouy-choei.  J'eus  la  satisfaction  de  l'amener  à  renoncer  à  ce  coû- 
teux et  inutile  projet. 

Autre  exemple  :  le  Gouvernement  chinois  a  ouvei't  il  y  a  trois  ans  une  Ecole  Navale 
à  Nankin,  pour  cent  élèves,  dont  la  formation  scientifique  est  confiée  à  deux  professeurs, 
officiers  de  la  Marine  anglaise.  Or,  en  Octobre  1892,  le  mandarin  directeur  intérimaire  de 
l'Ecole  a  fait  démolir  une  des  portes  d'entrée  sur  la  rue,  porte   en  style   chinois  et  toute 


IV.     IMAGES    KT    «illLCIFIX. 


•211 


Fia.  180. 


Notre  étucio  tondrait  à  conclure  que  ce  sym])ole  leur  fut,  dans 
tous  les  âges,  presque  familier,  et  qu'eux  aussi,  plus  d'une  fois,  ils 
ont  inconsciemment  élevé  des  autels  au   Dieu   inconnu,  sinon   mé- 
connu. Un  missionnaire  du  XVIT  siècle  s'écriait: 
«Dans  cette  distribution  de  grâces  que  la  Providen- 
ce divine  a  faite  parmi  les  nations  de  la  terre,  la 
Chine    n'a    pas    sujet    de    se    plaindre,    puisqu'il 
n'y  en  a  aucune    qui    en    ait    été    plus   constam- 
ment  favorisée.))   (1).     Pour  compléter  ces  indica- 
tions   archéologiques  et  évoquer  encore  des  sou- 
venirs,    passionnants    en    vertu     même    de    leur 
incertitude     énigmatique,     qu'on   nous    laisse   re- 
produire    plusieurs     fragments, copiés    dans    des 
recueils  chinois. 

Le  premier  est  la  partie  accessoire  d'un 
«trépied  en  terre,))  nien-li  )||(  ^,  sorte  de  vase 
à  profil  rituel  et  d'un  galbe  antique,  remontant 
aux  vieilles  dynasties.  (2).  C'est  une  plaque  per- 
forée, introduite  dans  le  vase  quand  on  s'en  sert 
pour  cuire  à  l'étouffée;  l'objet  s'appelle  chou-li- 
P^  ï8c  &  îffi^  «couvercle  fond,  laissant  passer 
(la  vapeur  d'eau.)))   (fig.   180.) 

Le  second  fragment  est  la  reproduction  scru- 
puleuse du  motif  central,  qui  orne  la  panse  d'une 
cloche  à  lunbos,  à  anse  latérale,  à  section  trans- 
versale en  amande,  aux  bords  inférieurs  échan- 
crés  en  deux  demi-lunes,  et  de  forme  essentielle- 
ment chinoise.  Les  recueils  archéologiques  pré- 
sentent par  douzaines  ce  type  si  caractérisé,  usité 
encore  aux  sacrifices  ofïiciels,  comme  j'ai  pu  le 
constater.  Je  ne  connais  pourtant  que  ce  cas  de 
quatre  croix  en  place  aussi  évidente  ;  cette  clo- 
che, d'après  notre  recueil,  remonterait  à  une 
haute  antiquité.   (3).   (fig.  181.) 


Fl>.  181. 


neuve,  pour  la  faire  reconstruire  d'une  façon  identique,  en  inclinant  toutefois  son  axe  d'en- 
viron 10"  par  rapport  à  l'alignement  du  mur  de  clôture.  L'effet  optique  est  déi'lorable  ; 
mais  le  fong-choei,  ainsi  corrigé,  est  excellent.  L'état  sanitaire,  la  réussite  aux  examens,  l'ar- 
deur au  travail,  les  progrès  scolaires  et  techniques,  tout  est  assuré  désormais.  Le  zèle  cons- 
ciencieux des  deux  professeurs  nous  offre  heureusement  de  plus  sérieuses  garanties. 

Simulées  ou  partagées,  ces  puériles  croyances  engendrent  des  conséquences  souvent 
moins  inoffensives  :  sous  leur  influence  ou  à  leur  couvert,  la  sottise  populaire,  affolée  par 
la  perfidie  mandarinale,  y  improvise  des  armes  trop  efficaces  contre  l'établissement,  la  vie 
même  des  missionairesj  sur  le  sol  chinois. 

(1)  Le  Comte;  op.  cit.  T.  I.  p.  97. 

(2)  Voir  le  K'ao-kou-tou  ^  pT  Iffl^  vol.  ITI,  p.  13.  Nous  avons  donné  un  spécimen 
analogue  (  siqvà  p.  65)  percé  de  cinq  croix. 

(3)  Cette  figure  est  tirée  du  Po-kou-ton-Iou   |^    p    |mI  J^'  vol.  XXI,  p.  23. 


2r> 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


II 


Notre  troisième  dessin  s'annonce  clairement  comme  celui 
d'un  pot  de  médiocre  hauteur,  puisque  nous  le  ligurons  en  gran- 
deur réelle,  sur  la  foi  du  recueil  indigène,  qui  le  prétend  antérieur 
aux  Ilaii,  dynastie  débutant  au  111"  siècle  avant  notre  ère.  11 
est  en  jade  rose  uni,  (quartz,  sardoine?)  et  présente  deux  ébauches 
de  croix,  dont  nous  respectons  la  forme,  (l).    (^iig.  182.) 


Fifj.     182. 

En  quatrième  lieu,  un  autre  vase,  figuré  en  grandeur  natu- 
relle aussi,  mais  de  forme  plus  opulente,  est  donné  comme  un 
rare  morceau  céladon  (agate  verte?),  contemporain  de  l'apogée 
des    Tcheou   (1134-255   av.    Jésus-Christ.)   Je  n'examine   point  s'il 


(1)  Cf.  Kou-yu-tou  "É*   ï   M  '  vol.  92,  page  11, 


IV.     IMAGES    ET    CilUCiriX.  2  ï  .i 

n'y  a  pas  lieu  de  réduire  cette  merveilh.usc  anliriuilé  :  pour  nous 
la    présence    de   deux  croix,   l'une  à  la  base,  l'autre  au  couvercle' 
vaut  a  cette  jolie  pièce  son  intérêt  principal.  (1).  (fii^.   183.)  ' 


Fig.     183. 


(1)  Même  ouvrage,  vol.  91,  p.  3.  -  Nous  avons  seulement  joint  le  couvercle  au  vase 
même,   bien  que  la  gravure  originale  les  figure  séparés. 


;>  1  \ 


CHOIX    ET    SWASTIKA. 


II 


Enfin,  en  guise  tle  cul-do-lampe,  nous  ajoutons  le  dessin  ré- 
duit d'un  disque  en  forme  do  sapèque  ;  l'original  marqué  du  sou- 
hait augunil  :  u  mille  automnes,  dix  mille  années!»  T'sien  tsieou, 
\K'!})i  sooi  !  -T*  J§t  ^  ^,  ost  en  jade,  (quartz),  de  nuance  jaune- 
orangé,  (cornaline,  sardoine,  agate  rouge?)  sans  veine  aucune,  et 
date  de  l'époque  des  Ilau  ( — 2()G -}- 2G5  ap.  J.-C.)  Notre  f^  y  re- 
paraît et  nous  fait  suspecter  la  haute  antiquité  attribuée  à  ce  co- 
lilichet,  qui  ne  cesse  point  do  se  fabriijuer  en  Chine  sous  des 
formes  équivalentes.   (1).    (tig.   184.) 


Fig.     184. 


(1)  Même  ouvrage,  vol.  41,  p.  0.  Jaune-orangé,  ce  morceau  serait  non  en  jade  (que 
les  Chinois  confondent  avec  le  quartz,)  mais  en  jadéite,  si  l'on  se  reporte  à  l'essai  de  classi- 
fication que  M.  Théodose  Morel  a  annexé  au  Catalogue  du  Musée  Guimet  ;  Lyon,  1883. 


CHAPITRE  V. 


LES  CKOTX  OU  X  DE  FEI{ 


-o-O^^OO- 


§  I.   L'X  DE   FER  DE  NANKIN  IXTRA   Ml'ROS. 
Découverte.     —     Description.     —    Le     fei-hii-t^ien. 


^  II.   L'X  DE  FER  DE  NANKIN  EXTRA  Ml'ROS. 

Traditions  et  littérature  indigène.  —  Ces  X  viennent  du  Ciel 
en  volant.  —  Ponts  et  collines  qui  volent.  —  La  fei-Uii-che,  ou 
pierre  tombée  des  airs.  —  Cloches  envolées. 


§  III.   L'X  DE   FER  DE  KIX-XGAX-FOU  AF  KIAXG-SI. 

«La  Croix  honorée  dans  une  pagode.»  —  ^tentions  diverses. 
—  Documents  européens  et  chinois  —  Instruments  similaires.  — • 
Ce  ne  sont  pas  des  croix. 


Ji  IV.   ENIGME   À  RESOUDRA 

Conjectures  sur  la   fonction   eîe   (jres  instruments.  —  i'ne   poi- 
gnée d'hypothèses. 


§  Y.   SERAIT-CE  UNE  AMULE<rTK  CKANTE? 

Les  variantes  du  vadjï'a  ou    foudre    d'Indra.    Conclusion    peu 
concluante. 


I 


CHAPITRE  V. 

LES  CROIX  OU  X  DE  FER. 


§  I.   L'X  DE  FER  DE  NANKIN  INTRA   MUROS. 

Avant  de  poursuivre  nos  recherches,  en  territoire  chinois, 
sur  la  croix,  — talisman,  symbole  ou  pur  ornement,  —  qu'on  veuil- 
le bien  me  permettre  d'ouvrir  ce  chapitre  par  un  assez  long  préam- 
bule, servant  d'introduction  à  tout  un  nouvel  ordre  d'investiga- 
tions. Sans  révéler  par  avance  le  sommaire  des  pages  qui  vont 
suivre,  je  confierai  au  lecteur  que  cette  dernière  partie  est  surtout 
motivée  par  un  article  des  Missions  Catholiques,  imprimé  en  1886, 
sous  le  titre  :  «La  croix  honorée  dans  une  pagode.» 

Je  rentrais  un  soir  d'une  excursion  dans  la  ville  de  Nankin, 
quand  au  nord  de  la  grande  pagode  régionale  de  Confucius,  dans 
un  terrain  vague  et  encombré  de  pauvres  tombes  d'indigents  et 
de  suppliciés,  au  bas  d'une  éminence  appelée  Yé-chiin  ]^  |il, 
mon  attention  fut  soudain  éveillée  par  un  singulier  instrument  de 
fonte  de  fer,  sur  lequel  deux  jeunes  gens  se  trouvaient  assis.  Sa 
forme  insolite  piqua  ma  curiosité.  Je  le  dessinai  et  mesurai  exacte- 
ment, notant  par  provision  les  moindres  détails  et  interrogeant  le 
petit  groupe  de  spectateurs  qui  ne  tarda  pas  à  se  former.  «C'est  le 
fei'lai-tsien,))  me  répondit-on.  Sans  comprendre,  j'inscrivis  du 
mieux  que  je  pus,  la  romanisation  figurée  des  trois  monosyllables 
chinois  que  j'entendais.  Puis  je  repris  mes  questions  :  «A  quoi 
cela  sert-il?  D'où  vient  ce  morceau  de  fer?  Y  a-t-il  longtemps 
que  cet  instrument  gît  là?  A  quel  usage  a-t-il  jamais  été  em- 
ployé?...» Je  reçus  des  réponses  qui  peuvent  se  résumer  ainsi  : 
«Nous  n'en  savons  rien;  mais  il  est  sûr  que  cet  instrument  est 
venu  du  ciel  en  volant,  il  y  a  longtemps,  sans  que  personne  ne 
le  vît.»  Je  protestai  à  mes  interlocuteurs  que  leurs  dires  me  lais- 
saient incrédule.  Ils  finirent  par  se  ranger,  en  riant,  par  politesse 
peut-être,  à  ma  manière  de  voir,  quand  je  leur  assurai  que  cet 
instrument  avait  été  fondu  jadis,  à  Nankin  même,  par  leurs  pro- 
pres ancêtres,  à  une  époque  inconnue,  pour  un  usage  dont  on 
avait  perdu  le  souvenir.  Je  savais  qu'il  y  avait  eu  là  une  fonderie 
autrefois.  Il  fut  plus  difficile  de  satisfaire  les  plus  curieux  des 
spectateurs  qui  me  demandèrent  dans  quel  but  je  dessinais  leur 
fei'lai'tsien,    auquel  je   semblais   prendre    tant    d'intérêt. 

28 


218  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

.  Arrivé  à  notre  résidence,  je  montrai  mon  crocjuis  aux  maîtres 
chinois  de  nos  écoles,  qui,  sans  hésitation,  redirent  les  trois 
monosyllahes  fci-liu-tsion,  et,  à  ma  demande,  les  écrivirent  ainsi  : 
f|§  ^  5^.  Leurs  explications  furent  les  mêmes  :  «comme  le  nom 
l'indique,  ce  sont  des  ciseaux  cenus  du  ciel  en  volant.»  Malgré 
toutes  mes  questions,  je  n'en  pus  rien  tirer  de  plus  acceptable. 
Voici  la  représentation  du  fameux  instrument  qui  m'intriguait  si 
fort.  (lig.   185.) 

Comme  on  le  voit,  c'est  une  sorte  d'X,  longue  de  2'"  02^5  , 
large  de  0"'  45°  au  centre,  et  de  0'"  88^  aux  extrémités.  Sa  hau- 
teur ou  épaisseur  est  de  0'"  30^  au  milieu.  Deux  espèces  de  rails 
transversaux  ^n  relief  s'élèvent  dans  la  partie  moyenne,  accom- 
pagnés de  deux  trous  percés  de  i)art  en  part.  Dans  les  creux  R 
et  K  je  trouvai  des  traces  de  plomb  assez  notables.  Je  les  pris 
alors  pour  des  vestiges  de  scellement.  L'instrument  est  un  peu 
engagé  dans  la  terre,  au  milieu  des  herbes,  et  il  n'est  pas  rare 
d'y  voir  des  oisifs,  surtout  les  soirs  d'été,  s'en  servir  comme  de 
banc.  Aussi,  rouillé  sur  les  côtés  et  dans  les  anfractuosités,  il 
reste  poli  sur  sa  face  supérieure.  Son  poids  peut  atteindre 
plusieurs    milliers.  (1). 

Evidemment  cet  instrument,  malgré  les  légendes  enfantines 
dont  il  est  le  héros,  avait  eu  une  destination  précise,  spéciale, 
une  fonction  utilitaire;  mais  laquelle?  Il  ne  portait  aucun  cara- 
ctère, aucune  inscription;  je  n'avais  encore  rien  vu  d'analogue; 
mes  recherches,  mes  lectures,  mes  questions  n'amenèrent  aucun 
résultat.  Je  laissai  mon  croquis  en  réserve  dans  mon  album. 
Pourtant,  bien  souvent,  soit  à  Nankin,  soit  dans  les  environs,  j'en 
feuilletais  les  pages  devant  les  curieux,  lesquels  ne  manquent  guè- 
re d'accourir  dès  qu'ils  voient  un  européen  écrire  ou  dessiner 
«avec  un  pinceau  qui  ne  prend  pas  d'encre.»  Alors,  non  sans 
arrière-pensée,  je  laissais  comme  par  mégarde  entrevoir  le  croquis 
du  fameux  instrument.  Invariablement,  sans  jiucune  provocation 
de  ma  part,  les  inévitables  monosyllabes  jaillissaient  de  toutes 
les  lèvres:  «C'est  le  fei-lai-tsien  de  tel  endroit!»  Cette  excla- 
mation,   pleine    de   joyeuse    surprise,  et  flatteuse  aussi  pour  mon 


(1)  Voici  en  détail  les  principales  mesures  du  fei-lai-tsien  de  Nankin  inù'a  muros  : 

Longueur  totale ' 2,™  02» 

Plus  grande   largeur 0,    88 

Epaisseur  générale 0,     24 

,,  au   milieu 0,     30 

De  la  fourche,  K  et  R,  aux  extrémités 0,     69 

Largeur  au  centre 0,     45 

„        entre  les  deux  rails 0,     24 

,,       des  rails ....  0,     03 

Hauteur   des  rails 0,     05 

Diamètre   des  trous 0,     09 


V.     LES    CHOIX    OC    X    DE    FEU 


210 


Fia.     185. 


^'^O  ciu)i\   i:r  swAsriKA.  —  ii. 

amour-propre  dv  dcssinaltmi-,  me  i^rouvait  (pio  c(*t  instrument,  si 
aisément  Voconnu,  était  fort  pojiulaire.  l*ar  contre,  ma  curiosité 
^e  trouvait  vite  mortiliée.  quand,  renouvelant  mon  enquêt(^  pres- 
sante, et  amoriceiant  (juestions  sur  questions,  je  n'ol)lenais  jamais 
que  les  renseig-nements  ordinaires. 

Je  dirai  plus  loin  comment  l'idée  me  hanta,  à  la  suite  d'une 
vague  indication,  ((ue  cette  X  de  métal  pouvait  provenir  d'une 
tour  de  fer,  dans  laquelle  elle  aurait  servi,  soit  à  relier  les  dilïé- 
rentes  pièces,  (y,  jouant  le  rôle  d'armature  interne,)  soit  à  asseoir 
les  assises  intérieures,  soit  même,  vu  le  caractère  fabuleux  de 
certaines  informations,  à  re})résenter  quelque  mystérieux  talis- 
man, quelque  chêli.  (relique),  déposé  dans  la  base,  selon  l'usage 
hindou.   (1). 

Consultées,  les  Chroniques  de  Nankin,  Kianrj~ning-fou  tche 
ÎL  ^  J^  ÎÈi  foi^i'iiJi'f'ïit  le  maigre  renseignement  suivant  :  «On 
dit  que  l'endroit  des  ciseaux  de  fer  s'appelle  Yè-t'cheng  {-^  JjJJ,  ou 
«ville  de  la  fonderie»,  parce  que  sous  la  principauté  de  Ou  §^ 
on  y  fondait  des  métaux.»  (2). 

L'éminence  au  pied  de  laquelle  gît  le  fei-lai-tsien,  —  lais- 
sons-lui son  nom  chinois  si  commode!  —  a  été  de  bonne  heure 
occupée  par  un  village.  Au  début  de  notre  ère,  on  la  trouve  cou- 
verte d'habitations,  comme  toutes  les  buttes  qui  émergeaient  au 
confluent    marécaoreux   de    la   Hoai    et   du    Yang-tse-Kiang.   Située 


(1)  Le  chêli  n'est  pas  i\n  objet  déterminé  ;  la  superstition  donne  à  cette  relique  les 
formes  les  plus  diverses. 

(2)  Kiang-nivgfou  tche.  Livre  VIII,  p.  2.  Dès  le  tenips  décrit  par  Confucius  sous  le 
nom  de  T'choen-tsieou  (722-481  av.  J.  C),  Yé-Vcheng  aurait  existé  comme  fonderie  d'armes. 
Les  Chroniques  lidentifient  avec  remplacement  actuel  du  T'ien-Koiu/  j^  Q  •  Bien  qu'il 
ne  semble  se  rattacher  que  de  loin  au  fei-fai-tsien,  nous  insérons  en  oitier  le  passage  relatif 
à  la  Tour  de  fer,  pour  offrir  au  lecteur  tous  les  éléments  de  la  discussion  et  multiplier  les 
pièces  utiles  du  procès  ;"  Dans  l'ouvrage  ^'o-f5otto-^c^oei-.?/>/  ^  j^  ^  ^p  ou  raconte 
qu'à  l'endroit  vulgairement  appelé  Louo-se-tchom-wan  ffi^  ï|ji|!  f^  ^'^^  appellation  peut- 
être  fautive,  il  y  avait  une  pap:ode  dite  Viéia-se  1^  J§  ^  ou  "pagode  de  la  tour  de 
fer",  nommée  jadis  Louo-se  ^H  ^-  Cette  pagode  fut  bâtie  au  tem^îs  de  la  dynastie 
Lieoii-sontj  ^\\  /^^  sous  le  règne  de  Ming-ti  H/^  y^  ?  vers  465,  sous  le  nom  de  Yen-tao 
9^  Hip,*  mais  à  caus?  d'un  bonze  fort  intelligent  et  aveugle  de  naissance,  nommé  Louo- 
heou  ^  H^î  le  nom  de  cette  pagode  fut  changé  en  Xowo-se  ^  "^  ou  "pagode  du  bon- 
ze Louo".  Par  devant,  on  avait  bâti  deux  tours  en  fonte  de  fer  la  l''""®  année  du  règne 
^'ten-^iH(/ (1022)  de  la  dynastie  des /So??5r  ;:^  •  Aussi  cette  pagode  fut-elle  appelée  dans 
la  suite  "pagode  de  la  tour  de  fer."  Mais  d'antres  prétendent  qu'elle  fut  élevée  sous  l'Em- 
pereur T^ai-tsong  >PC  iH  (627-650)  de  la  dynastie  des  T'ang  }^-  Chroniques  du  Chang- 
yuen-hien  et  du  Kianp-ning-hien  ju  JX  PW  i^  J^'  Livre  V.,  p.  31.  —  Sur  le  Yé- 
t'ckcng  ou  Yé-chan  {p  UJ^  se  dressait  un  palais  impérial,  à  la  fin  des  T'an^r  (620-907), 
occupé  par  un  prince  révolté.  Il  fut  refait  de  802  à  937,  sous  les  Ou-wan,  3*  royaume 
de  Ou.  Au  début  du  12*  siècle,  sous  les  Song,  on  enterra  un  prince  héritier  sur  cette 
Wtte. 


V.    LES    CHOIX    OU    X    DE     FER.  221 

mainlenant  au  centre  de  Nankin,  elle  était  alors  assez  «'loi'^'née  fie 
la  ville  de  médiocre  étendue,  qui,  iondée  d'abord  plus  au  Sud, 
vers  l'Arsenal,  puis  sur  toutes  les  collines  rocheuses  du  Nord, 
s'agrandit  successivement  en  englobant  les  hameaux,  villages  ou 
postes  fortifiés,  établis  sur  les  mamelons  voisins  :  le  Trlnio-t'ien- 
koncj  ^\  Ji  '§  le  Chc-t'eou-t'chem)  "^  |J[  ^^,  (T'sirig-lianrj-rhan) 
Îh  s  UJ.  Pékiko  :[t  4?ii  f^'  Ou-tai-chan  JL  -^  llj ,  la  butte  du 
Kou-leou  JjJ*  ;fg,  enfin  le  "-^  j§  |Jj  Pao-ta-chan  actuel.  Les  vieilles 
cartes  nous  montrent  quelques  rivières  et  canaux,  naturels  ou 
artificiels,  d'un  transit  fort  actif,  des  ponts  de  bateaux,  des  éclu- 
ses, des  barrages,  des  vannes  de  retenue,  des  plans  inclinés  pour 
le  transbordage  des  barques,  tout  un  ensemble  de  travaux  hy- 
drauliques, utilisés  pour  le  commerce  intérieur  ou  la  défense  du 
pays. 

De  ces  considérations  retenons  seulement  ces  quelques  points  : 
La  «butte  de  la  fonderie»  fait  partie,  depuis  plusieurs  siècles,  de 
la  ville  de  Nankin;  sur  cet  emplacement  s'élevaient  des  tours  en 
fer;  la  butte  se  dressait  jadis  au  bord  du  Yang-tse-hiang,  à  la 
jonction  de  plusieurs  canaux  ou  rivières^  au  centre  d'un  important 
trafic  par  batellerie. 


§  IL  L'X  DE  FER  DE  NANKIN  EXTRA  MtJROS. 

Quelques  mois  après  ma  découverte  du  fisi-lai-t^ien  de  Nankin, 
un  Père  Jésuite  chinois,  mis  au  courant  de  mes  recherches,  me 
signala  l'existence  d'un  instrument  semblable,  dans  la  Pagode  de 
Ling-kou-se  ^  Q  ^,  à  une  lieue  à  l'est  de  Nankin.  Nous  ne  tar- 
dâmes pas  à  nous  y  rendre. 

La  pagode  en  ruines  de  Ling-kou-se,  bâtie  au  i>ied  d'un  des 
contreforts  sud  de  la  belle  colline  de  Tsë-kin-chan  ^  ^  \\],  (dont 
le  pic  central  Tchong-chan  fj  (Ij,  ou  Mont  S.  Michel,  domine  de 
plus  de  430  mètres  la  ville  de  Nankin),  était  sans  contredit  parmi 
les  pltis  curieuses  de  tout  le  Kiang^nan.  Elle  occupait  jadis,  sous 
les  Liang  |j^*  (502-557)  et  les  Song  5^,  l'emplacement  où  s'éten- 
dent aujourd'hui  les  ruines  du  toml3eau  de  Hong-ou  ^  "fÉÇ^  ^^ 
fondateur  de  la  dynastie  des  Ming  0JJ,  en  1368,  mort  en  1399.  Le 
site  ayant  été  déclaré  favorable,  par  les  géomanciens,  pour  les 
sépultures  impériales,  les  bonzes  furent  expropriés  et  on  leur  lit 
construire  sans  retard,  aux  frais  du  trésor,  un  monastère  d'une 
grande  splendeur  et  d'une  belle  ordonnance,  à  deux  kilomètres 
plus  à  l'est,  sur  les  flancs  sud  de  la  même  colline.  Cette  bonze- 
rie,  d'un  si  haut  renom  pendant  plusieurs  siècles,  est  surtout  cé- 
lèbre pour  son  Ou-liang-tien   4t  '^  ^,    lourde   bâtisse,    composée 


22?  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

de  trois  nefs,  voûtées  en  larges  briques,  dans  la  construction  de 
laquelle  il  n'entre  pas  un  morceau  de  bois.  La  ville  de  Sou-tcheou 
S  W>  possède,  m'a-t-on  dit,  un  temple  analogue;  mais  le  cas, 
assez  rare  en  Cbine,  vaut  la  i)eine  dêlre  signalé.  (1). 

Donc  derrière  ce  Ou-liang-tien.  gisant  dans  l'berbe  et  les  dé- 
combres, à  deux  pas  d'un  terrassement  qui  supportait  jadis  le 
tombeau  d'un  bonze  fameux,  nous  vimes  un  second  fei-lai-ttiien. 
Au  premier  coup-d'œil  nous  y  reconnûmes  lo.  même  instrument^ 
sans  qu'il  y  eût  place  pour  le  moindre  doute.  Nous  en  relevâmes 
soigneusement,  comme  pour  l'autre,  les  mesures  et  les  profils, 
que  nous  soumettons  à  l'examen  des  archéologues.  (2).   (fig.  186). 

C'est  bien  un  instrument  identique,  fondu  pour  la  même 
destination,  sur  le  même  plan,  bien  que  d'un  module  un  peu 
inférieur,  et  il  a  dû  remplir  la  même  fonction. 

Des  bonzes  il  ne  fut  possible,  ni  alors,  ni  plus  tard,  d'obtenir 
aucune  information  utilisable.  Leurs  réponses  extravagantes  n'in- 
diquaient ni  plus  de  bon  sens  ni  plus  d'érudition  que  celles  du 
vulgaire  au  sujet  de  l'autre  fei-lai-tsien.  Les  deux  trous,  partiel- 
lement oblitérés,  se  trouvent  i)arfois  remplis  d'eau:  les  bonzes  lui 
attribuent  des  vertus  curatives  exceptionnelles,  afïîrmant  que, 
malgré  l'évaporation,  jamais  elle  n'^avait  besoin  d'être  renouvelée. 
D'après  leurs  dires,  ces  trous  sont  deux  puits  intarissables. 

Comme  plus  haut,  nous  traduisons  ici  les  rares  documents 
empruntés  aux  sources  chinoises  : 

«  Dans  l'ouvrage  intitulé  Lou-tchao-che-tsi  ^  ^  ^  ^  ou 
Annales  des  six  dynasties  (220-585),  on  lit  que  sous  la  dynastie 
des  Liang  (502-557),  la  13''  année  du  règne  de  T'ien-kien  ^  ^ 
(514  apr.  J.-C),  on  acheta  pour  200.000  sapèques  la  colline 
appelée  Tou-long  ^  ||,  qui  est  devant  la  pagode  TingAin-se 
^  :^  ^,  afin  d'y  ensevelir  le  bonze  immortel,  (thaumaturge) 
Pao-tche-hong  ^  fj.  J^  •  Sur  cette  colline  on  éleva  une  tour 
à   cinq    étages,    sur    Tordre    d'une    princesse    appelée    Yong-ting 


(1)  Je  me  proiiose  de  revenir  <^ans  un  antre  travail  sur  cette  particularité  d'architec- 
ture chinoise  mentionnée  ici. 

(2)  Notre  dessin  sommaire  est  ent  dixième  de  la  grandeur  réelle,  à  une  échelle  un  peu 
plus  forte,  par  conséquent,  que  celle  de  la  gravure  précédente.     Principales  mesures  : 

Longueur  totale 

Plus  grande  largeur    

Epaisseur  générale 

,,         au  milieu   

De  la  fourche  à  l'extrémité 

Largeur  au  centre      

Distance  entre  deux  rails     

Diamètre  des  trous     

(3)  Chronique  du  Chang-iiuen-hien  et  du  Kiang-niiig-hien.     Livre  II,  p.  2. 


1,™ 

58«- 

....  0, 

78. 

0, 

23. 

....  0, 

30. 

0, 

45. 

....  0, 

40. 

0, 

25. 

....  0, 

09. 

V.    LES    CHOIX    OU    X    DE    FER. 


223 


Fig.     186. 


2VV  .CnOlX    KT    SWASTIKA.    II. 

«Dans  la  pagode  Li}ni-hou,  (Ling-hou-se),  il  y  avait  uno  tour 
à  cinq  étages  pour  le  tombeau  du  bonze  Pao-tche-hong.>) 

Le  portrait  de  ce  bonze  se  voit  encore  intaillé  dans  une 
tablette  lajndaire  de  la  nouvelle  p;igode,  élevée  sur  les  ruines  de 
l'ancienne.  11  porte  le  sistre  hiiidou  sur  son  épaule.  C'est  l'œuvre 
du  peintre  Ou  Tao-tse  §^  ^^  -^  ,  dont  Nankin  et  les  environs  con- 
servent plusieurs  dessins  ou  jieintures,  spécialement  i)lusieurs 
Koan-yn  souvent  reproduites.  (1). 

Quant  à  Pao-tche-hong,  c'était  un  bonze  d'une  éloquence  hors 
ligne;  un  jour  qu'il  prêchait,  une  pluie  de  fleurs  tomba  sur  la 
butte  avoisinant  la  i)orte  sud  de  Nankin,  et  la  colline  en  garda  le 
nom  désormais  célèl)re  de  Yu-hoa-lai,  «colline  de  la  pluie  de 
fleurs.»   (2). 

«En  outre,  poursuit  le  texte  chinois,  il  y  avait  là  des  ciseaux 
de  fer  ^  ^ï  t'ié-tsicn.  Les  Clironiques  de  cette  même  pagode 
Ling-kou-se,  rédigées  par  Ou  Yun  J}^  T^  atlirment  que  ces  ciseaux 
sont  la  moitié  mystérieuse  (cachée)  de  l'ien-ou-tchen  J^  Jj^  iiV  >> 

D'après  la  remarque  du  Père  (|ui  me  signala  l'existence  du 
second  Fei^hii-ts-ien^  ces  trois  caractères  indiquent  l'action  de  con- 
tenir, de  réjirimer,  de  maîtriser  l'esprit  de  l'eau  Ji  ^\  (expression 
usitée  en  démonologie.)  On  dit  que  «c'en  est  la  moitié»,  me  sug- 
gère le  même  Père,  parce  que  ces  ciseaux,  cette  X  de  fer,  portent 
les  trois  caractères  f-ien-ou-kin  H  §i^  "^^  Mais  le  caractère  ^ 
est  la  moitié  du  caractère  |jit.  On  évita  d'inscrire  en  entier  et 
clairement  ce  dernier  caractère  sur  les  ciseaux,  afin,  semble-t-il, 
de  dérober  au  vulgaire  le  sens  de  l'inscription ,  qui  ainsi  demeura 
cachée. 

Si  positives  et  circonstanciées  qu'elles  paraissent,  les  infor- 
mations d'origine  chinoise  restaient  bien  insuffisantes  pour  dissipei; 
notre  perplexité.  Cette  mention  de  tour,  jadis  élevée  en  cet  en- 
droit, comme  au  centre  de  Nankin,  était  tout  au   plus  capable  de 


(1)  Cf.  su,rà  p.  8G;  item  ce  qvxe  j'en  ai  dit  en  1890,  dan?  les  Etudes  reliijieuseï, 
(p.  308). 

(2)  D'après  le  Chinesc  Reader  s  Manual,  l'empereur  Liang-ou-ti  (502-550,)  y  fit  élever 
nne  pagode  quand  on  lui  eut  persuadé  qu'une  pluie  de  fleurs  y  était  tombée  pour  célébrer 
la  gloire  de  son  règne.  L'eau  de  ses  pui*s,  recherchée  à  Nankin,  a  été  déclarée  la  seconde 
de  l'Empire  par  l'emper-ur  K'avg-lii.  Les  visiteurs,  les  Lettrés  surtout,  y  liiniassent  des 
ftgates  et  des  cornalines  (parmi  les  nombreux  cailloux  roulés  de  certaines  brèches),  s'ils  ne 
préfèrent  les  y  acheter  fort  cher.  Un  peu  au  sud,  derrière  le  fort,  se  trouve  l'ancien  cimetière 
des  missionnaires,  encore  utilisé,  qui  renferme  les  corps  de  onze  jésuites,  des  siècles  derniers, 
et  celui  de  M»'  Lopez,  saul  évoque  chinois,  mention-'é  par  Thistoire.  A  la  page  170,  du  Tome 
II,  i\es  Nouveaux  Mémoires...,  par  le  P.  Le  Comte,  S.  .T.,  figure  une  notice  édifiante  sur  ce 
saint  évoque,  autrement  dit  :  "Monsieur  de  Basilée,  Chinois  de  nation,  élevé  pnr  les  Pères 
de  S.  François  et  devenu  ensuite  religieux  de  S.  Dominique."  Son  portrait  y  est  joint,  gravé 
d'après  un  dessin  indigène  corrigé.  L'évèque  porte  siispendue  au  cou  une  croix  pectorale,  en 
fo'-me  d'une  croix  de  Malte,  semblable  peut-être  à  celle  du  monument  de  Si-ngan-fou. 


V.    LES    CHOIX    OU    X    I)K    VVA\.  '?'?.*) 

nous  engager  sur  une  piste  au  moins  douteuse,  sinon  pc-riliciisr. 
Quant  à  l'interprétation  l)izarre  du  demi-vocal)le,  Ironfiué  à-d(;ss('iii 
Vién-ou-kin  Jl  ^  ^,  nous  n'avons  i)as  encore  réussi  à  en  péné- 
trer tout  le  mystère.  Alors,  les  ténèbres  s'amoncelaient  encore 
plus  épaisses  sur  ce  point.  Toutefois,  j'entrevis  ^jue  la  puissance 
reconnue  au  nouveau  fci-lni-t.^ien  contre  les  iniluences  nuisibles 
de  l'cf^prit  des  eaux,  était  un  indice  qu'il  ne  lallait  pas  négliirer. 
On  en  verra  plus  tard  le  pourquoi. 

J'en  étais  à  ce  degré  d'incertitude  dans  mon  en(|uéte  archéo- 
logique, quand,  au  cours  de  mes  lectures,  je  rencontrai  le  i)assa- 
ge  suivant  de  l'ouvrage  du  Rév.  V.  C.  Ilart,  racontant  ses  voyages 
dans  la  Province  du  Se-t'clioan  (jg  )\\,  au  «grand  centre  bouddhi- 
que du  Mont  Omei.» 

On  remarque,  près  de  l'énorme  massif  de  la  grande  monta- 
gne couverte  de  temples  si  curieux,  «un  pont  suspendu  en  fer,  et 
l'endroit  est  connu  sous  le  nom  de  :  Une  paire  de  ponts  volants, 
a  pair  of  flying  bridges  (1).  Pourquoi  ce  pont  prend-il  ce  nom,  je 
ne  saurais  le  dire.  Les  Chinois  ont  d'étonnantes  légendes  au  sujet 
de  cloches,  de  ciseaux  et  même  d'énormes  vases  en  pierre,  (juali- 
fiés  aussi  de  volants;  on  en  trouve  beaucoup  de  cette  sorte  à  Nan- 
kin et.  dans  les  autres  grands  centres  historiques.  Le  visiteur  ])eut 
voir  une  cloche  de  bronze  dans  la  partie  nord  de  la  ville  de  Nan- 
kin, haute  de  15  pieds  et  large  de  7  pieds,  que  l'on  dit  être  venue 
du  ciel  en  volant  :  on  y  trouve  aussi  deux  grands  instruments  en 
bronze  (2),  en  forme  de  ciseaux,  d'usage  inconnu,  que  l'on  prétend 
être  tombés  du  ciel.  Je  crois  savoir  qu'un  poète  chinois  fait  allu- 
sion à  un  temple  merveilleux,  qui  est  tombé  d'en  haut.  Tout  cela 
fait  penser  aux  légendes  des  Grecs  :  on  disait  aussi  le  Palladium 
de  Troie  descendu  du  ciel.  Les  anciennes  idoles  étaient  des  pier- 
res grossièrement  taillées  et  elles  passaient  pour  avoir  traversé 
les  airs  en  tombant  ou  en  volant.  On  pourrait  citer  beaucoup 
d'exemples  de  cette  sorte.  Pourtant,  c'est  la  première  fois  que 
j'entends  parler  de  ponts  qui  volent. n  (3). 

Cette  rapide  indication  de  ciseaux  volants  a  été  complétée 
par  l'auteur  même  dans  un  nouvel  ouvrage:  Hong-ou,  rapporte-t-il, 

(1)  Crainte  d'amphibologie,  peut-être  vaudrait-il  mieux  traduire  "Ponts  qui  volent". 
On  le  sait,  pont-volant  signifie  un  léger  pont,  mobile  ou  provisoire.  En  réalité,  l'expression 
chinoise  est  peut-être  une  métaphore,  équivalant  à  pont  hardi. 

Voir,  dans  le  North  China  Daily  News,  à  paitir  du  25  Mai  1893.  la  relation  «l'un  voy- 
age en  ces  mêmes  contrées,  sous  le  titre  :  ''Mount  Omi  and  Beyond  lUK  /P  UJ  ( Nyo-mei- 
chan)  a  record  of  a  journey  on  the  tibetan  border;  by  Arch.  J.  Little."  Consulter  en  j^rticu- 
lier  le  n^  du  7  Juillet  sur  la  "paire  de  ponts  volants,  —pair  of  flying  bridges,  M  51^  TW 
choang-fei-kHao"  audacieusement  jetés  au  confluent  d'un  torrent  impétueux. 

(2)  Ils  sont  en  fonte  de  fer. 

(3)  Western  China,  a  journey  to  the  great  buddhist  centre  of  Mount  Omei,  by  the  Rev, 
Virgil  C.  Hart  ;  —  Boston,  1888. 

29 


?'?()  CHOIX    Kl'    SWAS'I'IKA.    II. 

le  loiulalcuir  de  la  (lynasli(^  des  MiiKj  ÏÎJJ ,  à  la  lin  du  XI V  siècle, 
voulut,  à  riiisliualion  de  son  i)reinier  ministre  Liou-hi  g|J  g  de, 
la  secte  des  Taoïstes,  élever  sur  une  colline  de  Nankin  un  tenî[)ltî 
niairnilicjue  au  dieu  du  riol,  divinité  j)rincipale  du  Taoïsme.  Cet 
empereur  était  alors  hostile  aux  l)onz(;s  bouddhistes  qui  avaient 
là  une  i)agode.  Pour  subvenir  aux  dépenses  de  la  nouvelle  cons- 
truction, ai>pe]ée  dej)uis  le  TcInio-t'ioH-hona  ^  ^  §,  il  fallut 
j)rovo(iuer  de  généreuses  souscrii)lions  parmi  le  peuple;  dans  ce 
i)ul  on  r('>i)andit  la  rumeur  de  divers  j)rodiges.  On  i)rétendit, 
entre  autres  miracles,  «(juiuk'  paire  de  ciseaux  de  bronze,  pesant 
j)lus  d'une  tonne,  était  tombée  des  cieux  et  avait  pris  terre  à 
l'endroit  précis  où  l'on  devait  bâtir  un  temple  au  diou  du  ciol. 
Les  antiquairc»s  peuvent  encore  voir  ces  ciseaux  aujourd'hui.»  (1). 
Le  temple  fut  brûlé  en  1853  par  les  T'chaïKj-niiio  ^  ^  et  l^sen 
KoKO-fniï  ^  0  ^.  lune  des  jM-rsonnalités  chinoises  les  plus  jus- 
tement mar([uanles,  prit  possession  de  la  colline  pour  édifier  à 
Confucius  le  temj)le  qui  le  couronne  actuellement. 

lîevenons  aux  ponts  volants.  Le  P.  de  Magalhâens  en  décrit 
un  des  ])lus  singuliers  dans  la  ville  de  Pékin  :  «Le  i)ont  sur  le- 
(juel  on  traverse  le  lossé  (|ui  environne  ce  palais  (de  nChun-hon- 
tien,  le  palais  de  la  Heur  doub'ée»)  est  un  ouvrage  merveilleux. 
C'est  un  dragon  d'une  grandeur  extraordinaire,  qui  a  dans  l'eau  les 
deux  pieds  de  devant  et  les  deux  pieds  de  derrière,  pour  servir 
de  piles;  et  qui,  avec  le  corp-s  qu'il  plie,  ("ail  l'arcade  du  milieu, 
et  deux  autres,  l'une  avec  le  corps,  l'autre  avec  la  teste.  Il  est 
t'ait  de  grandes  pierres  de  jaspe  noir,  si  bien  jointes  et  si  bien 
travaillées,  que  non  seulement  il  ]>arait  être  d'une  seule  pièce, 
mais  il  représente  encore  un  dragon  fort  au  naturel.  On  l'appelle 
Fi-Kûw,  c.-à.-d.  p  >iit  volant,  parce  que  les  Chinois  disent  qu'il 
est  venu  par  l'air  d'un  Royaume  des  Indes  qu'ils  ap})ellent  Tien~ 
c/io,  c.-à.-d.  Royaume  des  Bambous  ou  des  Cannes  du  ciel,  d'où 
ils  prétendent  aussi  que  vint  autrefois  leur  Pagode  et  sa  Loy.  Ils 
comptent  de  ce  i  ont  et  de  ce  dragon  plusieurs  autres  fables  que 
je  laisse  comme  indignes  de  cette  relation.»  (2). 

Pour  quelques  uns  de  ces  ponts,  il  semble  que  la  difTiculté 
de  leur  exécution  donne  la  raison  du  vocable  qui  leur  prête  des 
ailes.  En  Europe  des  ponts  de  cette  catégorie  ont  aussi  été  nom- 
més Ponts  du  Diidjle,  avec  légendes  à  l'appui. 

Pauthier  dit  dans  une  Note  .sur  les  ponts  suspendus  :  «Le 
pont  de  la  pi.  52  va  d'une  montagne  à  l'autre  et  il  a  400  pieds 
de  longueur  sur  500  de  hauteur;  c'est  pourquoi  les  Chinois  l'ap- 
pellent Pont  volayit.))  (3). 


(1)  The  Temple  and  the  Sage  ;  —  Toronto,  1891.  p.  14. 

(2)  Nouvelle  relation  de  la  Chine,  16G8.  —  p.  340. 

(3)  Cfiine  mod,  me,  T.  I.  p.  234. 


V.     LES    CHOIX    (>[•     X    I)K     FKIU  Vl^  « 

Kircher  on  cite  un  du  Koei-tcheou,  fornu;  d'uno  seulo  pierre 
et  auquel  on  donne  le  nom  de  Pont  a'b'sle.  Puis  il  ins«'Tc  une 
gravure  sur  cuivre  qui  |  orle  dans  un  cartouche:  ul'otis  iuhui8...n 
(1).  La  perspective  y  est  des  ])Ius  fautives,  et  l'c-clielle  de  ce 
dessin  de  pure  fantaisie  donnerait  aux  claveaux  de  l'intrados  des 
dimensions  titanesques,  irréalisables  en  prati({ue.  Le  toxle  de  Kir- 
cher  s'exprime  ainsi  :  «Alius  pons  in  eadcm  Provincia  Xtnisi 
(Chen-si,)  prope  Cliogan,  ad  ripani  Fi  spectatus;  siquidem  d(^  mon- 
te ad  montem  unico  cxtructus  arcu...  quadringentorum  cuhitorum 
est;  altitudo  verô...  50  perticarum  esse  fertur;  und<,'  Sinie  eu  m 
Pontem  volantem  vocant.»  (2).  11  comi)are  ce  Pont  volant  jeté  sur 
le  Fleuve  Jaune  à  celui  du  Gardon,  près  de  Nimes,  (|u'il  a  vu. 

Ponts,  cloches,  vases,  pierres,  énormes  niasses  de  fer,  nous 
savons  désormais  que  les  Célestes,  par  un  procédé  renouvelé  des 
Grecs  et  familier  en  folklore,  attribuent  à  tout  objet  étrange,  dont 
ils  ignorent  l'origine,  cette  faculté  de  traverser  les  airs  i)our 
s'abattre  en  quelques  rares  pays  privilégiés,  à  la  façon  réservée 
aux  aérolithes  dans  notre  monde  sublunaire. 

Dans  le  récit  d'une  ascension  à  la  célèbre  montagne  sacrée, 
nommée  T'ai-chan  ^  |J[j,  au  Chan-long,  un  voyageur  mentionne 
qu'à  mi-hauteur,  «sur  le  bord  de  la  route  repose  un  énorme  galet 
appelé  la  pierre  qui  vole.  11  serait  venu  là  porté  par  le  vent,  au 
temps  de  Wan-li  (1573-16'20);  mais  le  touriste  se  demande  en  vain 
ce  qui  motive  cette  étonnante  explication,  vu  que  cette  pierre  res- 
semble à  des  milliers  d'autres  éparses  sur  les  flancs  de  la  mon- 
tagne.» (3). 

A  Sou-tcheou  ^  j'|'|,  la  capitale  du  Kia)ui-!^on,  le  peuple 
désigne  sous  le  nom  de  Sin-che  ^  Ç,  «pierre  d'éloile,»  deux 
blocs  de  pierre  brute  que  Ton  remaïque  j  rès  de  la  Pagode  de 
Confucius.  Il  ne  s'y  attache  du  reste  aucune  idée  superstitieu- 
ses (4).  A  Pékin,  on  montre  également  «un  dépôt  d'aérolithes  » 
dans  le  Temple  du  même  Sage.  (5). 

Un  ouvrage  célèbre  par  ses  l)elles  illustrations,  le  Si-hou- 
tche,  «description  du  lac  de  l'ouest,»  près  de  Ilanfj'tcheoïi  |Jl  j«|>|, 
capitale  du  Tchè-hiang,  parle  dune  colline,  haute  de  100  pieds, 
dans  l'enceinte  de  la  bonzerie  de  Lin-yn,  «la  retraite  de  l'esprit.» 
et  qu'on  nomme  la  Fei-lai-chan  M  ^  Û\'  L'origine  de  ce  nom 
serait  celle-ci  :  la  bonzerie,  ([ui  renferme  la  colline,  aurait  été 
bâtie,  à  la  fin  des  Song,  par   un   ascète    venu    des    Indes.     A  son 


(1)  Pauthier  l'a  fait  coiîier,  sans  aiTiélioration  valable,  pour  sa  Chine  moda-ne,  avec 
le  titre  l'ont  volant,  Fuente  volantt.  Voir  aussi  ihid.  I.  p.  120. 

(2)  China  illustrata,  p.  214  et  215. 

(3)  Chinese  Reco)der,  Dec.  1888  :  A  visit  to  T'ai-skan,  by  Rev.  P.  D.  Bergen. 

(4)  L'une  de  ces  pierre»,   rougeâtre,   est  longue  de  0"'  83  et  haute  de  0"»  54.  L'autre, 
d'un  gris  bleuâtre,  est  longue  de  l*"  18  et  haute  de  1™  20. 

(5)  Comte  de  Beauvoir,  Voyage  autour  du  monde.  8"  édit;  Paris  187 i;  p.  *>3. 


228  CROIX    ET    8WASTIKA.    II. 

arrivée,  cet  ermite  aurait  découvert  une  grotte  tellement  sembla- 
ble à  celles  de  son  propre  pays,  qu'il  aurait  juré  qu'elle  était 
venue  des  Indes  mêmes.  D'où  ce  nom  de  fei^lai,  «venue  en 
volant.»  Le  bonze  avait  amené  avec  lui  un  singe  blanc  et  il 
savait,  en  sitTlant,  convo(|uer  tous  ceux  des  environs;  aussi  la 
grotte  s'appelle-t-elle  «la  grotte  de  l'appel  des  singes;»  le  peuple 
raconte  qu'elle  communique  avec  celles  des  Indes,  ou  T'iert" 
tchou.  (1). 

Le  paragraphe  suivant  montrera,  j'espère,  au  lecteur  impatient 
quel  lien  réel,  bien  qu'un  peu  frêle  d'apparence,  rattache  tout  cela 
à  la  Croix,  qui  a  fait  jusqu'ici  l'objet  de  notre  travail.  J'arrêterai 
pourtant  encore  son  attention  sur  un  autre  monument  peu  connu, 
sur  une  fei-lai-che  5t§  ^  Ç,  c-à-d.  sur  une  «pierre  venue  du  ciel 
en  volant,»  et  dressée  aux  abords  de  Nankin,  pour  s'y  faire 
honorer  et  admirer.  (2). 

Cette  fei-lai-che  (che  ^  veut  dire  pierre)^  a  été  placée  dans 
la  pagode  nommée  Koan-iin-se,  (2  "g  ^^  à  l'est  de  Nankin,  sur  la 
route  de  Tchen-kiang  ^  J|£  ,  presque  à  l'entrée  de  la  sépulture 
de  Iloiig-ou  ^  |^,  h  un  ou  deux  kilom.  de  la  pagode  de  Ling- 
kou-se  ft  S^  T^,  au  fei-lai-tsien  extra-muros  susmentionné.  Rien 
à  l'extérieur  ne  signale  la  Koan-yn-se  aux  regards  du  curieux  ; 
dévastée  par  les  TcJiang-mao,  elle  vient  d'être  relevée  de  ses 
ruines.  C'est  le  type  de  la  modeste  pagode  rurale,  bâtie  sur  le 
plan  de  nombre  d'habitations  bourgeoises,  et  ne  se  trahissant  guère 
que  par  ses  murs  badigeonnés  d'ocre  jaune.  Parti  à  la  recherche 
de  la  fei-lai'Che^  j'y  entrai  naguère  et  pénétrai  dans  la  cour  en 
traversant  une  première  rangée  de  constructions,  où  trônent 
quelques  poussahs.  Là,  je  dessinai  et  mesurai  deux  ou  trois 
pierres  curieusement  sculptées.  Un  bonze,  qui  m'observait,  exi- 
geait absolument  que  je  lui  révélasse  en  confidence  la  vertu  secrète 
de  ces  pierres,  pour  le  mettre  à  même  lui  aussi  d'exploiter  la 
mine  de  richesse  et  de  bonheur  incluse  en  ces  «trésors.»  (C'est 
la  croyance  générale,  l'erreur  incurable  de  ces  bonzes  ignorants, 
superstitieux,  cupides,  adonnés  aux  pratiques  de  la  sorcellerie  et 
des  incantations,  préoccupés  surtout  de  leur  riz  quotidien).  J'eus 
beau  protester  de  mon  incompétence  radicale,  et  lui  assurer  que 
j'obéissais  à  des  soucis  d'une  nature  fort  différente.  Il  me  garda 
rancune.     J'en  eus  la  preuve  très  vexante,  quand,  à  ma  demande 


(1)  Cf.  H.  Cordier;  Odoric  de  Pordenone,  p.  338. 

(2)  On  m'en  a  signalé  une  autre,  à  une  trentaine  (?)  de  kilom.  au  Sud  de  Nankin, 
avec  divers  talismans  de  ce  genre.  Un  mandarinet  exposait  naguère  devant  moi  qu'une 
pierre  précieuse  s'y  trouvait  jadis  au  sommet  d'un  arbre  très  vieux,  très  vieux...  On  voulut 
la  voler,  alors  elle  disparut,  existant  encore,  mais  désormais  invisible.  "Vous  devez  savoir 
cela,  vous  autres  européens  !  vous  n'ignorez  pas  qu'il  y  a  toujours  au  sommet  des  vieux 
arbres  une  pierre  précieuse  qui  les  nourrit,  les  empêche  de  mourir".  Et  ce  mandarinet, 
aniateur  de  littérature  et  d'antiquités,  parlait  de  cette  cscarboucle  avec  conviction  ! 


V.     LKS    CHOIX    (KJ    X    1)1-:     l'Hl; 


220 


h; 


"« 


de  renseignements  sur  la  fo.i-Uil-che,  il  répondit  en  cliL,'nant  d»; 
l'œil:  «Oui,  il  y  a  une  fei-Uii-clie ;  oui,  je  sais  où  elle  est;  mais 
puisque  vous  refusez  de  m'avouer  ce  qu'on 
peut  tirer  des  ces  «trésors,»  je  ne  vous  dirai 
pas  non  plus  où  elle  se  trouve.»  Impossible 
de  lui  faire  entendre  raison  sur  ce  point.  Quel- 
ques passants  et  des  soldats,  employés  à  dé- 
terrer d'anciennes  briques  pour  la  réparation 
des  remparts,  se  montrèrent  heureusement  plus 
obligeants.  En  fait,  quand  j'interrogeais  ce 
bonze,  qui  bientôt  maugréa  contre  leur  com- 
plaisance, je  me  trouvais  à  six  mètres  de  la 
précieuse  «pierre  venue  du  ciel;»  elle  se  dres- 
sait dans  le  bâtiment  servant,  selon  l'usage, 
de  pagode  principale,  et  limitant  la  cour  au 
nord.  (1). 

Voici  sommairement  en  quoi  consiste  cette 
pierre.  En  entrant  dans  ce  t'ing,  ou  salle,  du 
nord,  on  a  devant  soi  une  alcôve  abritant  une 
Koan-yn  dorée  et  récente,  de  style  ordinaire; 
mais  elle  est  adossée  à  une  gigantesque  dalle 
de  mar])re,  poli  à-demi,  veiné  de  rose  et  de 
violet,  aux  tons  d'onyx  et  d'opale.  Cette  dalle 
suffirait  seule  au  pavage  d'une  chambre  de  25 
mètres  de  superficie.  (2).  Evidemment,  ce  sont 
ses  dimensions  extraordinaires  qui  lui  ont  valu 
cette  origine  supposée  céleste.  Dès  l'entrée, 
elle  limite  pour  le  regard  Taire  de  la  pagode, 
qu'elle  divise  en  deux  compartiments  inégaux. 
Au  premier  abord,  elle  semble  reposer  sur 
une  autre  pierre  formant  un  soubassement 
mouluré  et  sculpté,  qui,  de  fait,  est  pt*is  dans 
le  même  bloc.  (Voir  la  coupe  de  la  figure  187.) 
Ce  soubassement  reproduit  le  profil  et  Tornementation  des  soubas- 
sements analogues,  portant  également  des  dalles  à  inscriptions,  au 
tombeau  des  Ming,  h  quelque  mille  mètres  à  l'ouest.  Cette  base, 
haute  de  0™  65^  ,  présente   les  ornements    répétés    à    satiété    aux 


(1)  Ce  bâtiment  contient  en  optre  un  fort  joli  brûle-parfums  en  bronze,  exquia  d'exé- 
cution et  de  forme  originale,  lequel  d;ite  de  plusieurs  siècles  peut-être.  L'artiste  remarque- 
ra encore  en  cette  pauvre  salle  d'auberge,  (on  y  boit  et  on  y  mange),  deux  plaques  de  cuivre 
repoussé  et  émaillé  d'harmonieuses  couleurs,  représentant  des  poussahs  accroupis  sur  leur 
fleur  de  lotus,  l'un  dans  la  gamme  bleue,  l'antre  dans  la  gamme  rose.  Elles  sont  fixées  dans 
deux  dressoirs  en  bois,  à  Touest,  devant  une  aquarelle  du  Ti-tmng  pouxsah,  le  dieu  des  eu- 
fers. 

(2)  Elle  mesure  h^  70  de  longueur,  sur  4"^  35  do  hauteur  et  0'»  52  d'épaisseur. 


'230  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

])or(iqucs  do  cotte  sopiilturo  ot  aux  piods-droits  des  portos  de  l'an- 
cienne ville  impériale  à  Nankin.  La  date  de  ce  monumenl  ne  se 
trouve  pourtant  pas,  de  ce  l'ait,  clairement  déterminée  :  il  fut 
élevé  probablement  au  cours  du  XVI T  siècle. 

En  avant  de  la  foi-lni-clu',  une  Koan-yn  à  quatre  bias,  abri- 
tée avec  ses  doux  magots  habiluols  sous  un  récent  édicule  en 
bois,  sans  style,  trône  sur  une  sorte  de  piédestal  en  marbre  blanc, 
très  ouvragé,  superbement  sculi)té  et  ciselé,  orné  de  motifs  très 
gracieux.  C'est,  à  ma  connaissance,  le  plus  beau  morceau  de 
sculpture  décorative  qui  subsist(^  à  Nankin.  Il  est  malencontreu- 
sement caché  par  cette  vulgaire  armoire  en  l)ois  et  par  la  table 
qui  sert  d'autel.  Au  centre,  et  sur  les  doux  côtés  de  ce  piédestal, 
haut  de  près  d'un  mètre,  s'épanouissent  les  trois  croix  en  relief, 
dont  j'ai  inséré  le  grossier  croquis  à  la  page  Cl.  Au  bas  figurent 
quatre  lionceaux  en  relief  aussi.  Les  moulures  sont  égayées  par 
l'élégant  motif  à  feuilles  de  lotus  ornemaniséos,  si  usuel  dans 
l'art  moderne  chinois  et  qui  remplacent  si  avantageusement  les 
oves  et  rais-de-cœur  gréco-romains,  A  première  vue,  ce  soubas- 
sement, ouvré  comme  un  morceau  d'orfèvrerie,  pourrait  passer  pour 
un  travail  contemporain  du  Tombeau  dos  Ming,  bien  qu'il  trahisse 
plus  do  grâce  ralïinéo;  certains  de  ses  détails  architccloni([Uos  lui 
sembleraient  môme  empruntés. 

Au  milieu  et  au  revers  de  la  grande  dalle,  au  nord  par  con- 
séquent, on  remarque  dos  inscriptions  gravéc^s  on  creux  (|ui  i)ou- 
vent  s'interpréter  :  «fTabh'fto  ((ui  écran)  do  cristal  :  y]C  n't!  j^- 
Choei-t'<ino~p'infj'.  E<^rit  i)ar  L/,  à  T'si)t(j-linii<i  :  j^  Jçf  ^  ^ 
T'xiufj-liaitg  Li  t'i.yy  (l). 

La  statue  de  Konn-yn  n'a  qne  (jualro  bras  :  deux  de  ses 
mains  sont  Jointes;  un  de  ses  bras  levés,  le  droit,  montre  un  court 
chapelet.  Sa  chevelure  est  i)einte  en  bleu.  La  dêosse  de  la  niisèri- 
corde  s'accroupit,  on  taillecrr^  sur  la  fleur  de  lotus,  attitude  favori- 
te dos  dieux  indous.  E.!lo  s'adosse  à  la  fei-l;ii-che  qui  })orto,  sculp- 
té derrière  elle,  un  riche  ensemble  ornemental  aux  reliefs  dorés, 
aux  creux  rechampis  do  rouge,  une  sorte  d'énorme  ot  opulent 
jcu-de-Ibnd,  en  forme  d'auréoles  concentriques   ot   fleuries  (2),    sur 


(1)  Tfi^in/i-fi'inr/  serait  le  nom  d'une  colline  nankinoise.  A  côté  de  rinsciiptiou 
sont  incisés  deux  larges  sceaux  carrés,  l'un  en  creux,  ( }ni(i),  l'autre  en  relief,  '  >long),  selon 
la  coutume.  C'est  la  signature  sigillograplù<iue  an  coniV)let  du  nom  de  l'écrivain,  nommé 
plus  haut  Li,  tout  court,  et  ici  Se-li  soit  :  ]|^  pfl  K^  ^  Hioixj  yng  Se-U.  —  t^  f^ 
King-sieoa.  "  Sceau  de /f/o»;/  Se-li  Kivg-sieon.'"  Ce  lettré  jfti  Hinng  \*J^  Siugj  y^  J^ 
Se-ti  (^  ming)  ^  \\^  Kivg-sieoa '' nWk^  ^  ^  T-sia-iio''  ('t*  tse)  vivait  de  1G35 
à  1709.  Il  était  originaire  du  Hou-pé,  et  fut  reçu  au  Doctorat  en  1G58.  Il  exeiça  la  charge 
de  Grand  chancelier  de  TEmpire  et  a  laissé  plusieurs  ouvrages  estimés. 

(2)  Cette  gloire  figure  un'^  feuille  i\\\  ficus  religiosa,  consacré  à  Sakya-Mouni.  C'est  la 
forme  ancienne;  l'auiéule  modeine  e^t,  non  idus  aigiie,  ni  ovale,  mais  ronde.  Cf.  Schlagin- 
twfcit,  op.  cit.  p.  13j. 


V.   m:s  choix  oc   \  dk  rm.  231 

lequel  s'eiilrvo  la  déesse,  .dorcM;  aussi,  les  oreilles  tombantes,  lu 
tête  surmontée  do  la  haute  couronne;  à  cincj  pans,  diadème  drs 
boddliisalvas. 

L'effet  primitif,  avant  ees  récentes  additions  de  menuiseries, 
devait  être  très  heureux  et  fort  im|>ressionnanl.  La  fai-lui-rln' 
était  jadis  dressée  sous  une;  construction  légère,  un  kios(|ue  p<?ut- 
être,  dont  il  ne  reste  que  six  ou  huit  bases  de  colonnes,  l'énorme 
dalle  ayant  été  entaillée  en  gouttières  sur  ses  tranches  est  et  oue.s/, 
pour  recevoir  deux  des  fûts  de  colonnes,  qui  s'y  encastraient 
sur  un  tiers  de  leur  circonférence  et  assuraient  l'aplomb  de  la 
fameuse  tablette.  (1). 

Nous  nous  sommes  attardés  à  la  description  de  cette  pierre 
venue  du  ciel  en  colnnl,  parce  que,  outre  son  intérêt  archéologique 
et  religieux,  elle  présente  d'évidentes  analogies  avec  nos  ci.sea^.v 
venus  du  ciel  en  colnnt,  analogies  permettant  peut-être  d'élucider 
un  jour  le  problème  qui  se  rattache  à  ces  derniers. 

Pour    le    moment,  il  appert    sans    cohteste,    que.    de    part    et 
d'autre,  la  crédulité  chinoise,  tenue  en  émoi  à  la  vue  d'une  énorme 
masse    de    pierre    ou    de    fer    dont    elle    ne    parvenait    pas   à  fixer 
l'origine,    leur   en   a   assigné  une  céleste,    de   complicité    avec    les 
bonzes  aussi  ignorants  et  beaucoup  plus  intéressés  au  subterfuge. 
Pour  limmcnse  tablette,  c'est  la  fiction  esquissée  par  Lafontaine  : 
Un  bloc  de  marbre  était  si  beau 
Qu'un  statuaire  en  lit  l'emplette. 
Qu'en  fera,  dit-il^  mon  ciseau? 
Sera-t-il  dieu,  table,  ou  cuvette  y 
Il  sera  dieu  ! 

Maluit  e.s.sy?  deum  ..,  avaii  dit  Horace.  La  fei-lni-che,  quasi- 
divinisée,  devint  une  tablette  d^origine  céleste  :  ainsi  procèdes 
l)artout  et  à  tout  âge  la  faiblesse  de  l'esprit  païen. 

En  voici  un  nouvel  exemple  assez  saillant;  nous  le  présen- 
tons comme  une  contribution  à  ces  habitudes  du  folk-lore  chinois, 
qu'il  peindra  au  vif,  et  pour  développer  les  indications  du 
RI.  V.  C.  Ilart. 

A  Nankin,  près  de  la  grande  ]>ortc  monunîentale  à  trois 
baies,  nommée  le  Kou-leou  ^^.  et  datant  du  début  du  règne  de 
Hong-ou  ^  gÇ  (13G8)  s'élevait  jadis  une  tour  ou  belYroi  à  cloches 
Tcliong-kou-se  |j*  "j^  -^  ruinée  depui-s  longtemps.      11  en  reste  une 


(1)  La  fei-lai-che  semble  Je  faction  connue  une  sentinelle  avancée,  un  palhufiinti, 
gardant  Taccès  de  la  sépulture  impériale  de  la  dynastie  des  Mina.  Avec  la  riche  et  vaste 
pagode  de  Lhuj-koa-se,  située  à  deux  kilom.  i)lus  à  l'est,  elle  ajoutait  naguère  à  la  splendeur 
de  ces  constructions,  dont  les  princi]mles  étaient  le  tombeau  des  Ming,  les  autels  du  Ciel  et 
de  la  Terre,  (Tien-tan  ci  Ti-tan,  ^  m.^  m  î^)  ^e  pavillon  circulaire  à  la  sortie  de 
Hong  on-meii  ^  i^  P^  ?  enfin  la  ville  impériale  et  ses  Palais.  Peut-être  décrirons-nous 
plus  à  loisir  ces  divers  monuments. 


232  CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

cloche  fort  visiter,  fondue  vers  la  fin  du  XI V  siècle,  et  désignée 
populairement  par  cette  appellation  :  ta-tchong  ^  ^  la  grande 
cloche.  On  prétend  que  les  T^chang-mao  essayèrent  en  vain  de 
la  relever.  Cette  opération,  qui  présageait  dans  les  idées  nan- 
kinoises  une  ère  de  prospérité  pour  la  vieille  cité,  s'accomplit  à 
souhait,  il  y  a  cinq  ou  six  ans,  grâce  aux  engins  de  l'Arsenal. 
La  curiosité  et  la  superstition  y  amènent  d'incessants  pèlerins. 
Pour  le  peuple,  elle  aussi  est  tombée  du  ciel,  c'est  une  fei-lai- 
tchong  f|§  ^  S  (tchong  =  clochej,  bien  qu'on  puisse  lire  sur  le 
métal  en  caractères  chinois  fort  distincts:  «la  21"  année  du  règne 
de  Ilong-ou,  le  21"  jour  du  9*'  mois.»  (1). 

«N'importe!  dit  le  R^  Williams  (2);  une  histoire  plus  roman- 
tique nous  apprend  que,  quand  Ilong-ou  fit  fondre  cette  cloche,  il 
ordonna  de  jeter  dans  le  bronze  en  fusion  une  assez  grande  quan- 
tité de  divers  métaux.  On  ne  put  parvenir  à  les  allier  et  plusieurs 
habiles  fondeurs  échouèrent  en  cette  tâche,  malgré  leur  ex})érien- 
ce  technique.  Un  praticien  des  plus  renommés  fut  appelé  et  reçut 
l'ordre,  sous  peine  de  mort,  de  terminer  la  cloche  à  une  date  fixée. 
Il  travailla  en  vain;  les  métaux  réfractaires  refusaient  de  fondre, 
et  le  maître  fondeur  trahissait  naturellement  quelque  anxiété.  Sa 
fille  ainée,  dçvinant  ses  soucis,  lui  arracha  son  secret.  Elle  s'en- 
dormit la  nuit  suivante,  en  pleurant  sur  le  malheur  qui  menaçait 
sa  famille;  et  en  songe  elle  rêva  que  seul  le  sang  d'une  vierge 
rendrait  possible  l'alliage  des  métaux.  Elle  se  leva;  en  s'habillant 
elle  réveilla  ses  deux  sœurs.  Après  maint  refus,  elle  fut  obligée 
de  leur  communiquer  son  projet  et  alors  elles  insistèrent  pour 
l'accompagner.  Les  trois  sœurs  se  dirigèrent  donc  vers  la  four- 
naise et  se  précipitèrent  dans  le  métal  liquéfié.  Aussitôt  trois 
grandes  cloches  s'élancèrent  dans  les  airs,  La  première  retomba 
dans  le  Yang-tse-Kiang,  la  seconde  dans  la  ville  impériale  à  Nan- 
kin, et  la  troisième  est  celle  qui  nous  reste.  Les  statues  des  trois 
sœurs  se  voient  dans  un  réduit  de  la  pagode  où  l'on  a  suspendu 
cette  cloche,  et  l'on  assure  que  les  cendres  des  bâtonnets  odorants, 
brûlés  à  leur  autel,  sont  des  spécifiques  pour  tous  les  maux.  Les 
femmes  fréquentent  surtout  cette  pagode.»  Si  les  versions  abon- 
dent dans  ces  récits  lég'endaires,  les  divergences  n'ont  ici  qu'une 
médiocre  importance  ;  pour  nous  l'intérêt  se  concentre  uniquement 


(1)  Cela  correspond  à  Tautomne  de  1388.  Le  R.  P.  Colombel  a  publié,  dans  le  n° 
d'Oct.  1888  des  Etudes  religieuses,  cinq  ou  six  pages  relatives  à  cette  grosse  cloche  et  à  ses 
sœurs.  L'une  de  ces  cloches  tombée  par  accident  au  fond  de  l'eau,  quand  on  voulut  lui  faire 
traverser  le  Yang-tse-kiang,  a  été  baptisée,  par  la  légende,  du  nom  de  fei-tchovg  Tfê  »M * 
"cloche  envolée."  Cette  notice  forme  une  intéressante  monographie  du  sujet.  Cf.  suprà 
p.  27. 

(2)  The  Shangluxi  Mercury,  du  27  Juin  1891  :  Hung-wu  and  his  capital. 


\ 


I 


LES  CHOIX  OIT  X  ni:   fkh 


2:}3 


sur   ces   traditions   persistantes    de    ro/s   de   cloches  ou  autres  ob- 
jets. (1). 


^^  III.   L'X  DE  FER  DE    KI-NGAN-FOU  AU  KIAXG-SI 


Réfléchissant  sur  ces  origi- 
nes célestes  et  sur  ces  fei-lai- 
tsien  énigmatiques,  qui  me 
hantaient  comme  une  obses- 
sion, je  revis  soudain  en  imagi- 
nation le  galbe  bizarre  d'une  X 
en  fer,  reproduit  naguère  dans 
un  numéro  des  Missions  Catho- 
liques. J'y  recourus  sans  re- 
tard et  constatai  avec  intérêt 
qu'il  figurait  en  tête  de  l'ar- 
ticle intitulé  :  «La  croix  hono- 
rée dans  une  pagode  chinoi- 
se.)) (2).  Voici  tout  d'al}ord 
le  dessin,  calqué  sur  la  feuil- 
le   originale,   (fig.   188.) 

Il  est  tiré,  (ici  et  dans 
les  Miss.  Catholiques),  d'une 
planche  de  l'ouvrage  Cheng- 
che-tchou-jao  ^  ^  ^  ^f , 
composé  par  le  P.  de  Mailla. 
Ce  livre  contient  les  dessins 
des  trois  croix  du  Fou-kien, 
dont  j'ai  donné  un  fac-similé 
à  la  page  165.  (3). 


^   Ë  ^   PA    #   '^ 
■S   ^    î  ^^   >^   S 


Fia.  18S. 


(1)  Le  sang  luimain,  jefcé  dans  le  métal  en  fvision,  améliore  la  fonte,  d'après  les  croy- 
ances chinoiser..  Une  légende  semblable  se  répète  pour  In  cb>che  de  35  tonnes  que  Yovylo, 
3«  emp.  des  Ming,  voulut  placer  dans  le  Tchong-leou  Ijg  tS  Je  Pékin.  Après  un  double 
iiîBuccès,  le  fondeur,  \in  mandarin  Koan-yu,  charge  <le  l'entreprise,  fut  menacé  de  mort 
si  le  3^  essai  échouait  encore.  Sa  fille  a])prit  d'un  sorcier  quïl  fallait  du  sang  de  vierge  dans 
le  métal.  Pendant  qu'elle  se  précipitait  la  tête  la  première  dans  la  fonte,  un  domestique 
voulant  la  retenir,  ne  put  saisir  que  sa  chaussure.  La  cloche  est  superbement  réussie;  mais 
à  chaque  coup  qui  tinte,  le  i)euple  distingue  le  son  du  caractère  hiai  (chaussure).  —  C'est 
la  pauvre  fille  que  réclame  son  soulier  !  Cf.  Benny s  The  fol fc-lore  of  China.  —  Hong-kong 
1876.  p.  133. 

(2)  Cf.  Missions  Catholiques,  1886,  p.  543. 

(3)  Monseigneur  Kouger,  vie.  aiiostolique  du  Kiainj-si  méridicmal,  a  fait  une  xf^niW- 
iion  (\q  CQ  Chenrj-che-tchou-jao,  à\\^xh&  l'édition  de  T'ou-sè-ivè,  1803,   (n°  28  du  Catalogus 

30 


23 'l  CnOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

Dans  rine^trumont  ro})r('sont(',  à  la  vue  de  la  forme  on  X  et 
des  deux  trous^  je  soupçonnai  un  troisième  fei-bii-tf^ioi ;  j)uis  les 
deux  proéminences  des  côtés  me  firent  tout  d'abord  conjecturer 
que,  dues  à  l'inexpérience  du  dessinateur  chinois,  qui  use  sans 
vergogne  de  rabattements  ultra-conventionnels  (1),  ils  figuraient 
les  deux  rails  transversaux,  si  caractéristiques  dans  les  deux  ins- 
truments déjà  découverts.  Je  résume  ici  l'article  des  Missions 
Catholiques  : 

((Voici  le  fac-similé  réduit  d'une  grande  croix  de  fer,  dans  la 
forme  dite  des  croix  de  S.  André,  appelée  par  les  païens  Che-tse- 
poussah,  c.-à.-d.  ((divinité  ou  croix  idole.»  Elle  est  l'objet  d'une 
grande  vénération  de  la  part  de  tous  nos  KiniKi-f^inois  païens,  qui 
viennent  lui  rendre  leurs  hommages  dans  une  pagode  fameuse, 
coni  ue  sous  le  nom  de  Ta-uung-miao  ^  ]£  jigjj,  ((Temple  du 
grand  Roi.»  Quel  est  ce  Ta-\K'ang?  Les  Chinois  n'ont,  que  je  sa- 
che, aucun  j)oussah  de  ce  nom;  ils  ne  savent  pas  ce  que  c'est  que 
ce  grand  Roi.  Ne  serait-ce  pas  notre  grand  roi,  Hex  vegimi,  rex 
super  omnes  regos^  notre  Seigneur  des  Seigneurs,  Dominus  domi- 
nantium?  Rien  n'empêche  de  le  croire  et  la  présence  d'une  gran- 
de croix  de  fer  semble  autoriser  cette  pieuse  croyance;  car  les 
inscriptions  chréliennes  qui  Tencadrent  glorifient  manifestement 
le  mystère  de  notre  Rédemption  par  la  croix.  Au  reste,  des  lé- 
gendes nombreuses  décorent  tout  l'intérieur  de  la  pagode;  or, 
toutes,  bien  qu'altérées  quelque  peu  par  l'ignorance,  la  mauvaise 
foi  ou  je  ne  sais  quelle  autre  cause,  se  rapportent  incontestable- 
ment à  la  croix.  J'^ai  interrogé  sur  cela  à  plusieurs  reprises  nos 
prêtres  chinois  et  nos  lettrés  chrétiens.  Ils  sont  tous  convaincus 
que  notre  pagode  de  la  Croix  était  jadis  un  temple  chrétien.»   (2). 

Le  vénéré  Prélat  expose  ensuite  comment  le  Ta'\çang-miao 
^  ï  J^'  par  une  transformation  presque  insensible  des  caractè- 
res chinois  (jui  servent  à  écrire  ce  titre,  était  peut-être  ancienne- 
ment un  T '' ien~tcho\i-V aiig  5*^  ^  ^,  qui  est  maintenant  le  voca- 
ble ofîiciel  et  réservé  des   églises  catholiques.  Selon  lui  aussi  Ta- 

librorum...;)  mais  en  v  ajoutant  cette  planche  de  la  croix  de  Ki-vrian-fou  xzi  ^  /iT* 
Je  regrette  que  personne  n'ait  eu  Tidée  d'y  joindre  le  fac-sinjilé  de  la  croix,  beaucoup 
plus  importante  i>our  l'archéologie  et  l'histoire  religieuse,  du  sommet  de  la  pierre  de  Si- 
ngan-fou.  L'ouvrage  tlu  P.  de  Mailla  traite  1^,  de  Dieu  et  de  la  Ciéation  ;  —  2^,  du  péché 
d'Adam  et  de  la  Rédemption  du  monde;  —  3°,  de  l'âme;  —  4°,  du  mérite  et  de  sa  récom- 
pense ;  —  5' ,  des  erreurs  des  fausses  religions. 

(1)  Ce  procédé  était  aussi  familier  aux  Egyptiens  et  aux  Chaldéons  qu'à  nos  artistes 
du  moyen-âge. 

(2)  En  1892,  sur  les  ]>lacards  poussant  la  populace  à  incendier  de  nouveau  l'orphelinat 
et  l'église  de  Tanriavg  "fj  y^-,  non  loin  de  TcJten-kiavg,  les  établissements  catholiques 
étaient  appelés  Tu-ioang  y^  ^  •  Pour  le  texte  complet  de  cette  argumentation  nous 
renvoyons  aux  Missions  catholiques  de  1886,  article  par  M»""  Rouger,  lazariste,  évèque  de 
Cissame,  vie.  ai>ostolique  du  Kiangsi  méridional. 


1 


V.    LES    CHOIX    OU    X    UE    FEH.  23.*) 

wa?7f/  ;fy:  J,  le  g-rand  Roi,  ou  mieux  encore  T'ni-\K'!nifj  ^  J, 
aurait  été  une  des  expressions  usitées  pour  siirni(i(;r  le  Dieu  (I<î8 
clirétiens,  avant  que  le  S.  Siège  eût  lixé  la  dénomination  plus  ré- 
cente et  seule  autorisée  de  T'ien-Tchou  y^  ^,  le  Seiijneur  du 
Ciel.  «Il  paraît  toujours  bien  certain,  ajoute  Mo»"  Houger,  (|ue  ce 
Ta-ouang-miao  a  dû  être  primitivenuuit  un  temple  ciirélien.  dédié 
à  la  croix  de  Jésus-Christ.  Et  cette  croix,  cette;  grande  croix  de 
fer,  qu'en  faut-il  penser?  Nous  avons  souvent  cherché  à  la  bien 
voir  de  près,  pour  avoir  des  données  certaines  sur  son  ori2-ihe  et 
sur  l'époque  à  laquelle  elle  se  rapporte.  Nous  n'y  avons  jamais  pu 
découvrir  aucun  caractère  lisible,  et  les  gardiens  du  Tn-owiny- 
miao  nous  ont  toujours  affirmé  que  la  rouille  avait  considérable- 
ment dégradé  leur  Che-tne-poussali.  En  conséquence  il  était  devenu 
absolument  impossible  d'y  lire  quoi  que  ce  soit.»  (1).  Et  l'auteur 
de  la  lettre  termine  en  mentionnant  divers  textes  chinois  relatifs 
au  singulier  monument  qu'il  proclame  ^vénérable  h  plusieurs  titres.» 

Naturellement,  nos  convictions  sur  l'origine  chrétienne  de 
cette  X  en  fer  étaient  beaucoup  moins  fermes  que  les  siennes, 
puisque  nous  avions  connaissance  de  deux  autres  monuments, 
tout  au  moins  analogues,  s'il  fallait  s'en  rapporter  au  croquis  trop 
sommaire,  infidèle  même,  adjoint  à  la  lettre. 

Avec  une  extrême  et  intelligente  complaisance,  les  mission- 
naires lazaristes  du  Kiang-si  méridional  s'employèrent  à  me   four- 


(1)  On  cite  en  plusieurs  endroits,  (notamment  à  Hoai-ngan  uÊ  ^>  province  du 
Kiavg-sou)  des  pagodes  appelées  Ta-icang-miao. 

Eu  1889,  près  de  Ou-ho  jL  "/Pj  ^  ( Kiang-sou),  le  maître  d'une  barque  de  sel,  raconte 
un  missionnaire,  trouve  une  couleuvre  à  tête  carrée,  longue  de  20  centimètres  :  ''C'était 
T'ai  wans',  le  grand  2"ai-wf7îgr,  naguère  intronisé  dieu  par  décret  d'emperiuir  !  "  La  bête 
inoffensive  est  anTenée  au  Tao-tai  de  la  Douane  au  sel,  qui  va  au-devant  d'elle  en  cortège 
officiel,  et  lui  fait  une  prostration.  Bien  que  durant  10  jours  on  fête  l'animal  par  d  s  repré- 
sentations théâtrales,  il  s'enfuit  un  jour.  Des  gamins  le  retrouvent  dans  une  mare  voisine, 
où  un  bonze  le  reconnaît  entre  leurs  mains.  Ce  bonze  habitait  justement  une  pagode  en 
ruines  du  célèbre  T'ai-wang.  Le  Tao-tai,  averti  de  nouveau,  ramène  pompeusement  la  bête 
couleuvrine  et  décrète  que  cette  pagode  sera  réparée.  Les  barques  de  sel  devront  payer  dix 
sapèques  pour  chaque  quintal  de  cette  denrée,  jusqu'à  l'achèvement  des  travaux,  pour  les- 
quels le  Vice-roi  de  Nankin  promet  130.009  francs  environ. 

D'après  le  Ckinese  Recorder  (1887,  p.  249),  il  y  a  une  vingtaine  d'années,  à  la  suite 
d'un  débordement  du  Pei-ho,  un  petit  serpent  fut  ainsi  pris,  et  porté  en  procession  au  T'ai- 
wang-miao.  "Le  puissant  Vice-roi  Li  Hong-tchang,  accompagné  d'un  cortège  de  hauts  man- 
darins, vint  rendre  hommage  au  misérable  petit  serpent  et  implorer  son  secoui-s  contre  les 
inondations."  La  scène  se  renouvelait  à  Nankin,  il  y  a  deux  ans,  et  plus  récemment  encore, 
dans  des  circonstances  presque  identiques.  En  effet,  dans  les  premiers  joui-s  de  Janvier 
1893,  le  Vice-roi  Lieou  K'ouen-i,  entouré  des  plus  grands  dignitaires,  y  fit  plusieurs  prostra- 
tions publiques  devant  un  lézard,  enfermé  dans  une  grande  bouteille  drapée  en  jaune  et 
apportée  dans  un  palanquin  jaune  aussi.  Lire  ce  récit  dans  le  Shanghai  Mercurif  du  l.î  Jan- 
vier 1893. 


230  rUOIX    ET    SWASTIKA.    II. 

nir  les  cxi^licalions  précises  que  je  nie  permis  do.  leur  demander,  ci 
dont  je  ferai  proliter  le  lecteur.  Avant  tout,  un  plan  exact,  accom- 
pagne de  mesures  cotées,  facilitera  la  triple  comparaison  des  trois 
instruments.   (1).    (fig.    189.) 

^I.  l'abbé  Ansault  (Le  Correspondant,  1889.  p.  309^,  visait  pro- 
bablement cette  dernière  X  dans  cette  phrase,  trop  résolument 
affirmative  :  «La  croix  est  en  honneur  au  Japon;  on  Tadore  en 
Chine.»  Son  excuse  est  qu'il  renvoie  à  la  lettre  de  M^'^'  Rouger,  à 
la  page  13  de  sa  Réponse  aux  justes  critiques  de  M^'*"  de  Ilarlez. 

«La  croix  de  Ki-ngan-fou  g  ^  J^,  disent  les  renseignements 
dontje  suis  redevable  aux  missionnaires  hizaristes  du  A'ia?i^-si^  la  croix 
est  placée  sur  un  piédestal  maçonné  en  briques,  haut  de  quatre 
l)ieds,  dans  une  armoire  en  bois.  Un  grillage,  également  de  bois, 
sert  de  porte  à  cette  armoire.  Un  voile  entrouvert  laisse  aperce- 
voir une  partie  de  la  croix.  On  voit  mieux  les  extrémités,  parce 
que  le  grillage  ne  ferme  l'armoire  que  jusqu'à  hauteur  d'homme. 
La  croix  j^orte  deux  arêtes  en  saillie,  avec  deux  trous;  je  ne  sais 
pas  s'il  y  a  des  restes  de  plomb  dans  les  anfractuosités.  L'obscu- 
rité du  lieu  empêche  peut»étre  de  les  apercevoir,  si  elles  sont  peu 
visibles.» 

«La  croix  ne  porte  pas  de  caractères  sur  sa  face  antérieure; 
s'il  y  en  a,  ils  sont  cachés  ])ar  derrière^  et  il  est  difficile  de  mou- 
voir une  pareille  masse  pour  s'en  assurer.» 

«  Il  faut  noter  que  la  croix  n'occupe  pas  le  milieu  de  la 
pagode  :  il  semble  que  ce  n'est  pas  sa  pagode  et  qu'elle  n'y  est 
que  réfugiée,  depuis  que  sa  prernière  pagode  a  été  démolie.  Elle 
est  placée  dans  un  coin,  sur  ce  qu'on  pourrait  appeler  un  autel 
latéral,  à  droite  en  entrant,  h  gauche  de  l'idole  principale,  qui 
tient  le  milieu.» 

Pour  compléter  ces  utiles  informations,  nous  transcrirons  un 
dernier  passage,  à  rapprocher  de  la  phrase  sur  la  piste  éventuelle 
indiquée  à  la  page  220, 

«Il  y  a  tout  près  d'ici,  également  sur  le  bord  de  la  rivière, 
disent  encore  les  missionnaires,  une  très  ancienne  tour  qui,  d'après 
les  Chroniques  de  Ki-ngan-fou,  date  de  T-che-rOU  |i5;  ,^  ,  le  même 
empereur  (qui  aurait  fondu  ou)  sous  lequel  on  aurait  fondu  la 
croix  de  Ki-ngan.      Peut-être  y  a=-t-il  une  relation  entre   la  vieille 


(1)  Mesures  i^rincipales  de  l'X  du  Kiang-si  figurée  au  dixième 

Longueur  totale   .... , 

Plus  grande  lai'gear 

Epaisseur  générale 

Largeur  au  centre    

Distance  entre  les  rails 

Largeur  des  rails  et  leur  hauteur 

Diamètre  des  trous 

Largeur  dos  branches 


....  1, 

m     ^7c 

1, 

05. 

....  0, 

155. 

0, 

27. 

....  0, 

22. 

0, 

035. 

....  0, 

12. 

0, 

135. 

V.     LES    CHOIX    OU    X    UF     FKH, 


237 


Fiy.    189. 


238  CHOIX    ET    SWASÏIKA.    II. 

tour,   encore  assez  liante,  la  j^agode  ruinée  (|ui    était  à  ses  pieds, 
et  la  croix  de  Ki-ngnn^  puisqu'elles  ont  la   même  date.» 

Cette  X  a  été  mentionnée  bien  des  fois,  ({uoique  vaguement. 
John  Kes.^on  n'a  pas  manqué  d'y  recourir  pour  confirmer  sa  thèse 
que  le  Christianisme  fut  introduit  en  Chine  à  la  fin  du  I*""  ou  au 
début  du  IT'  siècle,  mais  que,  faute  de  vitalité,  il  n'a  pu  étoulïer 
alors  l'idolâtrie.  «On  assure  qu'on  a  trouvé  en  Chine  d'anciens 
monuments  chrétiens,  entre  autres  une  croix  de  fer,  dans  la 
Province  du  Kiang-si,  portant  une  date  qui  correspond  à  l'an  239 
de  notre  ère.»  Puis  l'auteur  semble  préoccupé  d'atténuer  une 
conclusion  trop  rigoureuse:  «Une  croix,  insinue-t-il,  n'est  pas 
nécessairement  un  reste  de  Christianisme,  surtout  s'il  est  vrai, 
comme  nous  l'avons  lu,  que  les  Chinois  avaient  une  croix  sur 
leurs  monnaies  (l)  avant  1^  crucifiement,  et  adoraient  la  croix 
avant  que  la  Croix  expiatrice  n'ait  été  élevée  sur  le  Calvaire.»  (2). 

Exacte  ou  erronée,  l'information  se  copie  sans  variante  ni 
contrôle.  «On  a  d'ailleurs  trouvé  des  monumens  chrétiens  dans 
d'autres  Provinces  de  la  Chine;  dans  le  Fo-kien  et  dans  les  mon- 
tagnes qui  l'environnent,  ainsi  que  dans  la  Province  de  Chen- 
tchen.  (sic.)  Dans  la  Province  de  Kiang-si,  on  a  trouvé  une  croix 
de  fer  du  poids  de  3.000  livres,  sur  laquelle  on  lit  une  date  qui 
se  rapporte  à  l'année  239  de  Jésus-Christ.»  (3). 

Tout  cela  est  emprunté  à  Kircher,  (p.  7  et  9.)  et  à  du  Ilalde, 
(III,  p.   I't7.)  que  l'on  a  négligé  de  nommer. 

Dabry  de  Thiersant  puise  à  la  même  source  dans  ces  lignes  : 
«On  raconte  que  sous  les  Tong-Han  (25-221  ap.  J.C),  au  premier 
siècle  de  notre  ère,  il  y  avait,  dans  plusieurs  provinces  de 
l'Empire,  des  temples  dédiés  au  Seigneur  du  Ciel;  on  dit  égale- 
ment que  dans  le  Hou-nan^  le  Ho-nan^  le  Fo-kien,  etc.,  on  a 
trouvé  des  croix  en  pierre  et  en  fer,  portant  la  date  du  IP  ou  du 
IIP  siècle..  .»  (4). 

La  trace  la  plus  récente  que  nous  en  ayons  rencontré  figure 
dans  la  China  Review  de  1889-90:  «Certaines  personnes,  creusant 
la  terre  dans  la  Province  dii  Kiang-si^  ont  découvert  une  énorme 
croix  de  fer,  portant  une  inscription  qui  remonte  à  une  date  très 
éloignée.»  (5). 


(1)  Nous  avons  discuté  cette  assertion  p.  26  et  p.  65. 

(2)  John  Kesson  :  op.  cit,  p.  10. 

(,S)  Annales  de  Philos.  Chvét.  ;  1853,  p.  147.  Article  de  Marchai  de  Lunéville  et 
Léontiewski. 

(4)  Le  Catholicisme  en  Chine  ..  ;  p.  8. 

(5)  China  Review,  vol.  XVIII.  — 1889-90.  Article  de  E.H.  Parker.  Le  même  numéro 
contient  le  passage  suivant:  "Dans  la  ville  de  Nan-t'chang-fou,  capitale  du  Kiang-si,  se  voit 
un  groupe  de  sculptures  remarquables:  au  centre  se  dresse  une  femme,  écrasant  sous  ses 
talons  la  tête  d'un  immense  serpent,  taadis  qu'elle  porte  un  enfant  dans  ses  bras  :  auj^rès 
d'elle  se  tient  un  vénérable  vieillard  qui  considère  la  scène  avec  admiration.     Enfin,   tout 


1 


V.     LES    CHOIX    OC    X    DK     FKH.  ?30 

Quoi  qu'il  en  paraisse,  le  (loeunieiU  est  unique  h  l'onirino, 
et  non  multiple  :  les  (lilïérents  auteurs  se  sont  eojjic's  à  i'envT.  ou 
plutôt  ont  tous  exi)loité  c(^  passai^^e  de  la  Ic-tlic  du  W  Michel 
Boyni  :  «On  ne  peut  encore  conclure  avec  certitude  (juc  lApôlre 
S.  Thomas  est  venu  prêcher  en  personne  rE\ani,HIe  en  Chine, 
car,  bien  que  les  vestiges  que  l'on  a  retrouvés  de  la  foi  chrélien- 
ne  prouvent  ouvertement  qu'elle  a  été  apportée  aux  Chinois,  pour- 
tant ces  vestiges  mêmes  montrent  qu'elle  a  pénétré  parmi  eux 
quand  régnait  la  famille  des  Ilan  postérieurs  (25-221),  des  Troix^ 
Royaumes  {221-211).  En  effet,  dans  la  Province  du  Kianfj-si,  au 
bord  d'un  fleuve,  on  voit  une  croix  de  fer,  pesant  environ  3. 000 
livres,  et  on  dit  qu'elle  porte  une  date  chinoise,  ({ui  correspond  à 
l'an  239  de  l'ère  chrétienne.  D'où  il  a])pert  que  la  vraie  ï<n  et  les 
prédicateurs  de  cette  foi  ont  évangélisé  les  l^rovinces  du  Midi,  il 
y  a  plus  de  1415  ans.»  (1). 

Nous  avons  annoncé  les  traductions  des  quehjues  textes 
chinois  relatifs  à  la  Croix  de  Ki-ngim^fou.  Le  premier  sort  d'une 
plume  européenne,  celle  du  P.  de  Mailla.  Dans  son  Traité  de  la 
Bédemption,  (Sœculo  aureo  humilis  tractatio),  p.  26,  Cheng-che- 
tchou-jao,  déjà  mentionné  [siiprà  p.  233)  on  lit  :  «Au  commence- 
ment de  la  dynastie  des  Ming.  sous  l'Empereur  Hong-ou  ^  jÇ. 
dans  la  Province  du  Kiang-si,  dans  la  ville  de  Lou-li}ig,  en 
creusant  la  terre,  on  a  trouvé  une  grande  croix  de  fer,  où  se 
lisait  le  nom  de  règne  T'che-ou  ^  .^.  Or  T'che-ou  était  le  nom 
de  règne  (de  Suen-k'iuan-ou  ^  fondateur  de  la  dynastie)  des 
Trois-Royaumes.  San-kouo  ^  ^,  et  correspond  aux  années  238 
à  250  après  Jésus-Christ.  Un  célèbre  mandarin  nommé  Lieou 
Tse-kao  gij  ^  j^,  (ou  Lieou  Song  gij  ^),  composa  un  chant  sur 
la  Croix  de  fer  :  T'ié-che-tse-kou  f|j{  -p  îf*  sj^.  On  en  parle  aussi 
dans  un  traité  intitulé  Cheng-se-lou  '\m.  ,g,  f^  (Traité  sur  la  ré- 
flexion,) dû  au  lettré  Li  Kieou-kong  ^jl^Xj]-  (2).  L'époque  T'die^ 
ou  n'est  pas  très  éloignée  de  la  mort  de  l'Apôtre  S.  Thomas  qu'on 
dit  être  venu  en  Chine.» 

«Vers  la  fin  de  la  dynastie  des  Ming,  on  trouva  dans  la 
Province  du  Ctien-si  le  monument  a])pelé  King-kiao-pei  ;§;  ^  î^ 
(Tablette  de  l'illustre  Religion,)   placé   maintenant  dans  la  i>agode 


autour,  une  dizaine  de  personnages  plus  petits  sont  à  genoux;  ils  semblent  représenter  les 
bergers  offrant  leurs  présents  ù  la  mère  et  à  l'Enfant.  Et,  détail  curieux,  «luelques  uns 
offrent  deux  colombes,  d'autres  un  agneau.  N'est-ce  pas  la  vraie  représentation  de  Notre- 
Seigneur?"—  Il  ne  serait  i>as  malaisé  d'identifier  le  sujet  de  ce  bas-relief,  et  d'autres 
analogues,  (  loco  citato),  avec  quelque  scène  bouddhique  ou  brahmaniste.  N'ayant  vu  ni 
l'original  ni  la  copie  du  bas-relief,  nous  ne  hasardons  prudemment  ici  qn'une  simple  et 
hésitante  conjectui'e. 

(1)  Kircher;  China  illustrata,  p.  9  et  seq.  Le  P.  Boi/m  (  h  ^""  )  ":^q"it  en  Pologre 
en  1612.  Jésuite  en  1629,  il  arriva  en  Chine  en  1650  et  y  mourut  en  16ô9. 

(2)  Nous  n'avons  pas  sur  ce  point  d'indication  plus  précise. 


2i0  ci;oix  i-:t  swastika.  —  ii. 

noninu'o  /v/;?(/-/s///f/.  En  ou(r(\  dans  hi  Provinro  du  i'oK-ltio}.  on 
a  li'ouvé  un  assez  grand  nonil)i'c  do  nionunuMils  do  la  l\olig-ion 
Catholique.» 

Abordons  maintonant  les  tcxtos  chinois,  d'origino  indigène, 
auxfiuols  vient  do  r(Mivoy(M'  le  P.  de  Mailla.  Nous  en  discuterons 
ensuite  la  teneur  et  les  conclusions. 

Quelques  extraits  des  Clnoniquon  de  la  ville  de  Ki-iignn-fim 
^   ^  /JÏ  '^^^  sujet  d'une  X  en  fer  : 

«L'X  de  for  qui  se  trouve  au  sud  de  la  l*réfecture  de  A'i- 
iirjnn-fou.  en  dehors  de  la  liarrière  de  bois  et  au  bord  de  la  riviè- 
re, porte  l'inscription  suivante  :  ^^  :/yC  H  ^-  3Ï  J^  fïî  \B'  «fabri- 
qué la  5*^  lune  de  la  2®  année  du  règne  Pao-fa  (ll^O)»;  poids  : 
1300  livres.  11  y  a  à  côté  un  étang;  quand  les  eaux  de  cet  étang 
deviennent  limpides,  elles  laissent  voir  une  autre  X.  La  tradition 
ra])porte  que  sous  la  dynastie  des  T'ang  méridionaux.  Nan-t'ang 
î^  M  (^'^^  ^^  936),  on  amarrait,  au  moyen  de  cette  X,  les  jonques 
de  guerre  que  Ton  fabriquait.  D'autres  disent  aussi  qu'en  ce 
temps-là  il  y  avait  en  cet  endroit  un  chantier  de  bois;  que  les 
marchands  y  composaient  des  radeaux,  à  charge  d'acquitter  les 
droits  de  douai^.e;  et  ([ue  cette  X  était  là  pour  retenir  les  radeaux.» 

Extrait  des  Chroniqua^  de  V Empire  soumis  aux  Ming  (0JJ  — • 
t^  Sa  ^li^Wi-t'ong-tche)  :  «Les  anciennes  Chroniques  de  la  ville 
de  Ki-ngan-fou  disent  que  l'X  de  fer  se  trouvait  au  sud  de  cette 
ville,  devant  le  tribunal  P'ai-ngnn-se  :^|£  ^  p]  et  qu'elle  mesurait 
sept  pieds  de  longueur.  Au  début  de  la  dynastie  des  Ming,  il  y 
avait  une  douane  à  l'endroit  appelé  Long-yang-ho  f|  0g  [^.  De 
l'autre  côté,  c.-à.-d.  à  l'est  du  canal,  se  dressait  une  X  en  fer, 
destinée  à  retenir  le  cAl:)le  d'un  pont.» 

On  voudrait  moins  nuageuses  ces  indications  des  annalistes; 
c'est  pourtant  ce  que  nous  trouvons  de  plus  positif.  Hélas!  la 
précision  n'est  pas  la  qualité  dominante  du  génie  littéraire  chinois, 
^lême  quand  il  serait  en  mesure  d'y  atteindre,  il  semble  n'y  viser 
qu'à  regret  :  chez  ces  rhéteurs,  le  souci  de  la  forme  compromet 
trop  souvent  l'exactitude  de  la  pensée. 

Ici,  faute  de  mieux,  malgré  des  obscurités  presque  voulues, 
en  dépit  surtout  des  contradictions  flagrantes,  il  faut  nous  conten- 
ter de  ce  que  les  historiens  ont  bien  voulu  nous  laisser  connaître 
de  leurs  trop  vacillantes  conclusions.  La  pénurie  de  documenta 
nous  contraint  de  recourir  aux  moindres  indices,  qui,  de  près  ou 
de  loin,  ont  trait  à  ces  singulières  pièces  de  fonte.  Cette  disette 
même  nous  excusera  d'insérer  ci-dessous  quelques  passages  de 
divers  poèmes  en  l'honneur  de  l'X  de  Ki-ngan-fou. 

((  Poème  composé  par  Yen  Ki-kou  ^  fg  "^  de  la  dynastie 
des  Ming  :  » 

«L'X  est  plongée  dans  le  fleuve  et  la  chaîne  de  fer  est  rete- 
nue (soutenue?);  la  lourde  jonque  de  mer  s'y  attache.  L'année  de 
règne  T'che-ou  (238-250)  cette  masse  en  forme  de  croix  a  été  fon- 


V.    LES    CROIX    OU    X    DE    FEU. 


2\\ 


due.  De  la  ville  de  Ta-yé  J^  ]fi  (préfecture  de  f)u-t'clnmg  jj^  g^ 
au  Hou-pé,)  descend  comme  un  esprit  cinq  fois  multij)l(;  par  deux, 
(=  10,  c'est-à-dire  l'esprit  de  -f-).  A  cause  de  l'ik-Iat  du  soleil  qui 
resplendit  dans  l'air,  la  trace  de  l'arc-en-ciel  diminue,  (l'arc  en 
ciel  =  X).  De  même  à  cause  des  souillures  de  la  terre  et  des  at- 
taques de  la  pluie,  à  peine  apparaissent  les  lettres  antiques,  qui 
se  trouvaient  inscrites  sur  l'X  en  la  forme  tchoan,  (forme  ancienne 
de  caractères  grêles).  Elle  pénètre  insensiblement  comme  une 
lance  brisée  et  enfin  s'enfonce  dans  la  terre.  —  Tous  ces  détails 
se  trouvaient  relatés  dans  les  ouvrages  des  dynasties  passées  :  en 
les  relisant,  j'ai  été  agité  de  sentiments  divers.» 

Je  présume  qu'ici,  et  un  peu  plus  bas,  la  comparaison  de  l'X 
à  une  lance  sera  plus  intelligible  si  nous  montrons  aux  yeux  du 
lecteur  ce  que  sont  parfois  les  piques  ou  hallebardes  chinoises. 
La  figure  190  est  tirée  du  Kou-yu-tou  "Éf  3E  ^  >  ^^^  autres  formes 
(fig.  191)  sont  copiées  d'après  nature. 


Fiy.    190. 


Fig.    191. 

«Vers  de  sept  caractères  composés  par 
Siu  Siang-t'an  f^ffQ  fj.  de  la  dynastie  actuel- 
le :  » 

«La  carpe  de  la  mer  orientale  (Pao-/a 
15c  :/v:  dernières  années  de  la  dyn.  des  Liao 
5^  W  7È)  s'élance  vers  le  ciel,  (c.-à.-d.  de- 
vient dragon  impérial,  car  tout  poisson  qui 
progresse  devient  dragon),  et  bientôt  elle 
occupe  le  trône  pendant  40  années  :  puis 
la  majesté  pleine  de  force  de  cette  domina- 
tion disparait  :  mais  le  passé  antique  survit 
encore  par  l'ancre  de  fer,  (l'X  de  fer).  L'X 
aux  deux  branches  ressemble  à  une  lance. 
Plongeant  dans  le  fleuve  et  retenant  le  cable, 
elle  garde   les   jonques  de  guerre.    Elle    est 


31 


?'t2  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

longue  do  plus  do  six  piods  et  pèse  1300  livres.  Les  caractèros 
qu'elle  porte  sont  confus  et  indistincts.  On  l'a  fondue  la  2"  ann(^e 
de  règne  Pao-ta  (sous  les  Liao),  h  la  5"  lune,  (1120)...  D'autres 
nient  que  l'X  ail  jamais  servi  à  retenir  les  radeaux  dans  un  chan- 
tier de  bois  soumis  à  la  douane  mandarinalo.  Le  fer  est  mainte- 
nant rouillé  :  la  mousse  s'y  dessèche.  Quand  le  soleil  resplendit 
dans  l'air,  l'arc-en-ciel  (c.-à.-d.  l'X)  apparaît.  Ce  pesant  instru- 
ment a  duré  plus  de  mille  ans  et  il  doit  avoir  une  âme  :  aussi 
faut-il  immoler  les  victimes  et  répandre  du  <i\ng  pour  lui  oiïrir  un 
sacrifice.  Donc,  qu'on  ne  dise  plus  que  le  Kiang-nan  est  une  Cour 
inférieure!  Cet  ouvrage  excite  l'admiration  générale.  Qui  ne  sait 
que  le  lettré  studieux  considère  au  milieu  de  la  nuit  le  rocher 
Tsai-che  ^  Ç  (séjour  du  fameux  poète  Li  T'ai-pé  ^  :tc  è  P^'^'^ 
de  T^ai-ping-fou  -jj^  Zp.  J^)?  Passant  le  fleuve  sur  une  petite 
barque,  j'ai  pris  en  secret  la  mesure  au  moyen  d'une  fragile 
corde.»    (1). 

Donc  nous  trouvons  trois  opinions  sur  la  date  de  la  fabrica- 
tion de  rX  du  Kiang-si  :  (k")  T'che-oa  '"Ç;  %  (238-250). 

(2")  sous  les  Nan-i/aiig  ^  }^  (923-936). 
(3*^)  sous  les  Liao  ^g  (Pao-ta.   1120J. 

Quoi  que  j'en  aie  clit  plus  haut,  il  est  piquant  de  constater 
que  plusieurs  des  indications  les  moins  vagues  sur  notre  X  se 
rencontrent  dans  des  vers  et  sont  dus  à  un  poète,  à  Lieou  Song, 
ou  Lieou  Tse-kao.  Cet  aruteur,^  i^  est  vrai,  était  avant  tout  un  man- 
darin investi  de  fonctions  administratives,  qui  réclamaient  un  es- 
prit sérieux,  habitué  aux  enquêtes,  affiné  par  les  procédures, 
rompu  à  débrouiller  les  aiTaires  contentieuses,  affluant  à  un  tribu- 
nal de  «Grand  Juge  criminel,  nié-tai  ^  •^.))  Pourtant  il  n'a  pas 
su  se  garder  d'affirmations  plus  que  hasardées  et  il  fournit  sur- 
tout des  indications  négatives.   Le  lecteur  en  jugera  du  reste  : 

«Extrait  du  cantique  de  l'X  de  fer,  T'ié-che-tse-ko  $^  -p  ^ 
^,  composé  j)ar  Lieou  Soikj  gij  ^^^  aliàs  Lieou  Tse-kao,  qui  a  été 
Juge  criminel  à  Pékin,  au  commencement  de  la  dynastie  des 
Ming  :  » 

«Dans  la  Province  du  Kia^^g-si,  dans  la  ville  de  Lou-ling, 
auprès  du  fleuve,  se  trouve  la  croix  de  fer.  On  ne  sait  à  quelle 
époque,  quelle  année  et  par  qui  elle  a  été  placée  là,  ni  qui  en  est 
l'auteur.  On  ne  sait  non  plus  comment  l'appeler,  à  quoi  elle  ser- 
vait, ni  à  quoi  la  comparer.  Elle  a  la  forme  d'une  X  (ou  de  ci- 
seaux), à  quatre  branches  longues  de  trois  pieds;  la  pluie  et  le 
soleil  l'ont   endommagée.     On   a   prétendu,    sans   le   prouver,    que 


(1)  Allusion  littéraire  voulant  dire  que  l'origine,  l'usage,  la  signification  de  l'X  ne 
sont  pas  chose  claire  et  non  pas  que  l'auteur  en  ait,  de  fait,  jjris  la  mesure.  Notons  que  le 
poème  de  Yen  Ki-kou  semble  insinuer  qu'un  fei-lai-tsien  serait  venu  de  Ta-yé,  ville  des  en- 
virons de  Oii-Vchang-fou  ( Han-k'eoii),  dans  le  Hou-pé. 


V.     LES    CROIX    OfJ    X    DK    I-EIl.  ?  î  ij 

SOUS  la  dynastie  dos  T'ang  imn-ùlionnux,  Nan-l'nnq,  elle  servait 
dans  un  chantier  de  bois  à  retenir  les  radeaux;  et  même  qu'il  y 
avait  deux  de  ces  X,  Tune  dans  le  fleuve  et  l'autre  sur  le  bord. 
D'aucuns  disent  que  c'était  un  instrument  jadis  employé  jmur  con- 
tenir la  malice  des  esprits  nuisibles  de  l'eau.  Aux  siècles  précé- 
dents, on  l'aurait  fondu  dans  la  ville  de  Kicn-tchoou  Jg  ji\.  (1). 
Le  fer  qui  passe  au  travers  se  change  en  cuivre.  J'ai  vu  cette  X; 
je  l'ai  examinée.  Il  est  inexact  qu'elle  porte  l'inscription  T'che-ou 
^  ^1^  (année  de  règne).  Je  m'étonne  à  cette  vue  et  ne  sais  ce  que 
c'est.» 

Il  faut  retenir  cette  afTirmation  :  «Il  est  inexact  qu'elle  porte 
l'inscription  T'che-ou. y) 

Le  document  suivant  est  d'une  extrême  importance  pour  la 
genèse  et  l'historique  de  l'opinion  qui,  (à  tort,  pensons-nous.)  a 
prévalu  chez  les  auteurs  européens.  En  outre  elle  porte  avec  elle 
les  éléments  de  critique  qui  aident  à  la  réduire  à  sa  juste 
valeur. 

«Opinion  du  ministre  d'Etat  Zi^ko^lao  (Siu-ko-lao  f^  ^  ^ 
ou  Siu  Koang-hi  f^  tE  jS()  dans  son  ouvrage  intitulé  T'ié-che-tf^e 
ko-hian-i    ^1  +  ^  1^  fl|  H-» 

«Cette  X  est  la  croix  môme  que  les  chrétiens  révèrent  et  elle 
date  de  la  dynastie  des  T'ang..  C-e  n'est  pas  autre  chose  qu'une 
croix.  Si  elle  avait  servi  à  amarrer  des  radeaux,  pourquoi  a-t-elle 
cette  forme  de  croix?  En  outre,  puisqu'il  existe  tant  et  tant  de 
radeaux  dans  la  Province  du  Kiang-nan,  pourquoi  n'y  voit-on  pas 
d'autres  X  de  fer  que  celle-là?  Si  c'est  un  instrument  employé 
jadis  pour  combattre  les  mauvais  esprits,  pourquoi  lui  a-t-on  don- 
né la  forme  d'une  croix,  et  non  pas  celle  d'une  tige  de  fer,  assez 
longue,  plantée  dans  le  lit  du  fleuve,  comme  cela  se  voit  ailleurs? 
Il  est  faux  que  le  fer  qui  passe  à  travers  cette  X  se  change  immé- 
diatement en  cuivre.  J'ai  dit  que  cette  X  a  été  fabriquée  sous  la 
dynastie  des  T'ang,  parce  qu'à  cette  époque  la  Religion  chrétienne 
s'est  considérablement  propagée,  et  qu'on  a  trouvé  à  Si-ngan-foa 
un  monument  portant  la  croix.  Je  parle  de  cette  croix  de  Ki-ngan- 
fou  afin  d'en  conserver  la  mémoire.  Ceux  qui  sont  de  ce  pays-là 
ou  qui  y  voyagent  doivent  examiner  si  cette  X  subsiste  encore. 
S'ils  la  rencontrent,  qu'ils  la  lavent  et  la  nettoient,  afin  que  cet 
instrument  serve  aux  yeux  de  tous  pour  Texp^insion  et  l'honneur 
du  Christianisme.  Le  1*""  de  la  lune,  la  7*  anncHi  de  règne  t'ien- 
k'i  (1627).)) 

Siu-ko-lao  avoue  qu'il  n'a  pas  vu  cette  croix  ;  il  ne  sait 
même  pas  si  elle  existe  encore;  il  ne  connaît  pas  sa  vraie  forme. 
Il  part  d'une   fausse  supposition  :    son  raisonnement  le  prouve  de 


(1)  Cette  ville  est  mentionnée  dans  la  poésie  de  Siu  SmHf/f'a»;  mais  nous  avons 
omis  ce  passage  très  obscur. 


2'i't  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

reste.  Puis  il  confesse  qu'il  n'a  pas  idée  d'un  instrument  de  ce 
genre  servant  jadis  à  amarrer  des  radeaux,  de  grands  navires, 
des  ponts  de  bateaux,  des  trains  de  bois,  ou  formant  (ccorps-mort.» 
Dans  les  régions  qu'il  a  traversées,  on  ne  s'en  servait  plus,  ou 
bien  l'on  ne  s'en  est  jamais  servi. 

L'argument  tiré  de  la  coexistence  de  la  Pierre  de  Si-ngan-fou 
est  faible;  le  Kiang-si  est  loin  du  Chen-si. 

Manifestement  le  témoignage  de  Siu-ko-lao,  tout  sincère  qu'il 
fût,  a  surpris  la  religion  du  P.  Boym,  égarant,  à  sa  suite,  la 
sagacité  de  tous  ceux  qui  l'ont  cru  sur  parole. 

Voilà  les  seuls  textes,  européens  ou  chinois,  d'auteurs  chré- 
tiens ou  païens,  qu'il  nous  soit  loisible  d'apporter  pour  éclaircir 
cette  question  si  obscure  de  l'origine  et  de  la  destination  de 
l'instrument  de  Ki-ngan-fou.  Espérons  qu'il  en  surgira  tôt  ou 
tard  quelque  autre  plus  explicite,  pour  fixer  l'opinion  sur  ce 
double  point. 

Quant  aux  conlusions  à  formuler  en  fin  de  compte,  les  unes 
regardent  la  seule  X  du  Kiang-si,  d'autres  s'appliquent  aux  trois 
instruments  dont  les  dessins  figurent  ici.  Le  lecteur  n'hésitera 
pas  un  instant  à  y  voir  un  objet  identique,  un  même  instrument, 
particularisé  et  spécifié  par  les  mêmes  caractéristiques,  destiné  et 
ayant  servi  au  même  usage.  Les  seules  différences  accidentelles, 
(négligeables  en  l'espèce),  qu'il  soit  utile  d'y  signaler,  n'ont  trait 
qu'au  poids,  à  la  longueur  et  à  l'écartement  plus  ou  moins 
prononcé  de  leurs  deux  branches.  Ce  sont  des  variations  sur  un 
thème  original. 

Pour  faciliter  la  comparaison  de  leurs  dimensions  relatives, 
les  trois  plans,  ramenés  à  la  même  échelle  (au  dixième),  sont 
superposés,  dans  la  figure  192.  Le  trait  continu  est  le  contour 
de  rX  du  Kiang-si,  le  pointillé  indique  l'X  de  Nankin  intra  inuros, 
le  trait  interrompu  figurant  celle  de  Ling-kou-se. 

A  notre  avis,  —  nous  Ténonçons  avec  toutes  les  réserves  et 
atténuations  désirables,  avec  tous  les  égards,  tout  le  respect  dûs  à 
l'opinion  d'autrui,- — à  notre  avis,  l'X  de  Ki-ngan-fou  n'est  pas  à 
proprement  parler  une  croix  chrétienne,  le  symbole  de  la  croix, 
dans  le  sens  européen  du  mot.  C'est  une  X,  ayant  la  forme  d'une 
croix  par  à-peu-près,  par  analogie,  une  croix  dans  le  sens  chinois, 
(païen),  du  mot,  ou  plutôt  quelque  chose  qui  approche  du  signe 
+ .  Nos  langues  européennes  présentent  des  acceptions  absolu- 
ment correspondantes,  assez  connues  par  elles-mêmes.  (1).  Si  les 
anciens  chrétiens  avaient  prétendu  former  vraiment  une  croix,  ils 
lui  auraient  donné  une  forme  plus  décidément  cruciale,  un  galbe 
plus    résolument    cruciforme,    en    croisant    les    deux    traverses    à 


(1)  F.  g.  :   croiser  quelqu'un,  se  croiser  les  bras,  une  croisée,  des  rimes  croisées,  un 
croiseur,  un  navire  qui  croise  devant  les  côtes  etc.... 


V.     LES    CHOIX    OU    X    DE    FEU. 


2'i:j 


Fig.     192. 


2U) 


CHOIX    ET    SWASTIKA. 


II. 


anglos  droits,  on  los  élargissant  pout-êtrc  à  leurs  extrémités, 
comme  dans  les  croix  du  Fou-hien  et  la  croix  de  Malte  de 
l'Inscription  de  Si-nrfan-fou.  Cette  dernière  croix  formant  un 
j)récédent  fort  notoire,  on  ne  i)eut  alléguer  aucune  raison  au- 
torisant l'idée  d'une  dissimulation  ni  même  de  l'adaptation  d'un 
type    ou  symbole  préexistant. 

Si  l'on  distingue  dans  cette  X  une  «croix  de  S.  André,» 
comment  expliquer  la  présence  des  deux  rails  transversaux  en 
relief,  la  particularité  des  deux  trous,  la  courbure  si  accentuée 
des  quatre  bras?  Comment  surtout  expliquer,  et  c'est  le  princi- 
pal argument,  l'analogie  indéniable  de  cette  X  avec  les  deux  au- 
tres de  Nankin,  que  personne  ni  cbez  les  païens,  ni  chez  les  chré- 
tiens, en  Chine  ou  ailleurs,  n'identifiera  avec  la  croix  instrument 
de  la  Rédemption? 

Nous  laissons  de  côté  la  question  de  l'épaisseur,  du  poids, 
dont  la  raison,  l'utilité  n'est  guère  apparente  ni  justifiable. 


Fig.     193. 

Vue  perspective  d'un  fei-lai-tsien. 

L'objection  la  plus  forte  contre  notre  thèse,  \st  présomption 
la  plus  concluante  en  faveur  de  la  croix  du  Kiang-si,  est  tirée, 
croyons-nous,  du  culte  si  spécial  qu*elle  reçoit  et  dont  nous  n'es- 
saierons pas  d'expliquer  l'origine,  quelque  soit  d'ailleurs  l'intérêt 
de  cette  recherche. 

Toutefois,  nous  avons  déjà  fait  remarquer  combien  tout  culte 
de  ce  genre  cadre  avec  les  habitudes  du  tempérament  chinois, 
enclin  à  vénérer  tout  objet  bizarre,  de  forme  insolite,  d'origine 
obscure  ou  inconnue.  (1).  En  outre,  ce  culte  n'est  pas  clairement 
un   culte   chrétien,    sauf  dans   l'hypothèse^    contestable  à  si  juste 


(1)  Cf.  Variétés  sinologiques  n"  2  :  Za  Province  du  Ngan-hoei,  parle  P.  Henri  Havret, 
qui  y  mentionne  (p.  88)  un  autel  élevé  à  un  échantillon  monstre  de  Fou-ling  ^  ^ , 
champignon  comestible  croissant  sous  terre,  sur  des  morceaux  de  Song-chou  ^  W[j  non 
de   Cha-chou  tj^C'mO'  comme  il  y  a  été  dit  par  erreur  de  transcription. 


V.   LES  CROIX  or;  x  de   feh.  2\1 

titre,  du  bon  Siu-ho-lao^  cause  innocente  de  tant  d'interpn'lationH 
erronées.  En  tout  cas,  ce  culte  est  trop  amj)liil)oloi.'-ique.  va'^'uo 
et  indécis,  pour  que  seul,  et  en  dépit  des  pn;uves  contradictoires, 
il  suffise  à  établir  le  caractère,  la  provenance,  la  valeur  chrétien- 
ne de  Tinstrumcnt.  S'il  est  l'objet  i)récis  d'un  culte  ])icn  déter- 
miné, si  les  Chinois  lui  assignent  un  pouvoir  surnaturel,  un  rôle 
prophylactique,  les  deux  X  de  Nankin,  considérées  éi,'alenient 
comme  deux  objets  mi-sacrés,  mi-profanes,  sont  dans  le  mêni(r 
cas,  bien  que  la  vénération  qu'on  leur  a  vouée  se  contienne  dans 
des  limites  plus  restreintes  et  ne  trahisse  plus  que  par  des  prati- 
ques rituelles  moins  accusées. 

On  nous  reprocherait  de  terminer  ce  chapitre  sans  dire  un 
mot  des  conclusions  plus  générales  auxquelles  nous  ont  conduit 
l'examen  des  objets  en  eux-mêmes,  l'analyse  des  textes  de  diver- 
ses provenances  et  la  discussion  des  opinions  contradictoires  sur 
ces  X.   C'est  la  raison  du  paragraphe  suivant. 


,§  IV.  ENIGME  À  RESOUDRE. 

Ce  n'est  que  trop  évident!  Faute  de  données  suffisantes,  nous 
restons  en  face  d'un  problème  insoluble  pour  l'instant,  d'une 
énigme  digne  de  quelque  nouveau  Sjîhinx,  réservée  à  quelque 
autre  Champollion;  ou  mieux,  en  présence  d'un  point  d'histoire 
fort  obscur,  dont  la  solution  dépendra  de  découvertes  épigraphi- 
ques,  scripturaires  et  archéologiques,  à  peine  entrevues. 

La  seule  conclusion,  positive  en  quelque  sorte,  que  nous 
ayons  réussi  à  établir,  est,  sauf  meilleur  avis  et  avec  le  plus  de 
déférence  possible  pour  les  vues  de  nos  contradicteurs,  que  ces 
trois  instruments  en  X  n'ont  aucun  rapport  avec  le  Christianisme 
des  anciens  Chinois.  Ils  sont  donc  actuellement  de  ressource  bien 
chétive  pour  l'apologétique  chrétienne!  Tout  au  ))lus  pourrait-on 
s'aventurer  à  présenter  le  culte  rendu  à  celui  du  Kiang-ai  comme 
une  trace  douteuse,  une  preuve  hypothétique,  un  vestige  un  i>eu 
fruste,  de  la  vénération  dont  la  croix  fut  certainement  lobjet  en 
plusieurs  Provinces  de  la  vieille  Chine.  Mais  il  me  semble  qu'on 
ne  saurait  aller  plus  loin,  être  plus  alfirmatif  et  (|uitter  le  terrain 
des  conjectures,  sans  encourir  le  juste  reproche  de  témérité,  sans 
violenter,  non  plus,  les  documents  existants  pour  leur  faire  dire 
plus  qu'ils  ne  comportent.  La  thèse  opposée  serait  certes  plus 
consolante  :  après  mûr  exmen,  nous  doutons  qu'elle  s'accorde 
avec  la  stricte  impartialité,  avec  la  sincérité  non  prévenue  du 
critique  bien  informé. 

Nous  ne  prétendons  pas  que  la  question  soit  vidée,  ni  même 
qu'elle  manque  désormais  d'intérêt;    nous   croyons   seulement  ({ue 


2'i8  CHOIX    KT    SWASTIKA.    II. 

cet  intérêt  se  déplace,  s'élargit  même  :  car  enfin  un  champ  plus 
vaste  d'investigation  s'ouvre  aux  reclierches  des  archéologues, 
vu  le  caractère  négatif,  mal  assuré  et  provisoire,  de  nos  con- 
clusions. 

Que  sont  ces  foi-lai-tsien?  Comment  déterminer  la  fonction 
originelle  de  ces  engins  mystérieux?  Dans  quel  but,  utilitaire  ou 
superstitieux,  ont-ils  été  fondus?  De  quelle  époque  datent-ils?  A 
quoi,  de  fait,  ont-ils  jamais  servi?  Comment  se  trouvent-ils  là, 
dans  la  campagne,  parmi  les  ruines  d'une  pagode,  dans  l'enceinte 
d'un  temple?  En  existe-t-il  quelques  autres?  Les  documents  écrits 
en  parlent-ils  davantage?  A-t-on  déjà  formé  quelque  hypothèse 
valable,  satisfaisante,  à  leur  endroit?  Trouvera-t-on  jamais  le  mot 
de  cette  énigme? 

Certains  indices  nous  inclinent  à  croire  que  le  Hou-pé  (1)  et 
le  Hou-nan,  peut-être  même  le  Ho-nan,  en  conservent  quelques 
autres  spécimens,  sur  lesquels  l'attention  n'a  pas  encore  été  éveil- 
lée. Naguère,  à  Nankin,  des  soldats  du  Ilou-nan,  en  présence 
même  du  fei-lai-tsien  de  la  ville,  affirmaient  qu'ils  en  possédaient 
de  semblables  chez  eux.  J'ai  même  entendu  un  petit  mandarin 
indiquer,  comme  se  trouvant  dans  ce  cas,  la  ville  de  Yo-tcheou-fou 
■/&  i'H  iiï'  ''^  l'entrée  du  lac  Tong-ting  })o|  /||  {Jj  et  presque  sur  la 
rive  (droite)  du  Yang-tse-kiang . 

En  outre,  bien  que  mentionnant  le  Ho-nan,  au  lieu  du  Hou- 
nan^  le  texte  du  P.  Boym  est  formel  :  «Ad  Chiang  fluvium  in  pro- 
vincia  //o-na?i,  eodem  tempore  quo  hoc  monumenlum  (Si-ngan- 
foii).  ingens  crux  ferrea  reperta  fuit.»  Il  ajoute  en  manchette  : 
«Crux  ferrea  ingens  in  Ho-nan  inventa.»  (2).  Il  est  dilTicile  de 
croire  qu'il  faille  recourir  ici  à  une  faute  d'orthographe  ou  d'im- 
pression et  qu'il  s'agisse  du  Kiang-si  et  d'un  autre  cours  d'eau 
que  le  Kiang.    Pourtant  il  y  a  eu  certainement  confusion. 

Nous  espérons  que  des  informations  complémentaires  permet- 
tront d'élucider  les  questions  multiples  qui  se  posent  à-propos  de 
ces  X.  Des  voyageurs,  ou  des  missionnaires,  mieux  au  fait  des 
usages  et  coutumes  des  Chinois,  plus  instruits  des  pratiques  de 
leur  industrie,  disposant  de  relations  ou  de  connaissances  person- 


(1)  On  n'a  pas  oublié  la  mention,  faite  plus  haut,  de  la  ville  de  Ta-yé  ;/^  ?p  de 
cette  Province  du  Hou-pé.  (Cf.  p.  242). 

(2)  Pour  soumettre  au  lecteur  toutes  les  pièces  du  débat,  nous  n'hésitons  pas  à  tran- 
scrire en  entier,  au  risque  de  double  emploi,  ces  quelques  lignes  du  P.  Michel  Boym  : 
"Plura  alia  Catholicse  fidei  praedicatse  Sinis  vestigia  reperta  sunt  ..  Similes  imagines  S.  Cru- 
els in  Provincia  Fô-kien  anno  Christi  1630.  In  Kiam-sy  Provincia  lumine  etiam  rairaculoso 
emicante  a  gentibus  conspscto, anno  Chiisti  1635.  Et  item  in  Fô-kien  montibus  et  civitate 
Ci/uen-tchen,  anno  Christi  1643,  cruces  inventae  fuerunt."  Cité  par  Kircher  dans  sa  China 
iUustrata,  p.  9.  —  Plusieurs  passages  de  cet  extrait  semblent  consignés  pour  intriguer  les 
chercheurs. 


V.    LES    CROIX    OU    X    DE    FEI».  2iî) 

nelles   plus   étendues,   seront  peut-être  bientôt  en  mesure  de  tran- 
cher  nos  doutes  et  de  répondre  à  plusieurs  de  nos  intcrrocrations. 

Les  textes  chinois  traduits  plus  haut  semblent  s'accord(;r  à 
dire  que  ces  instruments  servaient  «à  amarrer,  à  attacher,  à  fixer,» 
et  tout  cela  «dans  l'eau  ou  au  bord  de  l'eau.»  On  le  voit,  nous 
écartons  l'hypothèse  d'une  armature  intérieure  dans  une  ])acrode 
de  fer,  et  celle,  suggérée  aussi,  d'une  plate-forme  pour  une  pièce 
d'artillerie  de  siège. 

Admettons  que  les  fei-lai-tsien  servaient  à  amarrer  :  cela  peut 
passer,  selon  certains  critiques,  pour  un  résultat  provisoirement 
acquis.  Reste  à  expliquer  le  comment  de  l'opération  ;  car  cet  ins- 
trument ne  sert  plus,  que  je  sache,  à  cet  usage  dans  la  Chine 
actuelle.  Là  encore  les  points  d'interrogation  s'accumulent  sans 
réponse. 

Noyé  dans  la  culée  de  maçonnerie  d'un  pont  suspendu,  cet 
engin  de  fer  retenait-il  les  chaînes  à  raidir  pour  en  supporter  le 
tablier?  «Plongé  dans  le  fleuve,»  comme  s'exprime  un  des  textes 
cités,  fîxait-il  quelqu'un  de  ces  apparaux  ou  «corps-morts»  auquel 
s'affourchaient  les  jonques  de  guerre,  les  chevalets  flottants  de  la 
douane,  les  estacades  de  charpente  mobiles,  les  barrages  en  bois, 
ou  simplement  quelque  bouée  ou  signe  de  balisage?  Etait-il  em- 
ployé, sur  la  rive  et  dans  le  fleuve,  pour  fournir  un  point  d'atta- 
che aux  radeaux  de  flottage,  aux  trains  de  bois  en  dérive,  aux 
bacs  et  trailles  pour  passagers?  Etait-ce  une  pièce  utilisée  dans 
les  chantiers  mandarinaux  pour  supporter  ou  retenir  les  jonques 
marchandes  et  militaires  en  construction?  N'était-ce  qu'une  simple 
enclume  de  forge?  Faisait-il  partie  du  matériel  d'une  vanne,  dune 
écluse,  d'un  de  ces  plans  inclinés  (tcha  ^J,  où  l'on  transborde  en- 
core les  bateaux  de  bief  en  bief,  dans  mainte  Province?  Portait-il 
la  crapaudine  ou  assurait-il  le  gond  d'un  des  vantaux  de  l'écluse? 
Provient-il  d'une  des  rainures  où  l'on  engage  les  madriers  qui  s'y 
opposent  à  la  poussée  de  l'eau?  Etait-ce  le  membre  important  d'un 
cabestan,  un  palier  de  butée,  le  bâti  de  quelque  engin  de  fonderie, 
pressoir  ou  autre  machine  :  moulin,  roue  élévatoire,  ai)pareil  hy- 
draulique ou  de  levage?  Y  verrons-nous  quelque  énorme  organeau, 
un  cabillot  gigantesque  où,  pour  résiter  au  courant,  s'enla(;aient 
les  haussières  en  rotin  d'un  pont  de  bateau?  Etait-ce  eniin  quehjue 
façon  d'ancre  pesante,  jetée  au  fond  du  fleuve  ou  bien  portée  sur 
la  rive,  où  les  barques  se  balaient  par  un  câble  enroulé  sur  un 
guindeau,  comme  le  font  encore  les  mariniers  de  la  Chine?  Pour 
cette  manœuvre,  ils  assurent  souvent  leur  grappin  ou  leur  ancre 
par  un  ou  deux  pieux  solidement  fichés  en  terre,  entre  les  bran- 
ches de  l'instrument;  dans  cette  hypothèse,  les  deux  trous  des  fei- 
lai-tsien  auraient  eu  cette  dernière  destination. 


32 


o^ 


50 


CHOIX    ET    SWASTIKA.    II. 


§  V.  SEHAIT-CK  UNE  AMULETTE    GEANTE? - 

Timidement,  ot  mû  surloiit  par  le  secret  esi)oir  de  provoquer 
des  recherches  dans  un  nouvelle  ligne  de  conjectures,  encore 
insunisamment  autorisées,  nous  hasardons  une  autre  hypothèse, 
sur  l'interprétation  probable,  possible  tout  au  moins,  de  ces 
fei-lai-tsien  :  celle  d'une  origine  exclusivement  superstitieuse  au 
début  (1).  En  d'autres  termes,  l'X  en  fer  ne  serait-elle  pas  sim- 
plement un  vadjrii,  transformé,  adapté  peu-à-peu,  fixé  enfin  sous 
sa  forme  actuelle  par  le  bouddhisme  indo-chinois  ? 

Le  vndjra  ^  ^\\  >|;^,  d'après  Eitel,  compte,  parmi  ses  autres 
significations,  celle-ci:  c'est  le  sceptre  d'Indra,  son  «sceptre  de 
diamant,  »  en  tant  que  dieu  du  tonnerre  et  des  éclairs  ;  il  se  sert 
de  ce  foudre  comme  d'une  massue  pour  écraser  les  adversaires 
du  bouddhisme,  (fig.  194.)  Rappelez-vous  Neptune  et  son  trident. 
Le  viuJjra  représente  la  puisance  irrésistible  et  conquérante  de 
Bouddha  et  ligure  ordinairement  dans  les  scènes  d'incantations  et 
autres  pratiques  de  sorcellerie.  On  le  dessine  communément  ainsi  : 
(fig.    195.) 

Ci-dessous  nous  donnons  un  des  douze  vadjra  qui  ornementent 
le  soubassement,  de  style  indou,  sur  lequel  repose,  dans  sa  fleur 
de  lotus,   un  Bouddha   récemment  imprimé  à  Nankin,    (fig.  196.) 


Fig.     195. 


Fig.     196. 


Fifj.    194. 


(1)  Nul  indice  que  tout  cela  ait  un  lointain  rapport  avec  quelque  statue,  coupole  ou 
tourelle  pivotante,  (rerolving  pagoda),  ou  avec  la  base  d'un  gigantesque  moulin  à  prières, 
comme  ceux  du  Se-t'choan,  (Baber;  op.  cit,,  p.  25),  et  comme  celui,  haut  de  75  pieds,  que 
Ton  met  en  branle  quand  l'Empereur  entre  dans  certaine  pagode  lamaïque  de  Pékin.     (Cf. 


V.   LES  CHOIX  or;   x   uk  feh 


•?:,! 


Sur  une  autre  estampe  indigèiKî.  de  style  tibétain,  on  trouve  le 
môme  sceptre  debout  dans  la  main  d'Indra  ou  de  Konn-f/n,  -  (iir. 
197)  et,  sous  cette  nouvelle  forme,  plus  alloiit,'é  et  plus  déeoral'if 
peut-être  que  l'ancien.  L'autre  main  du  ijersonnaire  semble  bé- 
nir. (1). 

Comme  exemple  concret  des  variations  auxquelles  petit  se 
plier  ce  symbole  dans  sa  iiguration  mysti(iue,  nous  reproduisons 
le  Vadjra  sculpté  en  relief  sur  les  pieds-droits  en  pierre  du  Pont 
de  la  Passe  de  Nankao,  sur  la  Grande  Muraille,  à  .jO  Kilomètres 
au  nord-ouest  de  Pékin.»  (2).   (fig.  198.) 


Fi().     197. 


Ft.o.     198. 


"Williarnson  :  op.  cit.  II.  p.  346.)  —  Yule;  CatJiay...  p.  CCIV.  —  S.Julien;  Voyages  dei 
Pèlerins  bouddhiques  ;  IV,  p.  205. 

Dans  la  jjagoJe  qui  surmonte  la  colline  de  Lang-chan  tft  IJJ  i  près  du  Lang  nhan 
Crossing  des  cartes  anglaises  du  Yang-tse-kiang,  un  de  ces  énormes  moulins  à  prières,  haut 
de  5  ou  6  mètres  et  surchargé  de  statues  bariolées,  pivote  en  grinçant  sur  une  borne  de  ]ner- 
re  dure. 

Au  sujet  du  vadjra  (dordje  ou  vorje  en  tibétain),  cf.  Eitel,  Handbook...  ;  p.  158.  — 
Item;  Petit  Guide  ill.  du  M.  Guimet ;  pp.  8,  55,  58.  60,  etc.... 

(1)  Indra,  "le  dieu  du  ciel,  de  l'atmosphère,  de  l'orage  bienfaisant,"  est  une  divinité 
du  brahmanisme  adoptée  par  les  bouddhistes,  mais  dans  un  rang  secondaire.  C'est  la  per- 
sonnification du  pouvoir  temporel,  le  secours  du  "bras  séculier"  au  service  du  bouddhisme, 
dont  il  terrasse  les  ennemis. 

Vadjrapâni,  (le  porteur  du  vadjra,  celui  qui  tient  la  massue  de  diamant  ),  est 
un  des  noms  d'Indra.  Nous  avons  dit  (p.  20)  que  le  diamant  est,  sous  cette  forme,  un  des 
sept  trésors  constituant  le  joyau  mythique  Sapta  Ratna. 

(2)  Hauteur  =  environ  1  mètre.  —  Au-dessus,  éléphant  et  autres  attributs  boud- 
dhiques. Je  donne  ce  dessin  d'après  \\\\e  photographie.  Cette  arche  a  été  gravée  dans  le 
Marco  Polo  de  Yule.  (T.  I.  p.  444,)  qui  la  fait  dater  de  la  dynastie  mongole,  et  aussi  dans 
la  China  de  Richthofen,  (II.  p.  315)  ;  mais  le  dordje  n'y  est  pas  visible. 


2r)2  CHOIX    ET    SWASTIKA.   II. 

Le  Tour  thi  Monde  (1886.  l"*"  semestre,  p.  240),  donne  une 
gravure  intitulée  «Foudre  d'Indra  devant  le  temple  de  Bouddha  à 
Sambunath.»  (lig.  199.)  Le  D'"  Gustave  Le  Bon,  qui  a  photogra- 
phié ce  foudre  pour  en  illustrer  son  fructueux  «Voyage  au  Népal», 
en  parle  ainsi  :  «C'est  sur  le  sommet  de  la  colline  que  se  trou- 
vent les  temples,  près  de  Khatmandou.  En  arrivant  à  la  partie 
supérieure  de  l'escalier,  on  a  immédiatement  devant  soi  un  pié- 
destal de  pierre  sculptée,  sur  lequel  se  trouve  une  pièce  de  bronze 
d'un  mètre  cinquante  centimètres  de  largeur,  nommée  «la  foudre 
d'Indra.»  Cet  emblème  est  aussi  sacré  pour  les  bouddhistes  du 
Népal  que  la  croix  pour  les  chrétiens.  Il  figure  parmi  les  sculp- 
tures de  la  plupart  des  temples  népalais.  Celui  que  nous  repré- 
sentons a  été  construit  en  16 iO,  mais  son  support  de  pierre  est 
certainement  beaucoup  plus  ancien.  . .  Les  douze  animaux  entou- 
rant le  piédestal  représentent  les  douze  mois  de  l'année  thibétai- 
ne.»  (p.  238.)  Ailleurs,  il  dit  encore  :  «Sur  toutes  les  sculptures 
des  temples  on  voit  représentée  la  foudre,  que  le  Bouddha  est 
supposé  avoir  arrachée  au  dieu  du  ciel  Indra.  Cet  emblème  est 
fréquemment  représenté  en  bronze.»   (p.  266.) 

Nous  nous  figurons,  sans  aucune  peine,  chacun  de  nos  trois 
fei-lai-tsien  trônant  ainsi,  il  y  a  quelques  siècles,  sur  un  piédestal 
de  style  indo-chinois,  dans  une  cour  de  pagode,  et  recevant  les 
hommages  de  la  foule,  aussi  superstitieuse  et  crédule  qu'aujour- 
d'hui. (1). 


Fig.    199. 


(1)  L'analogie,  nous  ne  disons  pas  l'identité,  est  des  plus  frappantes  pour  qui, 
ayant  vu  les  X  de  fer  chinoises,  considère  la  gravure  du  Tour  du  Monde.  —  Deux  tiges  de 
fer  maintiennent  le  foudre  népalais  dressé  sur  sa  tranche  :  les  trous  dos  fei-lai-tsicn  ont- 
ils  quelque  lapport  avec  ce  mode  d'assiette  ? 


V.    LES    CROIX    OU    X    DE    FER. 


253 


Point  n'est  besoin  de  faire  appel  k  une  dépense  ruineuse 
d'imagination,  ni  à  des  aptitudes  hors  ligne  de  dossinatrur,  pour 
ramener  le  fei-lai-tsien  au  vadjra  de  la  figure  19G,  en  indiquant 
les  phases  intermédiaires  de  cette  métamorphose. 

D'après  M.  Paléologue,  (Art  chinois,  p.  47,)  le  vadjrn  serait 
le  nom  sanscrit  du  fa-che-lo  chinois,  IS  ^  j^  ou  fJc  B5  ^P-  usité 
dans  les  exorcismes.  Il  le  figure  ainsi  (lig.  200),  à  coté  du  che- 
li-mo-tso  ^  ^]  1^  JH,  (en  sanscrit  :  s'rivastaya),  signe  de  bon 
augure,  dont  la  croix  est  manifestement  la  composante  principa- 
le. (1).  (fig.  201  et  202.) 

Vers  la  fin  de  son  travail  sur  le  Bouddhisme  au  Tibet,  E.  de 
Schlagintweit  (p.  192)  reproduit  une  grande  planche  copiée  sur 
un  original  tibétain  et  intitulée  :  «  Table  pour  indiquer  les  épo- 
ques heureuses  ou  malheureuses,  ainsi  que  les  chances  d'une 
entreprise.»  Plusieurs  cases  sont  occupées  par  le  pt!  et  le  y^.  Le 
dorje  (vadjra),  simple  ou  doublé,  (cul-de-lampe  final),  y  parait 
aussi  et  tous  ces  signes  spécifient  un  heureux  présage,  une  ré- 
ponse favorable.  On  lit  ailleurs  (p.  III)  qu'un  )  etit  dorje  est  pres- 
que toujours  suspendu  aux  chapelets  tibétains.  Pendant  les  in- 
cantations, on  doit  tenir  à  la  main  cette  même  amulette,  dont  la 
matière  varie  suivant  le  genre  de  siddhi,  ou  pouvoir  magique  que 
l'on  convoite,  La  planche  XXX  de  l'ouvrage  exhibe  un  phourbou, 
autre  talisman,  accompagné  de  trois  grands  demi-dorjes,  formés 
de  deux  anneaux  traversés  par  un  dard  flamboyant. 

Les  légendes  bouddhiques  rappellent  qu'en  l'an  270  après 
J.-O.  arriva  en  Chine  un  hindou  de  race  royale,  nommé  Vadjra- 
mati  ^  pjlj  ^  «la  sagesse  du  vadjra».  Il  introduisit  un  nouveau 
système  de  doctrines  en  cet  empire,  le  Yôgatchâra.  Appelé  à  la 
Cour  en  temps  de  grande  sécheresse,  il  fit  tomber  la  pluie  si 
désirée. 

Notons  qu'à  quelques  pas  du  fei-lai-tsien  de  Ling-kou-se, 
pagode  probablement  lamaïque,  (comme  celle  du  Tchao-t' ien-fwng 


Fig.   202. 


Fia.     201. 


Fia.     200. 


(1)  Voir  supvà  la  note  2  de  la  page  19. 


?r)'i  CHOIX    ET    SWASTfKA.   II. 

OÙ  gisait  peut-être  notre  première  X  en  fer),  sous  un  pan  de  voûte 
encore  debout,  se  dresse  une  stèle  de  pierre  dont  l'inscription 
mentionne  qu'il  y  a  quehjues  années  IJ  Hong-tchang,  alors  vice-roi 
de  Nankin,  vint  jirier  en  ce  lieu,  également  en  temps  d'exces- 
sive sécheresse  et  qu'une  pluie  abondante  ne  tarda  pas  à  tom- 
ber. (1). 

Comme  détail  à  rapprocher  de  ce  prodige  apocryphe,  rappe- 
lons les  dires  des  bonzes  de  IJng-hou-f^o  :  l'eau  qui  séjourne  dans 
les  trous  de  leur  X  de  fer  est  inépuisable  et  naturellement  inta- 
rissable. Isolé,  ou  entre  les  mains  de  Vndjva-mati,  le  vacljra  trans- 
formé du  bouddhisme  chinois  est  doué  d'un  mystérieux  et  hygro- 
métrique pouvoir,  en  relation  avec  la  sécher(  sse  et  la  pluie.  On 
saisira  mieux  l'analogie,  si  nous  répétons  les  deux  jdirases  déjà 
citées  :  l'une  est  extraite  du  Cantique  de  IX  de  fer,  traduit  plus 
haut,  (p.  242).  «D'autres  disent  que  l'X  du  Kiang-si  était  un  instru- 
ment jadis  employé  pour  contenir  la  malice  des  esprits  nuisibles 
de  l'eau.»  —  La  seconde  phrase  est  empruntée  aux  Chroniques  de 
la  Pagode  de  Ling-kou-se,  qui  «afTirment  que  ces  ciseaux  de  fer 
sont  la  moitié  mystérieuse  des  caractères  V ien-ou-tchen  "^^î^-^^ 
Or,  ces  trois  caractères,  a-t-on  expliqué  p  224,  «expriment  l'idée 
de  contenir,  de  réprimer,  de  maîtriser  l'esprit  de  l'eau.»  Plus 
haut,  Siu~ko-lao  croit  réfuter  l'hypothèse  d'une  amulette  monumen- 
tale (2),  d'un  instrument  destiné  à  combattre  les  esprits  malfai- 
sants de  l'occultisme  chinois. 

Le  vadjra  est,  avons-nous  fait  observer,  le  sceptre  et  le  sym- 
bole d'Indra,  le  «régent  de  l'athmosphère,»  le  dieu  des  éclairs  et 
des  orages.  Tonnerre  et  pluie,  phénomènes  d'étroite  parenté,  se 
suivent  ou  s'accompagnent  bien  souvent.  A  cette  particularité  se 
rattache  une  seconde  analogie  qui  a  dû  frapper  le  lecteur  :  le  pe- 
tit mandarin  de  Nankin,  (auquel  je  faisais  allusion  à  la  page  248), 
afïirmait  que  si  l'on  était  assez  osé  pour  remuer  ou  déplacer  le 
fei-lai-tsien  de  Yo-tcheou-fou  •§  )^,  la  foudre  tomberait  immé- 
diatement. 


(1)  Le  vieil  ouvrage  Alphabetum  Tibekinum  avait  déjà  révélé  beaucoup  de  particula- 
rités sur  le  culte  dindra,  dieu  de  l'athmosphère,  et  sur  son  dorje,  qu'il  orthographie 
To-r'die.     (vol.  II.  p.  153). 

Schlagintweit  (op.  cit.  p.  47^,  s'exprime  ainsi;  "La  secte  Brougpa  (on  Doiigpa,  ou 
Dad  Dougjm)  a  un  culte  particulier  pour  le  Dordje  (Vadjra  ou  la  Foudre  ),  qui  descoidit  des 
deux  et  tomba  sur  la  ten'e,  à  Sera,  dans  le  Tibet  oriental.  Elle  paraît  surtout  attachée  au 
mysticisme  tantrika,  où  le  Dordje  est  un  instrument  très  important  et  très  puissant."  Les 
Tant)  as,  ou  série  de  livres  hindous,  des  premiers  siècles  de  notre  ère  et  formant  le  rituel  des 
opérations  magiques,  ont  été  partiellement  traduits  en  Chinois  sous  les  Song.    (960-1127). 

(2)  Au  Japon  le  vadjra  à  une  pointe  s'appelle  To-kô  ou  Kong-go-shô,  à  trois  pointes 
San-kô,  à  cinq  pointes  enfin  go-kô.  (Catal.  du  Musée  Guimet,  p.  194^. 


V.    LES    CROIX    Oi:    X    DE    FEU. 


?:,:> 


D'autre  part,  au  mot  Tc}\nhr:i,  «rouo»  (1),  le  D'  Eitel  fait  re- 
marquer que  cette  roue,  à  sailli(;s  et  rayons  extérieurs,  (litr.  203) 
ressemblait  à  l'ancienne  arme 
Vadjra,  sceptre  ou  massue  en 
diamant;  la  Tchakra,  elle,  est  en 
fer,  en  cuivre,  ou  en  argent,  et 
elle  sert  à  soumettre  à  la  Loi  de 
Bouddha  l'univers  en  tout  ou  en 
partie,  proportionnellement  à  la 
richesse  propre  du  métal.  En  ef- 
fet, quand  Tchakravartti  Raja,  «le 
roi  de  la  roue,»  monte  au  ciel, 
une  roue  métallique  en  tombe, 
(comme  fait  le  fei-lai-tsien),  et, 
d'après  la  nature  du  métal,  on 
juge  de  l'étendue  du  crédit  de  ce 
monarque,  pendant  et  collabora^ 
teur   du    débonnaire   Sakya,     mais 

en  conquérant  batailleur,  qui  lance  sa  terrible   tchahra   au   milieu 
des  ennemis! 

On  a  essayé,  non  sans  quelque  succès,  d'identifier  cette  tchahra, 
avec    l'ancienne  roue    solaire    des    Gaulois,  à  4  rayons,  ou    mieux 
avec    celle  dont    parlent    les    Védas  ;     le 
py,  symbole  de  Dharma^  a  pu  en  devenir 
le    signe    idéographique    ou   sténographi- 
que.    (2).    (fig.  204).    A    ce   propos  on   a 


Fig.    203. 


* 


7^ 

Fif;.    204. 


# 


(1)  Dharma  tchakra,  "la  roue  de  la  Loi,"  signifie  le  Bouddhisme.  DJuirma  veut  dire 
loi,  et  parfois  le  vadjra  est  l'emblème  du  dieu  DJuirma.  (  Cat.  du  M.  Guiniet,  p.  XLIV;. 

La  Trikâya,  ou  Triratna,  "les  trois  précieux,"  comporte  en  effet  divers  groupements 
trinaires,  lesquels  n'ont  rien  de  commun,  sauf  le  chiffre  3,  avec  la  Trinité  des  chrétiens  qui 
adorent  un  seul  Dieu  et  non  trois  dieux  : 

/  Bouddha,  (Sakya-Mouni),  l'intelligence,  1  âme. 

',  Dharma,  la  matière,  le  corps  ; 

'  Sanghc,  l'union  des  deux. 

(Brahma, 
Vieil  nou, 
Si  va. 

[  Sakf/a, 
Indra, 
\  Koan-im. 
Ces  classifications  ne  sont  ni  rigoureuses  ni  impéi-atives  ;  c'est  fatalement  le  phéno- 
mène parallèle  de  l'incohérence  dogmatique  du  protestantisme.  La  Trinité  «lu   Tibet,  où  le 
nom  sanscrit  de  Bouddha  (Sakya-Mouni),  est  presque  inconnu,  et  où  Chin-ré-zi  le  remplace, 
se  compose,  outre  cette  dernière,  du  Grand  Lama,  de  l'ra-chi-thun-po  et  de  — l'Empereur  de 
Chine!  (Cf.  Revue  des  Religions  ;  1803,  p.  147). 

(2)  Cf.  stiprà  p.  9  la  citation  en  ce  sens  du  D'  Edkius.  Voir  aussi  p.  29,  p.  32,  p. 
171  et  p.  84  où  a  déjà  paru  cette  figure  204. 


Triratna, 

Triade  boudhique  : 

Trimourti,  ou  triade 

brahmanique,  plus 

récente  : 


On  trouve  parfois,  indépendamment  du  sens  philosophique  : 


256 


CROIX    ET    SWASTIKA. 


II, 


mcinc  cite  ce  texte  des  visions  d'Ezéchiel  :  L'aspect  des  roues 
et  leur  structure  était  comme  s'il  y  avait  une  roue  au  milieu 
d'une  autre  roue...  Ces  roues,  j'entendais  qu'on  les  appelait 
galgnl,  (roue,  tourbillon).» 
La  roue  bouddhique,  com- 
me celle  du  lamaïsme  thibé- 
tain,  est  le  plus  souvent,  en 
effet,  composée  de  roues 
concentriques.  (Cf.  suprà, 
iig.  11).  Sur  les  monuments 
assyriens,  la  divinité  est  par- 
fois représentée  par  un  per- 
sonnage mitre,  barbu,  nimbé 
d'une  roue    ailée,  circonscri-  Fi(j.    20.5. 

vant  une  croix.  (1).  (fig.  205). 

Des  images  chinoises  nous  offrent  ces  divers  types  de  roues 
de  la  loi:   (fig.  20G  et  207;  il  n'y   manque   que   l'auréole  fiamboy- 


Fi'j.     200. 


Fir/.     207. 


ante  qui  les  accompagne  ordinairement).  —  Nous  leur  adjoignons 
(fig.  208)  le  dessin  sommaire  d'une  troisième  roue,  à  motif  central 
cruciforme,  estampé  sur  un  bas-relief  en  marbre  blanc,  qui  décore 
le  soubassement  d'une  estrade  à  ordinations,  dans  la  pagode- 
abbaye,  jadis  somptueuse,  mais  déchue,  de  Hoa-chan  ^  |Jj,  entre 
Nankin  et  Tchen-kiang.  Sorte  de  Cluny  ou  Clairvault  païen  !  Ce 
motif,    exécuté  il  y  a  plusieurs    siècles,   forme   lui-même  le  centre 


(1)  C'est  ainsi  qu'on  la  voit  notamment  sur  un  fragment  émaillé,  conservé  au  British 
Muséum.  Notre  figure  205  est  prise  a  la  page  89  de  l'ouvrage  de  Perrot  et  Chipiez  : 
Histoire  de  VArt... ,  T.  II.  Chnldée  et  Assyrie.  Ce  motif,  symbolique  et  décoratif,  dérivé  du 
globe  ailé  des  Egyptiens,  montre  parfois,  dans  une  variante,  le  personnage  divin  bandant 
son  arc  "pour  lancer  contre  les  ennemis  de  son  peuple  un  dard  à  trois  pointes  qui  doit  être 
la  foudre."  Ihid, 

Voir  encore,  passin  :  Vigouroux,  La  Bible  et  les  découvertes  modernes,  ainsi  que  :  Les 
livres  saints  et  la  critique  rationaliste. 


V.  LES  CHOIX  ()(    \  i)i:  Fi:n. 


d  une  floraison  de  ramages  et  enroulements,   d'un    goût    (rxquis  et 
dont  un  musée  d'art  chinois  serait  justement  lier. 


tracé 


FUj    208. 

Enfin  nous  empruntons  aux  monuments  de  l'Inde  le 
d'un  sujet  ou  plutôt  d'un  objet  de  culte,  dont  la 
silhouette  générale  tient  à  la  fois  du  vadjra  et  du 
fei-lai-tsien  (fîg.  209),  et  dont  la  signification  sym- 
bolique est  du  même  ordre  que  ces  derniers.  C'est 
la  partie  importante  d'une  scène  intitulée  «?iâya.s 
adorant  le  trisul.yy  Ce  trisul,  placé  sur  un  pilier  et 
entouré  de  flammes^  est  le  monogramme  de  Doud- 
d/ia,  comme  l'arbre  est  l'emblème  de  Sangha  et 
la  roue  celui  de  Dharma.  (1).  Le  lecteur  notera 
aisément  les  analogies  possibles  entre  nos  X  de  fer 
et  ce   trisul.    (Cf.    suprli,  fig.   7.) 

(1)  Description  of  the  Amravati  Tope,  by  J.  Fergusson  ;  .Touruivl  of  tlie  Tî«)Vh1  Asiaic 
Soc.  —  Vol.  III;  Part  I.  new  séries,  p.  161. 

33 


"258  CROIX    ET    SWASTIKA.    II. 

Ces  croyances  sui)crstitioiisos  dos  l^onzos,  des  brahmcs,  du 
jKniple  et  de  ses  mandarins  de  tout  rang-,  rendent  moins  impro- 
])al)le  l'hypothèse  émise  ici:  le  fci-lai-tsien  tombé  du  ciel  ne  serait 
qu'un  foudre  comme  celui  du  .Tu})iier  tonnant;  c'est  une  sorte  de 
Tchnkrn,  de  Trisiil,  de  Vadjr:}.,  syml)oles  indous  modifiés  au  cours 
des  âges,  chinoises  par  le  bouddhisnu^,  transportés  des  bords  du 
Gange  ou  de  l'Indus  sur  ceux  du  Yang-tse-kiang^  amalgame, 
alliage  ou  macédoine  de  croix,  de  roue,  de  swastika,  et  de  foudre 
en  fer. 

Notre  interprétation,  dans  un  sens  superstitieux  et  cabalistique 
de  talisman  et  d'amulette  symbolique,  trouve  un  argument  de 
vraisemblance  en  ce  fait,  signalé  précédemment,  que  les  trois 
fei-lai-tsien  sont  encore,  ou  étaient,  dans  l'enceinte  de  bonzeries, 
au  pied  de  tours  bouddhiques,  annexes  de  pagodes,  existantes  ou 
ruinées.   (1). 

A  tout  prendre  pourtant,  hypothèse  sur  hypothèse,  le  mot  de 
la  fin  n'est  pas  dit  :  la  lice  reste  ouverte.  Des  trouvailles  subsé- 
quentes, des  arguments  décisifs,  prouveront  à-coup-sûr  le  mal 
fondé  de  la  majeure  partie  de  nos  suppositions,  dont  plusieurs^, 
bientôt  peut-être,  sembleront  à-peine  plausibles,  puériles,  ridicu- 
les même.  ]\Iais  c'est  le  sort  ingrat  des  pionniers  d'avant-garde, 
dans  une  voie  peu  frayée  jusque  là  :  la  poursuite  désintéressée 
du  vrai,  sinon  sa  conquête,  est  le  souci  obligé  du  chercheur, 
dût-il  se  meurtrir  aux  aspérités  de  la  route,  et  y  laisser  en  lam- 
beaux sa  gloriole  de  critique. 

Pour  le  cas  présent,  notre  plus  sensible  regret  est  d'avoir  eu 
à  combattre,  dans  cette  dernière  partie,  d'aussi  nobles  contradic- 
teurs, présents  et  passés,  en  travaillant  à  déconsidérer  une  thèse, 
})leine  d'honneur,  à  première  vue,  pour  notre  Foi  chrétienne.  Le 
respect  impérieux  de  la  vérité  nous  y  contraignait.  C'est  notre 
excuse  dans  une  tâche  où  nous  avons  essayé  de  mettre  autant  de 
réserve  que  de  conscience. 

En  ce  domaine  du  folklore  ethnographique,  dans  le  vaste 
champ  d'observation  que  revendique  la  hautaine  Science  des  Re- 
ligions pour  ses  études   comparatives,    ses    synthèses    analytiques 


(1)  On  objectera  que  nos  dernières  suppositions  n'expliquent  guère  la  présence  des 
deux  rails  transversaux  en  saillie  sur  les  trois  X  :  nous  n'en  disconvenons  pas.  A  l'origine, 
le  fei-lai-tsien  a  pu  être,  comme  maint  autre  objet,  un  instrument  fondu  pour  un  usage  très 
déterminé  de  la  vie  pratique  ;  puis  la  superstition  poj)ulaire  l'aura  transformé  en  une  sorte 
de  fétiche,  ou  assimilé  à  un  symbole  bouddhique. 

£n  terminant  l'impression  de  ce  travail,  je  regrette  d'avoir  à  déclarer  que  j'ai  connu 
trop  tard,  pour  en  profiter,  les  Chinesische  Studitn  von  Friedrich  Hirth.  (Leipzig,  1890.) 
Quelques  unes  des  douze  pages,  formant  un  chapitre  intitulé  Uber  den  Mdander  und  das 
Triquetritm  in  der  Chinesischen  und  Japanischen  Ornamentik-,  ont  trait  à  plusieurs  des 
motifs  chinois  dont  j'ai  eu  à  parler. 


V.    LKS  CHOIX  or;   x  dk   vki\, 


2:»o 


et  SOS  enquétos,  quoi  de  plus  ardu  ([uc  de  démc'dcr  rinlluonce, 
la  valeur  et  le  nombre  des  doynics  orig-inels,  des  tradilions  pri- 
mitives, des  vérités  altérées,  d<îs  laits  historiques,  insensil)lem<'nt 
travestis  en  mythes  légendaires  par  la  pitoya])le  infirmité  des 
cœurs  et  des  cerveaux  humains?  Toutefois,  malgré  les  ténèbres 
où  s'enveloppent  les  premières  migrations,  l'incertitude  de  l'anti- 
que chronologie,  les  mensonges  de  l'histoire  ignorante  ou  lausséo 
à  plaisir,  les  lacunes  des  chroniques,  les  incohérences  doctrinales 
des  sectes,  les  insaisissables  divagations  des  Sages  et  l'illogisme 
naturel  aux  races  asiatiques,  en  dépit  de  ces  résistances  et  de  ces 
obstacles,  grossières  ou  policées,  les  vieilles  et  les  modernes  re- 
ligions de  la  Chine  devront;  un  jour  livrer  aussi  leurs  secrets,  et 
rendre  hommage  à  Celui  qui  les  a  vaincues  par  la  Croix. 


FUj.    210. 


FIN. 


îl 


APPENDICE   A. 

(VOIK  LA  NOTE   \)K  LA  PAGIO   .VJ.) 


3î*:o<^ 


Il  ne  sera  j)as  inutile,  croyons-nous,  de  rele\<'r  avec  (luelfjue 
détail,  une  singulière  et  regrettable  méprise,  imputable  h  des 
auteurs  dont  la  bonne  foi  est  hors  de  question,  mais  (jui  se  sont 
étrangement  abusés.  Les  explications  qui  vont  suivre,  empêche- 
ront peut-être  une  nouvelle  erreur  de  s'accréditer  sous  le  couvert 
d'un  argument,  invoqué  mal-à-propos.  En  mettre  à  nu  le  ruineux 
fondement,  c'est  lui  enlever  toute  chance  de  séduire  encore  quel- 
que chercheur. 

Voici  ce  qu'écrivait  naguère  M.  l'Abbé  Ansault  (op.  cit.  p. 
296)  au  sujet  du  culte  prophétique  de  la  croix  va\  Chine  : 

«D'après  les  livres  sacrés  de  la  Chine,  IIoiDui-bj,  le  Seigneur 
jaune,  l'Adam  chinois,  selon  les  uns,  le  3®  ou  'i"  patriarche,  selon 
les  autres,  savait  que  la  croix  serait  l'instrument  du  salut.  «Il 
joignit  ensemble  deux  morceaux  de  bois,  l'un  droit  et  l'autre  en 
travers,  afin  d'honorer  le  Très-Haut,  et  par  là,  il  mérita  de  changer 
de  nom  et  de  s'appeler  Ilien-yuen))  c.-à.-d.  croix.  Car  le  «bois 
formant  traverse  se  nomme  Hieîi,  et  celui  qui  est  droit,  nord-sud, 
s'appelle  Yuen  selon  les  commentateurs.»  (1). 

Ici,  l'auteur  qui  sent  le  besoin  de  justilier  une  allégation  si 
catégorique,  indique,  comme  unique  source,  le  (^lion-f{i)i<j  de  De 
Guignes  (pag.  92). 

L'on  sait  que  la  chronologie  impériale  de  Chine  fait  remonter 
l'invention  du  cvcle  et  dès  lors  la  computation  des  dates  au  susdit 


(1)  M.  l'abbé  Ansault  n'est  ni  le  seul  ni  le  premier  qui  ait  cherché  à  utiliser  pour 
l'apologétique  chrétienne  l'argument  dont  nous  allons  démontrer  l'inanité.  Voici  en  effet  ce 
que,  dès  l'année  1869,  Me'  Gaurae  écrivait  dans  son  ouvrage  Le  signe  de  la  croix  au 
XIX'  siècle:  "Sur  la  valeur  impétratoire  et  latreutique  du  signe  de  la  croix,  le  haut  Orient 
était  d'accord  avec  l'Occident,  le  Chinois  avec  le  Komain.  Croirais-tu  qu'un  empereur  de 
Chine,  si  ancien  qu'il  est  presque  mythologique,  Hien-yum,  avait  comme  IMaton,  pressenti 
le  mystère  de  la  croix?  -  "Pour  honorer  le  Très-Haut,  cet  ancien  empereur  joignait  ensem- 
ble "  deux  morceaux  de  bois,  l'un  droit,  l'autre  de  travers."  Dimnns  imlim.  du  Chou- 
king,  par  le  P.  Prémare,  ch.  IX,  p.  XCII." 

Ici  du  moins  les  sources  sont  correctement  indiquées,  et  le  Père  Prémare  est  seul 
constitué  responsable  de  la  citation  relative  k  Hien-inini.  D'autre  part  lo  lecteur  auim 
remarqué  l'euphémisme  employé  pour  caractériser  l'existence  fabuleuse  de  ce  prince. 


'2(32  CHOIX    KT    SWASriKA. 

ITo;}}}(j-ti    ^    '^^ ,    dont    oUc    ]>laco   la    mort    '^oOcS    ans    avant    ïvrc 
chrôtionno. 

Or,  solon  M.  l'abbé  Ansault,  c'est  ce  mémo  IIoa}}(]-ti  que  le 
ChoH'hing  ^î  i^jî^,  uun  des  livres  sacrés  des  Chinois,  renfermant 
les  Fondements  de  leur  ancienne  Histoire»,  nous  rei)résenterait 
comme  ayant  aceom])li  vingt-six  siècles  avant  la  venue  de  Notre- 
Seign(Mir.  un  acte  de  ])ublique  et  Ibrmelle  adoration  envers  la 
croix,  futur  instrument  du  salut! 

J'ignore  quels  arguments  Mi*  de  Ilarle/  a  opi)Osés  à  cette 
afTirmation  de  tout  point  erronée;  mais  au  ristjue  de  répéter  l'une 
ou  l'autre  des  raisons  déjà  apportées  dans  le  débat,  j'exposerai 
brièvement  celles  qui  m'ont  frapj)é  davantage. 

Avant  d'aborder  le  fond  de  la  question,  indi({ué  dans  le  texte 
de  l'abbé  Ansault  par  la  citation  donnée  entre  guillemets^  je  ferai 
quelques  observations  préliminaires  sur  ralïîrmation  qui  précède, 
et  le  renvoi  qui  suit  cette  citation. 

1°.  C'est  doublement  à  tort  que  nous  sommes  renvoyés  au 
Choii-king  de  De  Guignes.  Le  Chon-king  ou  livre  des  Annales 
chinoises  est  aussi  innocent  que  M.  De  Guignes  de  l'erreur  qu'on 
leur  prête  :  ce  dernier  fut  simple  éditeur-correcteur  dudit  ouvrage 
dont  ((feu  le  P,  Gaubil»  avait  été  le  traducteur  et  l'annotateur. 
De  plus,  ce  n'est  point  à  la  traduction  du  Chou-king  que  M.  l'abbé 
Ansault  a  emprunté  sa  citation  :  c'est  à  un  ((Discours  préliminai- 
re, contenant  des  Recherches  sur  les  tems  antérieurs  à  ceux  dont 
parle  le  Chou-king.» 

Ces  ((Recherches.»  publiées  ])ar  de  Guignes  en  tête  de  l'œu- 
vre du  P.  Gaubil  y  ont  pour  auteur  un  écrivain  chinois  nommé 
Louo-pi  ^^^»jl;  (12*'-13"  siècles),  et  pour  traducteur  le  P.  de  Préma- 
re. ((Cet  ouvrage,  remarcjue  judicieusement  De  Guignes  (Préface, 
p.  XLI),  qui  renferme  toute  l'ancienne  Mythologie  Chinoise  et  les 
règnes  fabuleux  que  les  Chinois  ont  rapportés  dans  leurs  Chroni- 
ques, a  été  composé  autrefois  par  le  P.  de  Prémare  (qui  l'avait 
donné  à  M.  le  Comte  de  Lude)  ;  mais  il  avait  adopté  un  système 
singulier.  Plusieurs  Missionnaires  ont  cru  retrouver  tous  nos  mys- 
tères annoncés  prophétiquement  dans  cette  Histoire  allégorique. 
C'était  le  système  favori  du  P.  de  Prémare  et  de  quelques  autres. 
On  serait  surpris  de  le  voir  trouver  partout  des  traces  prophéti- 
ques» de  la  Religion  chrétienne.  L'ouvrage  sur  les  temps  fabuleux 
des  Chinois  a  été  fait  sous  ce  point  de  vue.» 

Le  lecteur  verra  bientôt  comment  cet  esprit  de  système  pré- 
conçu est  devenu  fatal  à  son  auteur,  dans  le  cas  présent. 

2**.  M.  l'abbé  Ansault  attribue  aux  ((livres  sacrés  de  la  Chine» 
le  fait  qu'il  nous  rapporte  :  or  ni  le  Chou-king,  nous  le  répétons, 
ni  aucun  des  autres  ((livres  sacrés  de  la  Chine,»  classiques  (Chou 
^)  ou  canoniques  (King  |g^^  n'y  fait  la  plus  légère  allusion.  On  a 
confondu  le  Chou-king  avec  une  élucubration  datant  au  plus  du 
P2®  siècle,  et  dont  la  traduction  française  se  détache  du  livre   des 


APPENDICE    A.  2G3 

Annales  sous  le  titre  très  apparent  de  «Discours  pn-liminaire.» 

Réduite  à  la  seuh^  autorité  d'un  écrivain  aussi  récent  que 
Louo-pi,  la  thèse  de  Fal^bé  AnsauJt  perdra  sans  doute  une  bonne 
partie  de  son  prestige  :  car  il  est  dilïicile  d'admettre,  niak'ré  tout 
le  génie  qu'on  suppose  à  cet  homme,  (ju'il  ait  i)U  à  38  siècles  de 
distance,  reconstituer,  sans  j)rcuv('s.  un  lait  instorique  rjui  avait 
échappé  à  tous  ses  devanciers. 

Le  Père  de  Prémare,  je  le  sais,  se  montrait  i)Ius  indulirent 
à  l'égard  de  son  auteur  favori.  nLo-jn,  nous  dit-il  (p.  LXXXV^  du 
Discours  préliminaire),  était  sans  comparaison  plus  habile  dans 
l'antiquité,  que  l'auteur  du  Wai-hi  (^|>  gû)...»  Le  Père  d(;  Mailla, 
contemporain  du  P.  de  Prémare,  appréciait  plus  sévèrement  le 
caractère  et  le  talent  de  Louo-pi.  (Histoire  de  la  Chine.  T.  1. 
Lettre  à  M.  Frèret,  pag.  LXXIX,  LXXXI...)  Pour  lui  Louo-pi  est 
un  homme  sans  scrupules  et  sans  critique. 

3".  M.  l'Abbé  Ansault  n'est  pas  plus  heureux  quand  il  nous 
dit  que  nHoang-ty  mérita  de  changer  de  nom  et  de  s'appeler 
Hien-yuen.)^  Il  y  Si  là  une  confusion  contre  laquelle  proteste  éner- 
giquement  depuis  près  de  deux  siècles  le  P.  de  Prémare  lui-même. 
Traitant  des  princes  qui  auraient  vécu  dans  les  dix  périodes  {Ki 
$£)  fabuleuses  précédant  l'avènement  de  Hoang-ti,  voici  comment 
le  traducteur  de  Louo-pi  prévenait  expressément  l'erreu'r  que  nous 
venons  de  signaler  : 

«Neuvième  Ki  (période)  — *Le  1^  empereur  s'appelle  Ilien- 
yuen-chi  (i|if  if^  ^).  Il  est  constant  par  le  témoignage  de  Tc}ionang~ 
^se  (^  ^)  et  de  plusieurs  autres,  qu'il  est  entièrement  difïérent 
de  Hoang-ti.  Mais  dans  ces  derniers  tems,  la  plupart  ne  lisant 
guère  que  le  Se-hi  (^  §g,)  de  Se-ma-Vsien  ^J  ,E^  Jg,  et  trouvant 
que  Hoang-ti  s'appelait  Hien-yiien  (if.^  i|^)  se  mirent  peu  en  j  eine 
d'aller  fouiller  dans  l'antiquité.  C'est  une  réflexion  de  Lo-pi  qu'on 
ne  peut  faire  trop  souvent.»  (Discours  préliminaire;  page  X('II). 
Quelques  lignes  plus  bas,  le  P.  de  P^émare  revient  ainsi  sur 
cette  erreur  du  «vulgaire»  dont  il  eut  été  facile  à  M.  lAbbé  An- 
sault de  se  défendre,  s'il  avait  mieux  lu  son  auteur:  «On  dit  Hoang- 
ti,  parce  qu'on  le  confond  avec  Hien-yu-en.)) 

Ainsi  l'identification  de  aHoang--ty,  le  Seigneur  jaune,  l'Adam 
chinois»,  avec  l'inventeur  prophétique  de  la  croix,  est  réprouvée 
par  ceux-là  mêmes  auxquels  on  emprunte  leur  récit  fabuleux! 

Et  que  l'on  ne  dise  pas  du  reste  que  la  question  est  ainsi 
seulement  déplacée,  que  l'on  ne  défend  pas  un  nom  vide  de  valeur, 
mais  un  fait,  une  tradition;  car  nous  allons  niontnn'  que  ct^tte 
dernière  ressource  échappe  aux  partisans  du  système  prophétique. 

Pour  que  notre  exposé  soit  plus  clair,  nous  diviserons  en 
deux  points  ce  qui  concerne  l'histoire  des  personnages  homonymes 
distingués  par  le  Père  de  Prémare  à  la  suite  des  auteurs  i-hinois. 


20 'l  CHOIX    ET    SWASTIKA. 

1.   L'EMPKHEnî  IIOANG-ri  IIIEX-YVEN  (H'^fl-fê)- 

L'jlluslro  Se-}nn  T'sioa  (  p]  0j  jg)  no  crut  i)as  do  la  dignilo 
do  l'histoiro  do  comprondro  dans  sos  Mônioiros  (Cho-hi  ^  |;[J,  )  lo 
vécil  duno  pôriodo  troj)  ôvidtMnnnMit  ral)ulouso  ;  nous  no  Ton 
l)lanierons  pas.  C'est  dôjà  boaucoup,  croyons-nous,  do  la  part  de 
riiistorion  chinois,  d'avoir  inscrit  lo  nom  dv  lloang-ti,  «Tempereur 
jauno»  à  la  ])romicro  page  do  son  livre.   (1). 

Ce  qui  nous  intéresse  le  plus  dans  l'histoire  do  ce  ])rince, 
c'est  son  surnom  de  Ilien-Yueu,  vocable  (jui  a  cause  la  méprise 
de  ^[.  l'abbé  Ansault. 

Sc-nm  T'sion  constate  ce  nom,  mais  il  n'en  indi(|uo  pas 
l'origine.  liHoang-ti  fils  de  Chao-lien,  écrit-il,  eut  pour  nom  do 
l'amille  Konq-sueii  et  pour   nom  personnel    Ilien-yneri))      ^  ♦j^   ^- 

'P  m  i  4.iî  &  îi=.  «  0  IT  m- 

So-ma  Tchenii  ("gj  W^  ^)  dans  son  commentaire  fameux  (ô^  JÇ;) 
a  expliqué  comme  il  suit  les  paroles  du  maître:  nJloang-ti  na({uit 
sur  la  colline  Cheou-k'ieou  (^  Jr|));  il  grandit  près  do  la  rivière 
-^^^  (^^  ^  où  il  échangea  son  ancien  do  raniillo  Konçi-t^uoi  contre 
celui  do  Kl.  La  colline  Ilien-i/aoïi  auprès  do  laquelle  il  se  lixa, 
lui  valut  son  nom  personnel  (ming  ^  ou  hao  IjJ).))  (2). 

Un  peu  plus  tard  (11®  siècle)  Se-ma  Koang  (  ^J  0j  3t)  ^iflop- 
tant  aussi  l'étymologie  géographtfjue  du  nom  Ilien-yuen,  donne 
cette  version  légèrement  diO'érente  :  La  mère  do  Iloang-ti  accou- 
cha sur  une  colline  appelée  Hien-yuen  (dans  le  K'ai-fong-fou 
PI  îtflï  actuel)  d'un  fils  qui  fut  en  conséquence  nommé  Hien-yuerij 
et  qui  pour  nom  de  famille  prit  celui  do  Kong-fmeiDy 

Abandonnant  cette  explication  reçue  communément  avant  lui, 
Louo-pi  lui  a  substitué  la  suivante  :  «  Sa  mère  le  conçut  à  la  vue 
d'un  éclair  qui  se  produisit  dans  la  partie  transversale  (iff  hien) 
de  la  constellation  boréale  (teou  ^  ,  boisseau)  :  elle  le  mit  au 
monde  à  Cheou-h'ieou.    De  là  lui  est  venu  le  nom  de  Hien.»  (3). 


(1)  Se-nia  T^sien  vivait  vers  la  fin  du  second  siècle  avant  J.  C. 

(2)  Se-ma  Tc/ieng  vivait  au  commencement  du  8*  siècle. 

(3)  Cette  constellation  est  nommée  par  les  Chinois  teou  boisseau,  de  la  forme  qu'elle 
affecte:  quatre  des  7  étoiles  qui  la  composent  dessinent  le  corps  ou  la  caisse  du  boisseau; 
les  3  autres  en  forment  le  manche.  Dans  cette  figure,  le  mot  hien  indique  donc  les  deux 
étoiles  formant  l'avant  de  la  caisse,  sur  lequel  s'appuie  le  manche.  Même  explication  pour 
le  cÀar  imijérial  ^  -^  que  les  Chinois  voient  encore  dans  la  même  constellation  ;  mais  ici, 
le  timon  du  char  remplace  le  manche  du  boisseau  ;  quant  à  la  partie  hien,  elle  représente 
l'avant  du  véhicule. 


AIM'KNDICE    A.  267t 

2.  L'EM1>EHE1'K  ////';.V-17  7l\V  (j|rf  j^). 

Passons  maintenant  à  l'cmixTciir  II icii-i/non .  ùin;  l'abulfiix 
qui  suivant  Loao-pi  cite  par  le  Pèn;  «le  Prémare,  aurait  préeéilé 
Iloang-ti. 

11  nous  faut  cral)ord  restituer  le  lexle  de  l'ancien  hii^moiiii.h- 
re,  texte  qu'on  n'a  pas  assez  respecté,  allicu-yueii  réi,n)ait  au  Nord 
de  Kong -sang  ;  c'est  à  lui  qu'on  attribue  l'invention  des  chars.  // 
joignit  ensemble  deux  niorceiiux  de  bois,  l'un  droit  et  l' nuire  en 
travers,  afin  d'honorer  le  Très-Haut;  et  c'est  de  là  qu  il  s  appela 
Hien-yuen;  car  le  bois  traversier  se  nomme  Ilien,  et  celui  (jui 
est  droit,  Nord  et  Sud,  est  Yuen.))  (Discours  préliminaire,  pai,". 
XCII.)  Rapprochons  ce  sommaire  du  texte  original  et  de  sa  tra- 
duction véritable,  et  le  lecteur  appréciera  ce  qu'il  reste  de  ce  my- 
the d'un  empereur  chinois,  adorateur  de  la  croix,  en  ces  Ages 
préhistoriques. 

ff  :fë  -K  f^  -f-  S  -^  ±  ^t-  m  'i^  ?M  !?•  H  It  a  ^  iï'  7 

B  ^ï-  n  jk  i^  m  ^  *  fê  «  m  m-  m  *  n  ff  la  *  «  m- 

VI  9-  "k  JL'  tk  ?  B  XQ  ff  It-  idiien-yuen  régna  au  nord  de 
K'ong-sang;  profitant  des  leçons  que  lui  donnait  l'expérience  des 
choses  et  voyant  les  tournoiements  incessants  de  l'herbe  p'ong 
sous  l'action  du  vent,  il  inventa  les  chars  avec  leurs  roues  mon- 
tées sur  axe  et  leurs  caissons  en  bois  ;  d'une  planche  posée  trans- 
versalement, il  fit  l'appui  (hien);  d'une  pièce  de  bois  posée  en  long, 
il  fit  le  timon  (yuen).  Pour  honorer  le  souverain  auteur  de  cette 
invention,  on  lui  décerna  le  nom  de  Hien-yuen. n 

Nous  avons  souligné  la  partie  du  texte  correspondant  à  celle 
que  le  P.  de  Prémare  a  mise  lui-même  en  italique. 

Et  maintenant,  où  est  la  «  croix  »  comme  futur  «  instru- 
ment du  salut))^  que  l'on  a  découverte  dans  le  Père  de  Prémare? 
Où  est  surtout  ce  «Très-haut  honoré  par  deux  morceaux  de  bois,» 
que  le  Père  de  Prémare  a  cru  trouver  dans  Louo-pi? . .. 

Nous  ne  tarderons  pas  à  justifier  notre  traduction,  mais  ob- 
servons en  passant  qu'il  ne  conviendrait  pas  de  trop  insister  sur 
ce  gros  contresens  du  P.  de  Prémare,  «un  des  Missionnaires,  nous 
dit  de  Guignes,  qui  a  le  mieux  su  la  Langue  Chinoise.»  Les 
meilleurs  sinologues  ont  eu  à  leurs  heures  de  pires  faiblesses  que 
celle-là.  Et  puis,  il  ne  semble  pas  que  le  traducteur  ait  attaché 
une  grande  importance  au  fait  qu'il  rapporte  :  la  preuve,  c'est 
qu'il  ne  commente  point  cette  découverte,  comme  il  a  coutume 
de  le  faire,  dès  qu'il  rencontre  quelque  donnée  conforme  à  son 
système  général.  Or  ici,  cette  brève  mention  faite,  il  passe  immé- 
diatement à  un  autre  sujet.  Une  autre  preuve,  c'est  que  le  P.  de 
Prémare  ne  fait  aucun  mention  de  ce  passage  dans  ses  Selecta 
qusedam  vestigia...  Il  n'en  dit  pas  un  mot,  même  dans  le  long 
chapitre  (p.  225  à  258)   qu'il  a  consacré  à  «la  mort  du  Saint  pour 

3i 


'h)(\  CHOIX    ET    SWASTIKA. 

lo  salii(  (lu  monde»,  ci  cela  on  1725,  c'est-à-dire  après  vingt-sept 
années  de  séjour  et  d'études  en  Chine. 

En  résumé,  il  n'y  a  eu  ici  qu'un  regrettable  quiproquo, 
nullement  imi)utable  à  Louo-pi\  dont  la  pensée  a  été  défigurée,  et 
dont  le  P.  de  Prémare  est  seul  responsable. 

Nous  avons  maintenant  à  justifier  la  nouvelle  traduction 
proposée,  et  pour  serrer  de  plus  près  le  texte  chinois,  j'en  reproduis 
littéralement  en  latin  la  dernière  partie.  Après  avoir  détaillé  les 
diverses  parties  du  char  inventé  par  l'empereur,  ses  roues,  son 
essieu,  et  son  caisson  relevé  sur  les  côtés,  l'auteur  termine  en 
mentionnant  les  deux  dernières  pièces  :  celle  transversale  de 
l'avant  sur  lacjuelle  on  s'appuie  (1),  et  le  timon  qui  s'engage  à 
angle  droit  sous  cette  pièce.  «  Trmisverso  ligno  fecit  fiilcrum, 
rectaque  trabc  fecit  temonein.n      t^  7fC  @  'ff  ^  W.  ^  >S  S  • 

Avouons  qu'un  pareil  prélude  ressemble  bien  peu  à  la  descrip- 
tion d'une  croix,  et  que  l'on  ne  soupçonne  pas  trop  comment 
l'inventeur  des  voitures  pourrait  avec  son  instrument  «  honorer 
le  Très-Haut  !  » 

Il  nous  reste  encore  dix  caractères  à  traduire  mot-à-mot; 
les  voici  :  iU  ^  i:  ± ,  iS  S!  H  ff  le  Bi  •  Ce  qui  veut  dire  ; 
a  Inde  honorantes  2)rincipem  institutoreni  ideo  cognomine  vocaverunt 
Hien-yuen.» 

Nos  observations,  on  le  voit,  porteront  sur  deux  mots  princi- 
paux :  sur  le  sens  de  T'ai-chang  rendu  par  «Très-Haut»  chez  le 
P.  de  Prémare,  et  sur  l'expression  Hien-yuen  dont  le  même  auteur 
semble  avoir  voulu  faire  un  symbole  de  la  croix.  La  coupe  de  la 
phrase  chinoise  se  déduira  ensuite  comme  un  corollaire. 

P\   Sens  du  mot  ^  J^  T^ai-chang. 

Mon  premier  argument  sera  emprunté  à  Louo-pi  lui-même. 
Cet  auteur  conforme  en  ce  point  à  l'usage  ancien,  se  sert  du  mot 
Chang-ti  [^  ^)  et  non  point  de  T'ai-chang  {-jl^  J^)  lorsqu'il  veut 
désigner  le  «  Très-Haut  » .  Nous  n'aurons  pas  besoin  d'aller  chercher 
un  exemple  bien  loin.  Dans  la  biographie  qu'il  a  consacrée  à 
Hoang-ti,  il  nous  dit  que  cet  empereur  «  construisit  le  temple 
Ho-kong  (>^  ^),  suivant  d'autres  le  Ming-Vang  (0^  ^),  pour 
sacrifier  au  Très-haut  (^  jjg  J^  'rfî)-^^  C'est  du  mot  Chang-ti 
qu'il  se  sert. 

Une  seconde  preuve  est  tirée  du  texte  de  plusieurs  historiens 
chinois  antérieurs  à  Louo-pi,  entre  autres  de  la  notice  consacrée 
à  Hien-yuen  par  Lieou  Chou  (||i]  ^,)  collaborateur  de  Se-ma  Koang 
pour  la  partie  légendaire  (Wai-ki  ^\s  |g)  de  son  histoire,  celui-là 
même  que  le  P.  de  Prémare  accusait  d'être  inhabile  en  son  art. 
Ce   texte   est  identique   à  celui    que    nous   avons  reproduit  tout-à- 


(l)  Voir  à  la  note  3,  pag.  264,  l'explication  donnée  sur  cette  traverse  au  sujet  d'un 
texte  de  Louo-pi. 


AI'I'ENDIfiK    A.  20 


ii 


l'heure  du  Lou-chc  de  Louo-pi  :  il  n'en  difïï-n;  rjuCn  un  seul  point: 
Louo-pi  a  ajouté  entre  les  caractères  ^  fj  et  /j^  gj  les  -4  mots 
jy  ^  iC  -t-  Ainsi,  dirai-je,  même  en  ral)senc(;  (i(;  cette  incise 
ajoutée  après  coup,  le  sens  général  de  la  période  était  parfaitenu-nt 
déterminé.  Or,  cette  incise  sera  facilement  suppléée  i)ar  n'importe 
qui,  pourvu  qu'on  lui  donne  le  sens  que  j'ai  dit;  tandis  qu'au  con- 
traire avec  la  traduction  arbitraire,  injustifiable  du  V.  de  Prémare, 
rendant  ^  Jl  T'ai-chang  par  «Très-haut,»  personne  ne  pourrait 
deviner,  dans  le  texte  abrégé,  le  fait  que  rappellerait  le  vocable 
Hien-yuen.  Ce  n'est  qu'en  se  reconnaissant  faussaire,  que  Louo-pi 
pourrait,  dans  cette  dernière  hypothèse,  arguer  d'un  sens  absolu- 
ment nouveau,  attribué  par  lui  au  texte  de  ses  devanciers. 

Un  dernier  argument  plus  pressant  encore,  tiré  de  la  valrur 
intrinsèque  de  l'expression  T'ai-chiing,  nous  convaincra  qu'elle  ne 
peut  être  prise  dans  le  sens  de  «Très-haut»  comme  l'a  fait  le  Père 
de  Prémare.  J'ai  consulté  le  dictionnaire,  autorisé  et  très-riche,  du 
Pé-wen-yun-fou  (^  "^  §^  JjÇ),  j'ai  parcouru  l'abondante  collection 
King-tsié-tchoan-kou  (@  ^  ^  |î^),  et  je  n'y  ai  rien  trouvé  justi- 
fiant le  sens  du  P.  de  Pré  mare. 

Aucune  des  citations  ni  des  définitions  données  par  ces  ouvra- 
ges n'implique  l'idée  de  «Très-Haut.»  Elles  donnent  à  l'expression 
T'ai-chang  (litt.  «le  grand  supérieur»)  l'idée  de  priorité,  de  pri- 
mauté, soit  dans  l'ordre  du  temps,  soit  dans  l'ordre  moral,  soit 
dans  l'ordre  de  la  dignité.  T'ai-chang  est  adjectif,  et  signifie 
«très-noble,  très-élevé,  supérieur,  primordial,»  T'ai-chang  est 
substantif  et  signifie  «empereur,  grand  homme,  prince  ou  sage 
très-ancien  dont  on  a  oublié  le  nom  —  '^  -^  ^^  ;;^  A«É*»  "icÉ 
^  2  -è  ë"-^^  Enfin  il  est  adverbe,  et  signifie  «Anciennement;» 
mais  jamais  encore  une  fois,  on  ne  trouve  ce  mot  employé  dans 
le  sens  de  «Très-haut,»  comme  cela  a  eu  lieu  pour  _t  ^'^f  ('hn)tg-ti 
et  pour  d'autres. 

2**.    Sens  du  mot  Hien-yuen  $f  ^. 

Les  remarques  qui  précèdent  sont  confirmées  par  l'exanKMi 
des  caractères  Hien-yuen,  de  l'assemblage  desquels  on  a  voulu 
déduire  l'idée  de  croix,  à  cause  de  la  direction  des  pièces  de  bois 
qu'ils  désignent. 

D'abord,  il  est  évident,  soit  à  cause  du  contexte,  où  l'on  nom- 
me tour-à-tour  les  différentes  pièces  composant  un  char,  soit  à 
raison  de  l'écriture  même  de  ces  deux  caractères,  composés  avec 
le  radical  ^  t'ché  «char»,  que  l'auteur  chinois  ne  sépare  pas  les 
éléments  Hien-yuen  de  ceux  qui  précèdent  (axes,  roues,  etc.), 
pour  les  joindre  en  un  sens  tout  nouveau,  comme  l'a  fait  le  P. 
de  Prémare,  à  la  proposition  suivante  :  I-tsuen-tai-chang  (jy  ^. 
:;J^  J:).  Cela  est  si  vrai  que  tous  les  Chinois  consultés  par  moi 
sur  ce  passage  déclarent,  et  à  bon  droit,  «absurde  et  incom- 
préhensible pour  un  Chinois»  le  sens  que  le  P.  de  Prémare  attri- 
bue   au    texte    de    Louo-pi.    11    no    signifierait  point  en  elTet  autre 


;>(')8  CHOIX    ET    SWASTIKA. 

chose  quo  ceci  :  «L'cnipcnnir  honora  \o,  Très-Haut  avec  les  doux 
parties  du  char  dites  hion  et  j/uon  (traverse  et  timon),  lesquelh's 
sont  disposées  perpendiculairement  l'une  sur  l'autre.»  Quel  pour- 
rait bien  être,  aux  yeux  d'un  lecteur  non  prévenu,  le  sens  d'une 
telle   énigme? 

Disons  enfin  ({ue  les  parties  du  char,  appelées  Ilion  et  yiicn, 
ne  représenteraient  que  très-imparfaitement  une  croix. 

La  partie  Yuon  (|^)  n'est  autre  que  le  timon,  recourbé  à  son 
extrémité  et  au  bout  duquel  on  accrochait  en  travers  le  joug  (flj) 
où  s'attelaient  les  chevaux.  [CL  Dictionnaire  de  K'ang-hi,  et  les 
ligures  des  ouvrages  spéciaux,  v.  gr.  celles  du  :^  ^J  @  ^f). 

La  partie  Iliou^  bien  dilîérente  de  ce  joug  (([ui,  lui,  constitu- 
erait avec  le  timon,  une  vraie  croix)  est  délinie  par  le  Dict.  de 
K'ang-hi  :  :^  ^  «barre  d'appui»,  placée  à  l'avant  du  char  et  sur 
la(|uelle  le  voyageur  s'accoudait. 

Il  est  évident  que  si  Louo-pi  eût  voulu  désigner  la  forme 
cruciale  ou  la  forme  du  77ku/,  il  n'eût  pas  manqué  de  l'indiquer 
par  l'une  de  ces  formules  si  familières  depuis  de  longs  siècles  au 
génie  chinois  :  -p  '^,  "J*  ^,  Che-tse^  Ting-tse,  «en  forme  de  Che 
-f",  en  forme  de  Ti))g  T-»  Dépourvu  de  cette  indication,  qui  à 
défaut  de  l'explication  formelle  et  symbolique  eût  au  moins  livré 
au  lecteur  le  sens  matériel  de  la  figure  cruciale,  le  texte  de  Louo- 
])i  fut  demeuré  pour  tous  un  rébus  sans  issue  comme  sans  portée. 

En  résumé,  dans  le  texte  précité,  l'incise  où  figure  le  mot 
T'ai-chang^  laquelle  a  été  ajoutée  par  Louo-pi^  est  liée  à  la  phrase 
qui  suit,  non  à  celle  qui  précède;  l'expression  T^ai-chang  désig-ne 
non  le  «Très-Haut»,  mais  le  souverain  lui-même,  auteur,  initiateur 
de  cette  invention,  et  les  peuples  ont  voulu  consacrer  le  souvenir 
de  ce  bienfait  qu'ils  tenaient  de  leur  prince,  en  lui  donnant  ce 
nom,  témoignage  honorable  de  leur  reconnaissance. 


n.  H.  s.  j. 


200 


APPENDICE  B. 

(VOIR  PAGE  222.) 


Extraits  des  Chroniques  de  Nankin  ayant  trait  aux  deux  X  en  fer 

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CHOIX    ET    SWASTIKA. 


APPENDICE  G 

(VOIR  PAGE  240.) 


-ooXteî»>o- 


JEL 


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5 


Extraits  de  documents  relatifs  à  TX  de  fer  de  Ki-iigan-fou 

au  Kiang-si. 

JWMT  + 


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g  t  ite  ^m  A-  fi  !i  ^  is  *  a  *  « 
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18  1"-  IS  Si:  IL  «5  «  ffê  JÈ  #  ;*  fH  ^ 

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APPENDICE  D. 

(VOIR  PAGE  234.) 


Inscriptions    suspendues    dans    la    pagode,    Ta-\<ahrj 
où  se  trouve  TX  de  fer  de  Ki-ngan-fou. 


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CHOIX    ET    SWASTIKA. 


APPENDICE  E 

(VOIR  PAGE  2\2.) 


Le  Cantique  de  la  Croix  de   Ter,    T'ic-chc-tsr-ko,    par   Licon  So//f/, 

appelé  aussi  Lieoa  Tse-kao. 


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TABLE  DES  MATIÈRES 


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Prcface  p.   I. 
Avertissement  p.   II 


PREMIERE  PARTIE, 

LE  SWASTIKA  ET  SES  ANALOGUES. 


CHAPITRE  PREMIER. 

LE     ÎJÏ     SYMBOLIQUE, 
p.     1   à   24. 

Etymolog-ie  et  origine:  —  Ce  qu'est  la  croix  gammée.  — 
S\^'asti  et  Swastika. — Le  ptf  ancien  ne  vient  pas  du  chilïre  10  (-f") 
en  Chinois.  —  Sa  diffusion  géographique  et  cluonologique.  —  11 
est  symbole  et  ornement.  —  La  croix  chrétienne  n'en  dérive 
pas.  —  Réfutation  des  dires  de  E.  Burnouf,  de  Morlillet  et  Mourant- 
Brook.  —  Le  pt!  symbole  aryen.  —  Quand  et  comment  le  Chris- 
tianisme l'adopta.  —  Abrégé  du  caractère  wan  ^  (10,000),  c'est 
le  symbole  du  cœur  de  Bouddha.  —  Empreinte  des  pieds  de 
Sakya-Mouni.  —  Le  marteau  de  Thor.  —  Le  p^  talisman  indou. 
saxon,  gaulois  et  Scandinave.  —  Sauai>tilia  j^  et  .•^u•<•^s•/J/^•^  yî-  — 
Le  py  ^^  Corée  et  au  Japon.  —  La  «roue  de  la  Loi.»  —  Croix 
en  Egypte  et  en  Assyrie.  —  L'arbre  de  Bouddha,  iarbre  <le  rie  en 
Chaldée,  aux  Indes,  en  Chine.  —  Le  fy  et  le  mobilier  chinois.  — 
On  y  voit  un  emblème  de  félicité.  —  Le  pt  ^^  numismati(iue  et 
sigillographie. 


270  CHOIX    ET    SWASTIKA. 

CHAPITRE   IL 

LE   Fb!    ÉLÉMENT  DÉCORATIF. 

.^  I.  Lo  py  '"•^'o^''-  p-  -^  ''^  3 't. 

Excm})li^s  chinois.  —  Murs  et  galons.  —  Passementeries,  menus 
objets,  pierres  et  métaux.  —  En  quel  sens  doivent  tourner  les 
crochets  du  swastika?  —  Etoiïcs  japonaises. 

^^  II.  Le  py  combiné,  p.  34  à  \\. 

Le  py  t^st-il  voulu  ou  fortuit  dans  rornemcnt  chinois  ?  — 
Résultantes  graphiques.  —  ^léandres  grecs,  chinois  et  japonais. — 
Types  simples  ou  compliqués.  —  Comparaison  avec  la  «grecque»- 
classique.  —  Inlériorité  prétendue  du  méandre  chinois.  —  Exem- 
ples des  plus  typiques.  —  «L'ornement  du  tonnerre  et  des  nuages.» 
—  Entrelacs,  damas,  tapisseries  et  claires-voies. 


CHAPITRE  III. 

CONSTRUCTIONS    ET    Py. 

p.  45  à  56. 

Ebénisterie  et  menuiserie.  —  Balustrades  et  garde-fous.  — 
Exemples  des  combinaisons  principales,  distribuées  en  plusieurs 
classes. 


CHAPITRE  IV. 

LITURGIE    ET    ASCÈTES. 

§  I.  page  57  à  80. 

Exorcismes.  —  Croix  décoratives  à  Nankin.  —  Le  P.  de 
Prémare  et  ses  théories.  —  Les  monnaies  chinoises  portent-elles 
la  croix?  —  En  quel  sens  limité  c'est  vrai.  —  Caractères  hi^ 
fou,  cheou  sur  les  galons,  sur  les  cercueils  et  sur  divers  usten- 
siles. —  Caractères  ornemanisés  d'apparence  cruciale.  —  Vases 
rituels  à  croix  :  cinq  exemples. 


TABLE    DES    MATIÈIŒS.  277 


§  II.  page  80  à  89. 

Tamo  et  sa  croix  au  Se-t'clioan.  —  Qui  (Uait-cc;'  —  L'Apôtre 
S.  Thomas?  —  Tamo  et  Dharma.  —  Il  a  pour  symbole  le  j^  i-t  la 
«roue  de  la  loi.»  —  Plusieurs  Tamo.  —  La  grotte  de  Ta-mo  près 
de  Nankin.  —  Jisô,  le  sauveur  des  âmes,  «dont  le  nom  ressemble 
à  Jésus.»  —  Sa  biographie,  -—  M""  Guimet  parodiste. 

§  III.  page  89  à  93. 

Tchang  Tao-ling  «premier  pape»  des  taoïstes.  —  8a  vie  et 
les  allusions  évangéliques  qu'elle  semble  renfermer,  —  Ses  ensei- 
gnements, sa  morale,  ses  descendants.  —  Lia  Tomj'pinfj  et  son 
épée  cruciforme.  —  Si'V,mng-inou  et  la  Heine  de  Saba.  —  L'Aca- 
démie des  Han-lin  avoue  son  impuissance  à  réfuter  la  doctrine 
catholique. 


SECONDE  PARTIE 

LA  CROIX. 


CHAPITRE  PREMIER. 

ANCIENS    VESTIGES    HISTORIQUES. 

p.  95  à  110. 

Croix  manichéenne  au  Tibet  et  au  Népal.  —  Koiian  Yn-tchang 
au  ir  siècle.  —  A'ouo  Tse-ij  au  VHP.  —  S.  Thomas  apôtre  de  la 
Chine?  —  Par  les  Nestoriens,  le  bouddhisme  tibétain  se  fait  le 
plagiaire  du  Christianisme.  —  Tsong-kha-ba.  —  Conclusions  erro- 
nées tirées  par  M.  E.  Reclus  des  ressemblances  catliolico-bouddhi- 
ques.  —  Leur  origine  relativement  récente.  —  Le  P.  Ricci  et  le 
juif  de  K'ai-fong-fou.  —  La  «Religion  de  la  Croix.»  —  Culte  de 
S.  Thomas  à  Méliapore. 


X^78  CHOIX    ET    SWAS'l'IKA. 

CHAIMTHK   II. 

LA  riEllRE  DE  SI- NG AN- FOU. 

%  I.  (tônéralitcx.  p.   111  à  131. 

Récit  (lo  la  d('^couvorlo.  (P.  Sémôdo.)  —  Ancirnnc  et  rare 
plaquette  imprimée  à  ce  sujet.  —  Légèreté  de  Pauthier.  —  Au- 
teurs pour  ou  contre  l'authenticité,  désormais  incontestable.  — 
Récents  travaux  —  Ojiinions  contradictoires.  —  Réclamations 
diplomatiques,  onj)artie  inelïicaces,  auprès  des  autorités  chinoises. 
—  Vandalisme  inconscient  de  IIidi  Tai-lwa.  —  Elat  actuel  d'après 
tes  missionnaires  franciscains.  —  Anciens  documents  détruits  na- 
guère par  les  mahométans  c'  inois.  —  Valeur  archéologique  du 
sommet  de  la  Pierre.  —  La  stèle  de  Si-hia-chan.  —  Baptiste^ 
rium(?)  de  Si-ngau-foii.  —  En  quel  sens  la  Pierre  est  nestorien- 
ne.  —  Autorités.  —  L'inscription  n'est  pas  dogmatiquement  nes- 
torienne.  —  Encore  moins  protestante  ! 

^11.  Le.<  croix  danx  le  texte .  p.   131  à  135. 

La  croix  y  est  deux  lois  mentionnée.  —  Une  première  fois 
en  un  sens  profane.  —  Une  seconde  fois  avec  une  signification 
chrétienne.  —  Diverses  traductions  de  ces  deux  passages.  — 
Pauthier  et  l'estampage  de  la  Bibliothèque  Nationale. 

§  III.  La  croix  du  sommet,  p.  135  à  144. 

Divergences  d'autrefois  sur  sa  vraie  forme.  —  Trois  types 
principaux  ont  cours  : 

A.  Type  inexact  de  Kircher.  —  Double  forme,  celle  du  Pro- 
dromus  et  celle  de  la  China  illustrata.  — Correction  fautive,  copiée 
à  tort  par  Pauthier  et  par  Dabry. 

B.  Type  inexact  de  Bonnetty.  —  INIarchal  de  Lunéville.  — 
Léontiewsti.  —  John  Kessoi. 

C.  Type  exact  de  Williamson.  Yule,  Legrje.  —  Copie  en  fac- 
similé  de  la  croix  telle  qu'elle  existe  encore.  —  Description  par 
Williamson. 


CHAPITRE.   III. 

TRADITIONS    ANCIENNES    SUR    LA    CROIX. 

§  I.  page  145  à  153. 

Tonsure  nestorienne  en  croix.  —  Juifs   à  K'ai-fong-fou  deux 
siècles  avant  notre  ère.  —  Juifs  aux  Indes.  —  Bibliographie.  — 


TAULE    DES    MATIÈIIES.  270 

La  croyance  juive  à  la  vertu  du  T;,n  cruciforme  a  i)u  prc^paror  la 
voie  à  la  croix.  —  Intérêt  pris  par  les  anciens  niissionnaireH  à  la 
synag'Ogue  de  K'ui-fonn-fon.  —  Tiiu  sur  miroirs  taoïstes.  —  La 
croix  de  Méliapore.  —  8a  fausse  et  sa  vraie  forme. 

§  IL  page  L"):]  h  IGL 

Ruine  des  églises  nestoriennes  en  Asie.  —  Le   I*rêtre-Jehan. 

—  Reprise  de  l'évangélisation  par  J.  de  Plan  ('ari)in.  —  Zèle  de 
S.  Louis.  —  Le  Dalaï-Lama.  —  Encore  Tsonfj-hhu-hu.  —  L;i  Cour 
de  K'ou-bi-laï-khan ;  J.  de  Montc-Corvino  et  autres  missionnaires 
du  moyen-âge.  —  Sept  églises  catholiques  à  Tclien-hiang.  —  Le 
Gouverneur  Mar  Sarghis;  Chrétiens  dans  r.irmée  et  à  la  cour  de 
Gengiskhan.  —  Odoric  de  Pordenone  à  Pékin.  —  La  ville  de 
Za'itoûn.  —  Persécution  du  Christianisme  à  l'avènement  des  Mintj. 

—  Matthieu  Escandel.  —  Découverte  de  sépultures.  —  Médailles 
catholiques.  —  Le  Labaram  de  Nayan, 

.§  III.  page  IG'i  à  175. 

Bibles  venues  de  Chine.  —  Trois  croix  de  pierre  trouvées  au 
Fou-kien.  —  Signe  de  la  croix  tracé  sur  le  front  en  Chine  et  en 
divers  pays.  —  Le  royaume  de  Fou-sang.  —  Croix  tatouées.  — 
«Roue  de  la  loi.»  —  Médailles  chrétiennes  (?).  —  Autres  trouvail- 
les. —  La  «Pagode  de  la  Croix»  près  de  Chang-hai. 


CHAPITRE  IV. 

IMAGES    ET    CliUCinX. 

§  I.  page  175  à  188. 

La  légende  de  la  Chine  immuable.  —  Le  Calvaire  de  Pou- 
Vouo.  — Fang-tou-ti,  divinité  franco-chinoise.  — Culte  rendu  jadis 
à  des  portraits  du  Sauveur  et  de  sa  Mère.  — Koan-yn  et  la  Mado- 
ne. —  La  «Religion  de  la  pilule  d'or.»  —  Nestorius  et  la  Mario- 
làtrie.  —  Images  de  la  S.  Vierge  trouvées  autrefois  au  Fou-hicu. 
—  Vol  récent  d'un  tableau  de  l'Immaculée-Conception.  —  Païens 
honorant  Marie  au  Tché-kiang.  —  La  croix  talisman  des  infidèles, 
qui  la  tracent  sur  leurs  maisons. 

§  IL  page  188  à  201. 

Tableaux  catholiques  à  la  Cour  de  Pékin.  —  La  ^'ierge  de 
S.  Luc  en  Chine.  —  Croix  figurant  en  divers  cortèges.  —  Succès 
d'imai2:erie.  —  Les  convertis  arborent  partout  la  croix.  —  Calom- 


1 


280  CHOIX    ET    SWASTIKA. 

nies  récontes,  à  ce  sujet,  contre  les  missionnaires  qui,  en  outre, 
auraient  toléré  la  polygamie.  —  Propagande  par  le  crucitix.  — 
Apparitions  de  croix  célestes  en  plusieurs  Provinces. 

^^  HT.  page  201  à  211. 

Croix  mytérieuses  au  Jai)on.  —  Dévotion  des  Chinois  à  la 
Passion  de  J.-C.  —  Témoignages.  —  «Croix  avec  laquelle  les 
chrétiens  se  (ont  enterrer.»  —  La  dévotion  au  Sacré-Cœur  popula- 
risée.—  Céramique  chrétienne  pour  la  Chine  et  pour  le  Japon.: — 
La  croix  et  le  fong-choei.  —  Ustensiles,  cloches  et  vases  décorés 
d'ornements  cruciformes. 


CIIAPITPE  V. 

LES  CROIX  OU  X  DE  FER. 

§  L  L'X  de  for  de  Xanhin  intra  muros.  p.  214  à  221. 

Découverte.  —  Description.  —  Forme.  —  Site.  —  «  La  ville 
de  la  fonderie.  »  — 

§  II.  VX  de  fer  de  Nankin  extra  muros.  p.  221  à  233. 

La  pagode  de  Ling-kou-se.  —  Forme  et  dimensions  de  ces 
seconds  ciseaux  de  fer.  —  Le  thaumaturge  Pao-tche-kong.  —  La 
colline  de  Yu-'hoa-tai,  —  Ponts  «volants»  du  Se-t'choan.  —  Butte 
du  TchaO'tHen-kong .  —  Pont  volant  de  Pékin  et  du  Koei-tcheou. — 
Pierre  qui  vole  du  Chan-'tong.  —  Aérolithes.  —  La  fei-lai-che 
(dalle  venue  du  ciel  en  volant)  de  Koan^yn-se,  près  Nankin.  — 
Cloches  tombées  du  ciel.  —  Le  sang  de  vierge  et  la  fusion  du 
métal. 

§  III.  L'A  de  fer  de  Ki-ngan^fou  au  Kiang-si.  p.  233  à  247. 

«La  croix  honorée  dans  une  pagode  chinoise.  »  —  La  croix- 
poussah.  —  Le  Ta'-Wang  ou  Grand  Roi.  —  Le  dieu-lézard  ;  imbé- 
cillité de  l'esprit  païen.  —  Description  et  figure  de  la  croix  du 
Kiang-si,  —  Témoignages  qui  la  signalent.  —  Textes  européens 
et  chinois.  —  Prose  et  vers.  —  Comparaison  avec  une  lance.  — 
Le  «Cantique  de  l'Xde  fer.»  —  Opinion  de  Siu-ko-lao  à  son  sujet.  — 
C'est  une  X  et  non  une  croix.  —  Les  trois  X  superposées.  —  Fei- 
lai-tsien  en  perspective.  —  Pourquoi  on  vénère  cette  X. 


I 


TAULE    DES    .MATlÈllES.  281 


§  IV.  Enifjme  a  /('soudre.  }>.   2W  ;i  VôO 

Solution  négative. — La  fonction  des  X  on  IVr.  —  En  cxiste-t-il 
ailleurs?  Une  poignée  de  conjectures  et  d'hypothèses  sur  leur 
rôle  utilitaire. 

§  V.  Serait-ce  une  amulette  géante?  p.  250  à  259. 

Le  Vadjra  ou  «foudre  d'Indra»,  le  dieu  du  tonnerre.  —  For- 
mes indoues  de  cet  instrument  et  variantes  chinoises.  —  Le  fou- 
dre d'Indra  au  Népal.  —  Analogies  possibles.  —  Vadjra  ou  Dor- 
dje  tibétain.  —  Autres  talismans  de  ce  genre.  —  La  Tchahra 
«roue  bouddhique»  et  le  py,  son  signe  sténographique,  symbole 
de  Dharma.  —  Cette  roue  en  Assyrie  et  en  Chine.  —  Conclusions 
peu  concluantes. 


F  I  N 


Appendice  A.  p.  261. — //odîigf-^ty  et  sa  «.roix»(?)  prophétique. 

Appendice  1?.  p.  269.      ] 

Appendice  C.  p.  270.      f      „.,  ^     .'p     ^-  u- 

/^      ,.      ^  onr,        /      Pièces     lustilicatives    en    chinois. 

Appe7idice  D.  p.  zll.       i 

Appendice  E.  p.  272.      ] 

Table   des    matières ., p.  275. 

Additions  et  Corrections p.  282. 


36 


;'8-^ 


ADDITIONS  ET  CORIŒCTIONS. 


Le  dernier  chapitre,  sur  les  Trois  X  de  fer,  a  déjà  paru,  un  peu 
abrégé,  mais  substantiellement  le  même,  dans  le  n"  d'Octobre 
(1893)  des  Etudes  religieuses.  Comme  il  s'y  trouve  quelques  di- 
vergences de  détail  avec  les  pages  que  nous  livrons  ici  au  public, 
nous  déclarons  que  c'est  dans  ces  dernières  qu'il  faut  chercher 
notre  pensée  plus  explicite. 

En  outre,  la  3*'  ligne  de  la  page  174  doit  disparaître  et  se 
corriger  ainsi  :  «...  en  vertu  des  stipulations  de  la  Convention 
additionnelle  au  Traité  de  Tien-tsin  (25  Oct.  1860).»  En  effet, 
l'Article  G  porte  :  «Conformément  à  Tédit  impérial  rendu  le  20 
]\Iars  18 'iC  par  l'empereur  Tao-houang,  les  établissements  religi- 
eux et  de  bienfaisance,  qui  ont  été  confisqués  aux  chrétiens... 
seront  restitués...  avec  les  cimetières  et  les  autres  édifices  qui  en 
dépendaient.» 

Signalons  encore  Liou  Tong-ping  pour  Lm  Tong-ping  (p.  57); 
—  de  Maillac  pour  de  Ma;illa  (p.  63);  —  Amyot  pour  Amiot  (p.  66); 
• — Kin-ngan-fou  pour  Ki-ngan-fou  (p.  184);  — Kiang-sou  pour 
Ngan-hoei  (p.  235,  3*^  ligne  de  la  note);  etc. 


DS     Variétés  sinologiques 

703 

V3 


no.  3 


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